CONCLUSION. (1G
'îh soutoi'igiiiuires d'une mèiuc souche, ils se rattachent tous à un exeui- ^)laire primitif avec lequel ils ont conserve une ressemhlance commune, -.gfinériquc, inaltérable. Cet exemplaire primitif, c'est l'idéal.
L'idéal est donc le prototype de tous les êtres du même genre; il soutient virtuellement les individus rjui vivent et ceux qui ne sont plus <et ceux qui ne sont pas encore. 11 est permanent, et ils passent; il est invariable, et ils changent; il est un et identique, ils sont inégaux et innombral>les ; il est immortel enlin, et ils périssent. Les êtres réels sont ^les empreintes plus ou moins imparfaites d'inie matrice idéale, éter- ^lellement gravée dans la pensée divine. Idéaliser la ligure d'un être vivant, ce n'est donc pas en diminuer la vie, mais au contraire y ajouter les accents d'une vie plus abondante et supérieure, en retrouvant dans 4'êlre les traits caractéristiques, l'essence même de sa race. Idé-aliscr le réel, c'est le séparer de la prose et l'enlever au temps, en faisan t appa- •raître ce qui est éternel dans ce qui est périssable.
Ah! sans doute, si les types de perfection n'étaient (|u'uii l'êve de 3iotre esprit, si l'artiste n'y était pas conduit par une longue et profonde observation de la nature v ivante, si le visible et le connu n'étaient pas son point de départ pour s'élever à l'incomm et à l'invisible, ses créations ne seraient que de froids fajitcjmes, parce que la vie eji serait 4ibsente, et c'est alors que l'idéal serait l'imaginaire. Mais lors([ue l'artiste a cherché le type, produit du sentiment et de la pensée, dans l'être qui est un enfant de la vie, lorsqu il a fait comme le jartlinier qui cherche •le pépin dans le fruit, il est insensé de croire, il est insensé de dire que ridéal est une invention glacée, une vague et vaine chimère. Est-il donc rien de plus réel que l'essence? Est-il rien de moins vague que le concentré, et n'est-ce pas un prodige de l'art (jue le type soit vivant? Un imtre Shakespeare ne disait-il pas naguère : << Ce fantôme, le type, a plus
•de densité que I boinme il res])ire, il palpite, on entend ses pas sui
le plancher. »
Cardons-nous de pensci", au surplus, que les principes soient une liga- '4ure pour la liberté, une entrave pour le g('nie. Reynolds les conqjare à r.es solides armures qui sont au guerrier débile un fardeau, mais que les ■iiommes robustes portent facilement comme défense et même comme 'j>arvu"e. Loin d'être embarrassés par les lois esthétiques, l'architecte, le •■sculpteur, le peintre, n'en devicndi'ont que plus libres à certains égards, •parce qu'ils seront délivrés d'une gène qui est l'incertitude, d'un emjjè- <chement qui est l'obscurité. Aussi bien, les principes de l'art ne sont point d'une rigueur inllexible à ce point (ju'ils ne laissent aucune prise à da liberté. L'exception, l'accident, l'irrégularité sont partout, même dans hi machine de l'univers, qui cependant n'en est pas ébranlée. Souvent les -oieux sont traversés par des météores brillants qui semblent venus pour ^d<éranger le concert des lois astronomiques, et qui en consacrent l'an-
torité. Dans les nombres qui expriment les révolutions de notre planète, il y a des fractions imperceptibles qui sont des erreurs apparentes, et qui plus tard se corrigonl, de sorte qu'il n'est pas de dissonance qui ne finisse par se résoudre dans l'universelle barmonie. De même, en ce royaume des arts, il y a place pour les beureuses déviations de la liberté, pour les contradictions du génie, et il faut s'en réjouir lorsqu'elles amènent des nouveautés qui ont l'air de démentir la tradition, mais qui en augmentent le trésor,
Cependant la perfection des genres sera-t-elle jamais atteinte? L'art des bommes découvrira-t-il enfin dans toute sa splendeur l'exemplaire primitif des créatures? Verrons-nous tomber entièrement le voile qu'a sovdevé le génie grec, le voile qui recouvre ce modèle mystérieux et sacré dont nous avons en nous une image ind(''cise, obscure, et lointaine, comme si autrefois nous avions « contemplé les essences et vécu avec les dieux ». selon la pensée de Plalon? Qui sait si, le jour où la curiosité de l'àme bumaine serait satisfaite, le jour où l'bomme posséderait en leur plénitude la vérité qu'il ebercbe, le bonbeur qu'il espère, le beau qu'il poursuit, qui sait si la \\q ne serait pas sans but et si l'bumanité ne s'éteindrait pas alors, rassasiée, inactive, inutile, à moins de se transformer en une création plus baute? Mais rassurons-nous : s'il était vrai que la fin de l'espèce bumaine dût être marquée par l'accomplissement de ces nobles utopies, notre monde, assurément, ne serait pas près de finir.
Voué maintenant plus que jamais au culte du réel, il en transporte le goût jusque dans les arts, il en obstrue la poésie, il en étouffe la muse. De là ce gros naturalisme, qui, sous prétexte de nous montrer la vérité vi-aie, invite aujourd'bui les passants à regarder, au lieu des cbastes nudités de l'art, les flagrants délits de la vulgarité et de l'indécence, figées et rendues palpables par les raffinements ingénieux de l'optique... De là aussi les usurpations de la pbotograpbie, dont l'œil, si clairvoyiint dans le monde de la matière, est aveugle quand il regarde le monde de l'esprit.
Mais tout cela n'aura qu'un temps. Bientôt de nouveaux liorizons s'ouvriront aux yeux des générations procbaines. et déjà nous croyons les entrevoir, nous qui errons sur les bords de l'avenir. Il nous semble que l'estbétique, science toute moderne, bien qu'elle soit née dans les méditations d'un poète antique, disciple de Socrate, servira désormais à éclai rer l'enseignement des arts. Après avoir existé à l'état de pressentiment, d'intuition, dans l'àme des grands artistes passés, les principes tirés de leurs œuvres devront guider les maîtres futurs. Venue la dernière, lapbilosopbie du beau reprendra sa place naturelle, qui est la première. Une fois touvée aux lueurs du sentiment et de l'esprit, à travers les obscurités qui l'enveloppaient, la synlbèse sera flambeau à son tour.
S'il manque aux artistes qui viendront la grâce involontaire des précurseurs, la naïveté des tâtonnements, le charme inhérent aux choses