LA PROPOSITION
§ 285. On a souvent discuté sur l'essence de la proposition sans que cette question ait encore reçu une réponse de tout point satisfaisante. La principale difficulté réside en ce que, suivant l'observation déjà faite p. 3 , le terme « proposition » est emprunté à la logique et que, par conséquent, il s'agit ici du transfert d'une catégorie de la logique à des phénomènes linguistiques. Or la langue et la logique n'ont entre elles que des rapports très éloignés, et les règles de la seconde sont directement violées par la première dans un nombre infini de cas. Il en résulte donc qu'une étude sur la langue envisagée au point de vue de la logique serait sans doute très intéressante, mais qu'elle ne peut pas fournir le véritable critérium pour saisir les procédés de la langue et pour en faire un exposé. Si l'on reste purement et simplement sur le terrain de la grammaire, on pourra dire que le mot et le groupe de mots sont, comme les sons et les syllabes pris à part, des abstractions conçues par le grammairien et qui ne se rencontrent pas séparées de la sorte dans la langue parlée, tandis que la proposition est un mot ou un groupe de mots qui apparaissent formant un tout dans la langue parlée, qui se présentent comme une communication de celui qui parle à un autre individu. Personne ne dira « ton frère », sauf peut-être dans une interrogation provoquée par la surprise ou dans l'exclamation; mais en ce cas quelque chose a précédé qui rattache encore après coup à « ton frère » ce qui existe dans la pensée de celui qui parle ou bien à qui l'on parle, sans que la chose soit for-
mellement exprimée. Au centre de la grande majorité des manifestations linguistiques se trouve un verbe à un mode personnel; (308) c'est pourquoi l'on peut dire que la proposition se compose d'un verbe à un mode personnel ou d'un groupe de mots qui se constitue autour d'un verbe de cette espèce. Certes, il existe en roman de nombreuses locutions qu'on pourrait considérer comme des propositions bien qu'elles ne renferment pas de verbe à un mode personnel. Beaucoup peuvent être considérées tout simplement comme des propositions abrégées sous le coup d'une émotion; c'est ce qui sera exposé en détail au § 440. Mais il en est d'autres qui rentrent dans une autre catégorie. Les proverbes offrent souvent une forme prégnante, se bornant à opposer entre eux d'une manière presque antithétique les éléments nominaux les plus importants, sans indiquer le rapport réciproque de ces divers éléments : en franc, point d'argent, point de Suisses. Il ne s'agit pas ici de produits spontanés du langage familier, mais d'un raccourcissement intentionnel, avec dédain de la forme ordinaire, et qui a pour but de produire plus d'effet et de propager plus facilement la pensée. Ce sont des tournures qui ne ressortent pas de la grammaire, mais bien de la stylistique et de l'étude esthétique de la langue,
§ 286. Toute communication par le langage est soit une simple énonciation, soit une exclamation, soit un désir, soit un ordre, soit une interrogation; or, comme les langues romanes, pour rendre ces nuances diverses, disposent aussi de procédés divers d'expression, on est tenté de baser là-dessus un principe de classement. Il est vrai que, seules, renonciation et l'interrogation sont nettement distinguées, et encore pour celle-ci 3^ a-t-il des cas où, si l'on fait abstraction de la ponctuation, la langue écrite supprime cette distinction. U'ilû.viene, franc, il vient, esp. viene peut être aussi bien une énonciation qu'une interrogation, mais alors c'est l'intonation qui est différente. En effet, tandis que dans renonciation la voix tombe à la fin de la proposition, marquant par là que celle-ci est terminée, elle se maintient dans l'interrogation à la hauteur où elle s'élève d'ordinaire à l'intérieur de la proposition, et cela parce que précisément l'interrogation suppose une réponse, par conséquent quelque
§ 28é. LA PROPOSITIOÎ^ 3IÎ
chose qui n'est pas achevé. Des rapports beaucoup plus étroits unissent renonciation, le désir et l'ordre. Tandis que les cas où par sa forme l'interrogation ne se distingue pas de renonciation, sont de beaucoup les moins nombreux, nous constatons au contraire combien souvent est supprimée cette différence de forme entre renonciation (indicatif), le désir (subjonctif) et l'ordre (impératif) : ainsi l'ital. vieni a le premier et le troisième sens, venga le deuxième et le troisième, andiatno tous les trois, et nous avons montré p. 147 sqq. avec (309) quelle facilité la forme du désir notamment peut prendre la place de celle de l'ordre. De plus, assez souvent, p. ex. en français au singulier des verbes de I, l'indicatif et le subjonctif sont complètement identiques, de sorte que le désir ne peut plus se distinguer de renonciation que par l'intonation. Mais, un fait particulièrement important, c'est que la structure d'une proposition dont le sujet est exprimé et qui indique un désir, ne s'écarte pas de la forme normale tandis que, lorsqu'elle est interrogative, elle revêt de plus en plus une forme spéciale. Enfin la forme de l'exclamation présente, il est vrai, plus d'un point de contact avec celle de l'ordre; mais, rien que déjà par la faculté qu'elle a de pouvoir beaucoup plus facilement se passer de verbe, elle constitue cependant une catégorie tout à fait à part. En se basant sur ces considérations, il faudrait distinguer les propositions énonciatives, les interrogatives et les exclamatives. Mais, en même temps, l'on doit encore tenir compte de toute espèce d'autres particularités. Le verbe au mode personnel, pour commencer par là, peut être formé d'un seul ou de plusieurs membres : en ital. canto — voglio cantare, franc. ;V chante —je veux chanter. Sans doute, il est permis de dire que, dans le dernier cas, cantare est le régime de voglio \ mais l'histoire de la langue montre qu'ici et dans d'autres cas l'union entre le verbe et l'infinitif-régime est beaucoup plus étroite que d'ordinaire, si étroite même qu'il se produit parfois une fusion complète. Il en est de même avec i^ai chanté. Si l'on peut à première vue mettre une proposition comme il a bu le vin sur le même rang que // a les cheveux gris, cependant la place des mots entre autres démontre encore une fois qu'entre le verbe et l'adjectif verbal il existe un rap-
Meyek-LUbke, Grammaire III. 21
port particulièrement étroit. Mais la plupart des propositions ne se composent pas uniquement d'un verbe à un mode personnel : ainsi, tout d'abord, elles renferment encore au moins un sujet, qui peut alors être un nom ou un pronom ou un infinitif. De plus, le verbe reçoit des compléments adverbiaux, c.-à-d. des mots ou des groupes qui expriment le lieu, le temps où, la manière dont une action ou un état se produit. Tandis que ces additions sont communes à tous les verbes sans distinction, aux propositions énonciatives aussi bien qu'aux interrogatives, il nous reste encore un allongement de la proposition qui suppose une division des verbes en deux ou trois catégories. D'abord, en effet, parmi les verbes, les uns désignent un état, les autres une action; les premiers peuvent s'adjoindre un mot qu'on appelle en grammaire un prédicat et qui constitue une détermi- (310) nation plus précise de cet état, les seconds peuvent étendre leur activité à n'importe quel être : un être peut être produit, atteint par cette activité, y être intéressé, il peut en être l'objet direct ou indirect. De plus, que le complément soit adverbe, prédicat ou régime direct, il faut faire une nouvelle distinction entre nom, pronom et verbe. Et maintenant, par rapport à la proposition qui, partie d'un simple mot, se développe ainsi progressivement en une construction très compliquée, qu'advient-il de la différence établie au début entre énonciation et interrogation? La différence essentielle consiste en ce que, dans l'interrogation, le membre de la phrase sur lequel porte l'interrogation, occupe la première place et que, quand ce n'est pas le verbe, on emploie des termes interrogatifs spéciaux, tandis que dans renonciation le verbe occupe le plus souvent la seconde place : cf. en franc, il vient — vient-il; lui vient — qui vient; je le sais — que sais-tu; je connais cette maison — quelle maison connais-tu; il viendra demain — quand viendra-t-il; il est che:{ lui — où est-il etc. Cela étant, on n'hésitera pas à examiner tout d'abord renonciation sous toutes ses formes et ensuite l'interrogation. Il en est autrement avec le désir et l'ordre. A renonciation // viendra demain correspond l'ordre viens demain, et de même il achète ce livre — achète ce livre; il va che^ lui — va che:(^ toi etc. : il en résulte donc que, même à considérer les choses de ce point de vue, on peut maintenir