LES PRONOMS EN ROUMAIN
franc, leur, ces cas répondent aux nominatif, accusatif et datif latins; et, pour la fonction aussi, ils se confondent avec leurs correspondants latins en tant que le sujet se trouve au nominatif, le régime à l'accusatif, la personne intéressée au datif; on remarque seulement une extension de l'usage latin en ce que l'accusatif figure aussi après toutes les prépositions et dans une série de formules consacrées qui présentent en latin l'ablatif, et en ce que le datif a usurpé aussi la place du génitif possessif, phénomènes qui tous deux, au moins pour le vieux français et le provençal, ont déjà été signalés à propos du nom (§36 sqq.). De nombreux exemples se trouvent au troisième chapitre. — Mais, dans le détail, les diverses langues accusent toutes sortes de modifications et de simplifications tantôt plus, tantôt moins profondes, qui finissent par amener, ici comme ailleurs, la disparition complète des différences casuelles.
§ 56. En ROUMAIN, les trois formes du nominatif, du datif et de l'accusatif ont conservé tout à fait leur emploi primitif : eu cînt (je chante), te crex (je te crois), au^ pre tine (je t'entends), lui am dat carta (je lui ai donné une lettre) etc.; toutefois, dans les patois, la forme accentuée du datif tend à disparaître : c'est ainsi qu'en istrique et en macédonien il est toujours précédé de la préposition a : macéd. a tnia, istr. a mie etc., et qu'à (^i) Meglen les anciennes formes ne continuent à être usitées qu'avec la valeur possessive : tatà-luî (son père); autrement elles ont été remplacées par la avec l'accusatif. Les nominatifs absolus aussi disparaissent : ainsi tu a été supplanté par tine dans toute la Macédoine, eu par mine au moins dans la partie septentrionale de ce pays; il est vrai cependant que Vlacho- Livadhion conserve iou. On dit donc en macéd. s no dxitsém ndao ngHme, dao mine dao tine (Arom. 19, 5 : que nous nous disons quelques propos plaisants, moi deux, toi deux). On ne sait rien sur la date où l'événement s'est accompli, car on ne peut pas décider si Bojadschi, qui donne tu en 1813 dans sa grammaire macédo-valaque, reproduit l'usage de son temps ou s'il voulait le régler; cependant il va de soi en tous cas qu'on ne peut pas songer à une relation avec le phénomène analogue du français et de l'italien septentrional qui st-ra discuté au §63.
Dans tout le domaine roumain l'accusatif prend la place du nominatif après m (comme) : mare ca tine (grand comme toi), de sorte donc qu'ici comme ailleurs (p. 75) la particule comparative est traitée comme une préposition.
§ 57. En RHÉTiauE on dispose également de trois formes pour la première et la deuxième personne du. singulier : l'une est usitée comme sujet, l'autre comme régime et après les prépositions; la troisième s'emploie exclusivement en combinaison avec la préposition a; le plus souvent même elle est unie à celle-ci dans l'écriture, et elle a en général le sens du datif latin. Ainsi l'on trouve a mi en sursilvain, soussilvain et jusque dans la vallée de Domleschg, dans la Judicarie,dans la vallée de Passa et dans celle de Greden, à Ampezzo, Erto et dans le Frioul, tandis que l'accusatif y est mei, mai, me etc. : cf. en obw. la rauba k'aud a mi (la chose qui est À Moi), en greden. dyàû dunas i à ti (volontiers je te la donnerais), en frioul. credilu a mi (Testi friul. XVII 5 k. 28), maiscMM meÇ6) etc. Un changement remarquable a lieu dans l'Engadine et la vallée de Munster : il consiste en ce que me, mai demeurent après les prépositions, tandis que amé, amâi et de là même adamé, qui représente évidemment ad me, ne s'emploient pas seulement à la place de mihi, mais aussi comme régime direct. Cependant l'ancienne langue offre encore la (72) répartition régulière : cf. en eng. dy a mi (Jos. 28, dis-moi), a ti tuot Ig raginam daja udir (409), scha tû nun voust crair a mi (485) à côté de a me sumaglia (150), agiûder eir a me (282), dad havair te, bap, et meis frars ingianno (578), encore aujourd'hui en bas-eng. sprendra mai e tai (Tell 102 : sauve-nous, toi et moi), dans la vallée de Munster w/ er mai (Pitsch 3, 26 : il me veut aussi), mais déjà cependant a mai handunada fam hot beada (157 : moi, abandonnée, rends-moi bientôt heureuse). La forme mi paraît même manquer déjà aux plus anciens écrivains de la Basse-Engadine, comme Chiampell. Le transfert du datif à l'accusatif est donc identique à celui que présente à une période antérieure, dans une grande partie du domaine linguistique roman, le remplacement de me par mi (y. II, p. 102). A la troisième personne du masculin singulier les anciens textes de rObwald, surtout ceux de la région catholique, observent
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encore une distinction assez marquée entre ef, ei comme sujet neutre et el comme sujet et régime masculin au singulier, au pluriel ei au nom., eh à l'ace. : on a donc ei gliei (il est, il y a), ei era, seigi sco ei vegli (quoi qu'il en soit) et autr. expressions sembl., ei salven (ils sauvent) etc. Plus tard, au pluriel aussi, eh prend la place de ei. Ainsi se comporte également l'ancien engadin, qui conserve encore, lui aussi, au moins les traces de l'usage primitif, mais qui ne tarde pas à généraliser l'accusatif. Dans le Tyrol, où il n'y a pas de documents anciens, on constate au singulier l'accusatif, au pluriel le nominatif. En Frioul, on a un tout autre développement. Alors que, dans les Grisons, le datif hii ne prolonge que péniblement son existence et qu'on ne peut citer absolument aucun exemple de lei et loru, dans la plus grande partie du Frioul lui, lie, lor ont assumé la fonction de nominatif et d'accusatif; et le fait a dû se produire de bonne heure déjà, car les exemples, au moins pour lui après les prépositions, remontent jusqu'aux plus anciens textes : cï. per lui (Testi friul., a. 1395), cum luy (1397) et par analogie a chulor (1360). En revanche on ne peut guère admettre un empiétement semblable de mi, ti jusque sur le nominatif. Il est bien vrai que, dans le document de 1397 qui vient d'être invoqué, on lit ancora deho dar mi Pauli al det Indri, mais on y trouve en même temps Jo Pauli de çuglan son contenta, et l'on a plus tard io Pauli, de sorte qu'il ne faut sans doute attacher aucune importance à ce premier exemple. Au contraire, on peut observer la même substitution avec l'interrogatif et le relatif, où kui a assumé la fonction de l'ancien ki, et cela aussi dans la période (73) primitive déjà. Cf. sur ce point le quatrième chapitre.
§ 58. L'italien connaît seulement un nominatif et un cas oblique, ce dernier employé comme cas régime direct et après les prépositions : io, me, di me etc. A la première et à la deuxième personne, il se produit rarement des substitutions; cependant le cas oblique au Heu du nominatif est de règle dans l'exclamation : heata te, après corne : se io fosse corne te (Sacch. 86), grande corne me, où l'on voit que come a été assimilé à une préposition, emploi dont on peut rapprocher le calabr. nuddu fama quantu a mmia (Cant. regg. 6, 6 : personne ne t'aime autant que
moi), dans è me (c'est moi) etc. (v. § 308), et aussi Valtra me stessa (Ferruggia, Fasc. 177 : l'autre moi-même). Inversement le nominatif peut prendre la place du cas oblique dans la combinaison tra. . . . e: ira eglie il Toso ehbono che fare (Sacch. 83) et parfois sans doute aussi ailleurs; ainsi Ferrugia dit : ci aveva molto turbate, Flaminia ed io (Fasc. 176); cf. le même emploi en espagnol (§ 62). A la troisième personne, au contraire, l'ancien état de choses : nom. egli, ella, dat. lui, lei, ace. ello etc. a disparu de bonne heure. Il est vrai que Dante, Boccace et même Pétrarque emploient encore assez souvent ello, ella, plur. egli, elle après les prépositions : soprello (Dante, Inf. 29, 23), con ello (Par. 4, 2), d'elli (Inf. 3, 42), in ello (Bocc, Thés. II, 15), ad ello (Filostr. 2, 66), con ella (Pétr., Tr. Fama i, 12) etc., et même, pour désigner le simple régime, ces formes ne sont pas étrangères au plus ancien italien : cf. non veder ello (Barb., Doc. 282, 10). Mais en même temps lui, lei, loro sont déjà les formes habituelles dans les deux cas : cf. temendo no il più star crucciasse lui che di poco star m^avea monito (Dante, Inf. 17,77), ^^^ ^'^^P^ ^ tal martiro lui condanna (18, 95) etc. Puis, déjà chez Dante, elles apparaissent aussi comme sujet : se lui fu vile, tutti siamo vili (Conv. 4, 15), lei che di e notte fila (Purg. 21, 25); toutefois elles n'ont pas réussi, jusqu'à ce jour, à éliminer entièrement egli, etc. Bien des écrivains emploient lui et egli, lei et ella comme sujet sans aucune distinction : ainsi Cellini, bien qu'il manifeste une certaine prédilection pour lui, écrit cependant aussi ancor egli (Vita 8); chez quelques modernes, lui, lei paraissent être plus indépendants, plus fortement accentués que egli, ella; c'est pourquoi M. Serao p. ex. aime à les placer après le verbe : diceva lei, mormorava lui, concludeva lei, disse lui à côté de ella diceva (Ad. (74) Am. 68), prove a scherT^are, lei ((x)), ricomincio lui (ji), concluse lui (74), mais ella disse (70), bien qu'elle écrive aussi chiese ella, esclamo ella. En même temps que lui etc. acquiert cette extension considérable, il perd du terrain d'un autre côté, en ce sens que son emploi comme pur datif, tel qu'on le trouve encore assez souvent chez Dante : cf. risposi lui (Inf. I, 81), per dar lui esperien^a piena (28, 48) etc., se perd bientôt et n'est plus toléré que dans le langage poétique. En