De » marquant le moment do Faction
§ 507. — Enfin de, comme à, peut marquer le moment de
Faction. Nous disons : « Il est arrivé de bonne heure », el aussiy dans le langage populaire : « II est arrivé à bonne heure. » On dit égakment : « Il est parti de jour » et « au jour. » Mais ces deux expressions ont pris des valeurs différentes.
Nous disons : « à présent. » On trouve dans les anciens textes, avec le même sens : « de présent. »
De signifiant de la part de, au nom de :
§ 508. — Chanson de Roland : « E Farcevesques de Dieu les beneist », c'est-à-dire : « Et l'archevêque les bé- . nit au nom de Dieu. »
De au lieu de par après un participe passé.
§ 509. — Nous disons encore : « Il est aimé de tous. » Cet emploi de « de » était moins rare dans l'ancienne langue :
Chanson de Roland : « Ne placetDeu... Que ço seit dit de nul hume vivant... » C'est-à-dire : « A Dieu ne plaise que cela soit dit par nul homme vivant. »
Nous avons vu que à s'employait aussi quelquefois avec cette valeur (§ 491).
§ 510. — Dans la vieille expression : «être bien de quelqu'un »,de a le sens qui lui est propre après les participes passés. « Etre bien » signifiait en effet : « être bien vu, bien traité. »
Roman du Chevalier au lyon : « La demoisele estoit si bien de sa dame que. . . »
De marquant l'instrument, la manière,
§ 511 . — Comme « à », maispar une autre voie, « de » est arrivé à marquer l'instrument, la manière. Entre ces deux prépositions, prises dans ce même sens, il y a une
nuance de signification qui sera rendue sensible par les exemples suivants :
Ouvrage fait à la main Ouvrage fait de sa main
Ils combattent à Fépée • Ils frappent de Tépée
Il parle à voix- basse II parle d'une voix douce
C'est à raison qu'il le dit II se fâche plus que de raison
Il parle à cœur ouvert II l'encourage de tout cœur
Il travaille à tête reposée II calcule de tête.
§ 512. — Il faut remarquer que cet emploi de « à » et « de » se restreint souvent à des expressions consacrées, et n'est vivant encore dans la langue que lorsque le nom qui suit est précédé d'un article ou d'un démonstratif. On dit : « parler à voix haute, à voix basse », mais on ne dirait pas : « parler à voix élevée, à voix forte. » On peut dire au contraire : « Il parle rf'une voix élevée, c^'une voix émue-, etc., etc. »
§513. — Parmi les expressions consacrées de l'ancienne langue où « de » marquait la manière, quelquesunes soiit tombées en désuétude, par exemple : de bon courage (avec bonne intention, de bon cœur), rfe mauvais courage (avec mauvaise intention, à regret), décourage (courageusement).
Oresme : « 11 vient de bon courage ».
§ 514. — C'est à cette valeur de la préposition « de » qu'il faut rattacher les locutions adverbiales qu'elle peut former avec les adjectifs. Nous disons encore : « de nouveau, de même. » L'ancienne langue disait aussi « de fi (d'une manière digne de foi), de certain (d'une manière certaine), etc. »-
§ 615, — De s'est joint aussi à certains adverbes, d'abord sans en modifier le sens : « de hors, de dans, c?e maintenant, de jadis », au lieu de: « hors, dans, maintenant, jadis ». Celles de ces locutions qui ont persisté dans la
langue à côté de Tadverbe simple s'en distinguent aujourd'hui par une nuance de sens.
De marquant restriction de Vidée exprimée par le verbe
ou Vadjectif.
§516. — Ce cas est souvent confondu, mais à tort, avec le précédent. Dans « faible é?' esprit » on dit que de marque la manière, comme dans : « calculer de tête. » 11 répond en effet à la même question : « Faible de quelle manière ? Calculer de quelle manière ? » Mais la question n'est la même qu'en apparence . La réponse qu'elle appelle restreint dans le premier cas l'idée exprimée, elle la complète dans le second. Si dans « Pierre est faible d'esprit » on supprime « d'esprit », on dénature la pensée, parce qu'on enlève la restriction qui la rendait juste. Au contraire, si dans « Paul calcule de tête » on supprime « de tête », la pensée reste la même, on ne supprini^ qu'un détail complémentaire. Dans le premier cas, les équivalents de « de » seraient joour, qriant à (faible pour l'esprit, quant à l'esprit), jamais avec. Dans le second cas, l'équivalent le plus exact serait avec (il calcule avec la tête seule, sans écrire), jamais joowr ni ç'wan^d.
De est restrictif dans : « Il est bien de figure, tu lui ressembles de visage, etc. » Il s'explique tie même dans ces vieux exemples :
Robert de Blois : De flertei resemble un lion. » C'est-àdire : « Pour la fierté il ressemble à un lion. »
Sermons de saint Bernard : « Il se coysievet de boche, mais il nos ensaignevet par oyvre. » Mot à mot : « Il se taisait de bouche, mais il nous enseignait par les œuvres. »
Histoire de Guillaume le maréchal: « De la faiture Resemblout il asez haut homePor estre emperere de Rome. »
§ 517. — Le de restrictif s'employait même devant un infinitif :
Roman de Brut : « Teil chevalier n'ot en la terre />' armes porter, de faire guerre. » C'est-à-dire : « Il n'y avait pas sur terre un chevalier tel que lui pour porter les armes et faire la guerre. »
De marquant le moyen.
§ 518. — Nous disons : « Il l'a payé de sa bourse, il 1 a acheté de son argent. » C'est aussi l'un des sens de la préposition avec. Car on dit : « il l'a acheté avec son argent ». L'ancienne langue employait plus souvent de pour marquer le moyen :
Joinville : « Ilala au roy et li dist que grant honte avoie fait à li et aus autres barons, de ces robes que je li avoie envoie, quant il ne s'en estoient avisié avant. » C'est-àdire : « Il alla au roi et lui dit que j'avais fait grand honte à lui et aux autres barons avec ces robes que je lui avais envoyées (à l'impératrice) quand ils n'y avaient pas songé eux-mêmes. »
De marquant la cause.
§ 519. — De marque la cause dans : « Il est mort de sa blessure, il est rouge de colère, il est furieux des obstacles qu'il rencontre, etc. » De a la même valeur dans les exemples suivants :
Chanson de Roland : « Des morz qu'il troevet cumencet à plurer. » Mot à mot : « Des morts qu'il trouve il commence à pleurer. » C'est-à-dire : « Il commence à pleurer à cause des morts qu'il trouve. »
Joinville : « Et il, qui me vit megre et descharnei de la maladie. » C'est-à-dire : « Et lui, qui me vit maigre et décharné par la maladie, »
De signifiant au siiijet de.
§ 520. De a particulièrement ce sens dans les titres d'ouvrages ou de chapitres {De la peine de mort), ou après certains verbes ou certaines locutions verbales (parler de la pluie et du beau temps ; il 8*est mis en peine de vous rejoindre). On le trouve avec le même sens dans les exemples suivants, où nous le remplacerions généralement par « pour ».
Bécit de la 1'° Croisade : « Et del chastel avoir tut son poeir feroit. » C'est-à-dire : « Et il ferait tout son possible pour avoir le château. »
Livres des Rois :
« Samuel out cumandé a Saul qu'il l'atendist del sacrefise que faire devreit. » Traduisez : « Samuel commanda à Saul qu'il Vaiiendii pour le sacrifice qu'il devrait faire. »
Sermons de saint Bernard : « Nuls de ceos ne se tant del douz nom del Salvaor. » Mot à mot : « Aucun d'eux ne se tut du doux nom du Sauveur ». « Se taire de » est aussi rationnel que « parler de ».
C'est ainsi qu'on disait encore : « penser de quelque chose », au lieu de « penser à ».
Lancelot : « Pense de lui et de son cheval. »
§ 521. — On disait aussi : « savoir de la mer >►, pour « connaître la mer », « conseiller d'une terre », pour « indiquer une terre », « faire dommage de quelque chose », comme nous disons : « faire tort de ».
§ 522. —De s'employait, comme quant à ou pour de nos jours, pour mettre en relief, en l'isolant, un nom qui était ensuite représenté par un pronom à sa place normale.
Chanson de Boland : « Del rei paien, sire, par veir créez Ja ne verrez cest premier meis passet Qu'tZ vous sivrat en France le regnet. » C'est-à-dire : Quant au roi
païen, sire, croyez vraiment qu*t7 vous suivra avant un mois. »
Encore dans une lettre de Henri TV : « De vos voisins,, j'ai vu parleurs responces que.... »
De précédant Vinfinitif ou le nom sujet logique d'une
proposition
§ 523. — Nous disons : « Il est bon de le lui dire, ce n'était rien de le lui cacher, ou que de le lui cacher. » Mais si le sujet logique est un nom, au lieu d'être un infinitif, il n'est précédé aujourd'hui que de la conjonction que : « Ce n'était rien que les anciennes modes auprès de celles d'aujourd'hui ». L'ancienne langue disait : « ce n'était rien des anciennes modes. » Voici un exemple du xvi' siècle :
Henri Estienne : « Ce n'estoit quasi rien des fraises qu'on vouloit faire autrefois, au prix de celles qu'ont inventées les lingères. »
De au lieu de que après un comparatif,
§ 524. — Chanson de Roland : « Plus fel de lui n'out en sa compagnie. » C'est-à-dire : « Il n'y eut plus félon que lui en sa compagnie. »
Ibidem : « N'avez barun qui mielz de liii la facet. » C'est* à-dire : «Vous n'avez baron qui mieux que lui la fasse. »
Établissements de saint Louis : « Vos n'i avez riens plus de moi. »
De séparant un adjectif ou un substantif qualificatif du
nom qualifié.
§ 525. — Les locutions telles que « son bonhomme de père » étaient fréquentes dans l'ancienne langue. En voici deux exemples :
Gautier de Coinci : « ma lasse d'ame. »
Froissart : « Son signeur de père. »