CONCLUSION- GG
En mesurant les sons, en y mettant un i-ythme marqué par les battements de son cœur, il les ramène à l'unité d'un sentiment, et il crée la Musique.
Toujours animé du môme génie, il ne peut souffrir la confusion des forets, ni le cours désordonné des fleuves, ni la violence des torrents, ni la pousse aveugle dos plantes sauvages. Il range les arbres, il dirige la marche des eaux et il en règle la chute ; il grefle les plantes, il prévoit de nouvelles fleurs, et la campagne est devenue un grand jardin.
Maintenant, veut-il imiter la figure humaine, l'Iiomnie n a plus à y introduire l'ordre, la proportion et l'unité, dont il est lui-même le plus frappant modèle ; mais, redressant les erreurs de la nature individuelle, il s'en sert pour reconstruire les espèces et pour remonter ainsi, à travers les innombrables accidents de la vie, à l'unité originelle, aux proportions primitives et parfaites : il invente la Sculpture.
Veut-il fixer, au moyen des formes et des couleurs, les ti-aits d'une créature qui lui est chère ou le souvenir d'une action qui l'a ému, il commence par enfermer l'image voulue dans un cadre qui la sépare de tous les spectacles environnants; il y nu't de l'ordre par l'ordonnance, de la proportion par le dessin, de l'unitci par la distribution de la lumière, et il lrou^ e un nouvel art, qui est la Peinture.
Les arts furent donc imaginés, non pas pour imiter la nature, niais pour exprimer l'àme humaine au moyen de la nature imitée.
Et quelle noble imitation! combien elle est indépendante et fière dans tous les arts! L'architecture? elle n'est assujettie à aucun modèle, et, n'imitant pas les choses créées, elle imite seulement la suprême intelligence qui les créa. Elle régularise les spectacles de l'univers, ou bien elle étudie les pensées qui ont présidé à la formation du corps humain. La musique? elle imite quelquefois, mais toujours librement et par une simple analogie. Elle nous fait écouter ce qu'il est impossible d'entendre ; avec des sons, elle nous peint la nuit, la rêverie, le désert; et, comme dit Rousseau, avec du bruit elle exprime le silence.
Plus imitative parce qu'elle a un modèle obligé, inévitable, la sculpture s'interdit cependant de pousser l'imitation jusqu'au bout ; elle emploie la pesanteur du marbre à rendre la légèreté des cheveux ; elle supprime l'expression fugitive du regard, mais elle accuse la permanence de l'esprit; elle imite les formes naturelles, mais pour en tirer des formes plus parfaites, des formes idéales, et, si elle veut étendre son imitation jusqu'à la couleur, elle n'arrive (ju'à enfanter des spectres inanimés et repoussants,
La peinture, plus imitative encore ([ue la statuaire, s'écarte pourtant de la nature par une licence énorme, qui consiste à feindre trois dimensions sur une surface plane. Plus fidèle en, un sens, elle est moins fidèle dans l'autre. Et si elle veut, elle aussi, étendre son imitation jusqu'au
point d'y ajouter une troisième dimension, la profondeur, elle tombe dans les fantasmagories du diorama; elle cesse d être la peinture.
Ainsi tous les arts, nés dans l'esprit de l'homme ou dans son cœur, sont tellement élevés au-dessus de la nature, que plus ils visent à la copier littéralement, servilement et de tout point, plus ils tendent à se dégrader et à se détruire. Non, les arts du dessin, dans leur dignité la plus haute, ne sont pas tant des arts d'imitation que des arts d'expression. Et si la ])hotographie est une invention merveilleuse, sans être un art, c'est justement parce que dans son indilTérence elle imite tout et n'exprime rien. Or, là où il n'y a pas un choix, il n'y a pas un art. Rassemblant des traits qui étaient disséminés, cord'ondus au sein du monde réel et perdus dans l'immensité des choses, l'artiste les fait servir à l'expression de sa pensée, et il la met au jour nette, claire, visible, sensible, une. La réalité ne contenait que les germes du beau : il en dégage la beauté même. Voilà comment et en quoi l'artiste est supérieur à la nature. Confuse, il la débrouille; obscure, il l'éclairé; silencieuse, il la fait parler, et s'il veut imprimer à ses représentations le cachet de la grandeur, il purifie la réalité des accidents qui l'avaient corrompue, des alliages qui l'avaient altérée ; ce qui ('tait diffus, il l'abrège; ce qui était rapetissé par le détail et compliqué, il le simplifie, et, en le simpliliant, il l'agrandit. En un mot, dans la vérité naturelle, il retrouve la vérité typique : le style.
Il est vrai de dire pourlaiit que, dans les arts du dessin et dans la peinture en particulier, il est des ouvrages qui par la seule naïveté peuvent avoir un charme infini, la nature ayant une grâce inattendue et spontanée en certaines créations où le type serait déplacé, où le portrait suffit. Le style n'est pas de mise partout. Si l'on veut donner aux formes la saveur de l'accident, il importe de les particulariser au vif, au plus vif, autant que de les simplifier si l'on veut y mettre de la grandeur. Toujours est-il que les jiotions de l'esthétique sont tellement obscurcies ou si peu rc'pandues qu'on en vient à croire que le style est inconciliable avec la nature, que l'expression de la vie ne peut être trouvée en dehors de l'individu, qui seul est vivant; ([ue l'idéal, c'est l'imaginaire et qu'il n'y a de vrai que le réel. Erreurs monstrueuses, erreurs funestes !
Qu'est-ce doiu- qu'un être vivant? C'est un être dont toutes les molécules sont arrangées suivant un certain ordre autour d'un centre, autour d'une idée qui les empêche de se désagréger et de se dissoudre. L'idée de l'être a existi'; avant l'être, et elle persistera après lui; avant qu'il y eût des individus, il y avait un type; avant qu'il y eût des chevaux, il y ax ait le type du cheval, puis([ue tous les chevaux, malgré leurs différences accidentelles, sont semblables entre eux, de manière à ne pouvoir être confondus avec d'autres races. Ils appartiennent donc à une même famille,