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II. — Quantité naturelle des voyelles suivies

de plusieurs consonnes.

§ 720. — La versification latine reposait sur la quantité. Un vers latin se composait d'un certain nombre de syllabes brèves et de syllabes longues groupées dans un ordre déterminé. Dans ce système, une voyelle suivie de deux ou plusieurs consonnes était assimilée à une voyelle longue, assimilation qui a fait croire pendant longtemps qu'une voyelle suivie de plusieurs consonnes avait toujours la prononciation longue. Il n'en est rien cependant. Ainsi Ve

de tectitm (toit) et celui de lectum (lit) comptaient de même dans les vers, mais Tun était naturellement long et l'autre naturellement bref; ils ne se prononçaient pas de même et n'ont pas donné le même résultat en français.

m. — Influences diverses qui agissent sur la transformation des voyelles.

§ 721. — Les modifications subies par une voyelle latine dans son passage du latin au français dépendent non seulement de sa qualité de brève ou de longue, mais encore de sa place dans le mot, et, dans beaucoup de cas, des consonnes qui la précèdent ou de celles qui la suivent. Ainsi Ve long dans la syllabe tonique se change ordinairement en ei puis oi (l^gem, lei, loi), tandis qu*il devient le plus souvent e muet dans la première syllabe du mot (debére, devoir) ; le même e long, dans la syllabe tonique, devient et reste ei lorqu'il est suivi d'un n (plénum, plein). Nous allons passer en revue quelques-unes de ces causes de variations.

Action des gutturales.

§ 722. — Les consonnes qui agissent le plus souvent sur la transformation des voyelles latines sont les gutturales (c, g). L'effet habituel de la gutturale est de produire un i semi-voyelle qui s'ajoute à la voyelle suivante ou à la voyelle précédente, quelquefois aux deux. Ainsi le c du latin céra, tout en se maintenant comme consonne sous forme d'un c doux, a produit un i semi-voyelle qui s'est placé devant la diphlongue ei dérivée de Ye long tonique; céra est donc devenu cieire, puis, latriphtonguezei s'étant contractée en i, cire. Le c du latin décem, tout en se maintenant comme consonne sous forme d'une s, a produit aussi un i semi-voyelle qui s'est placé après la diph-

longue ié dérivée de Ve bref tonique ; il en résulte que décerna donné d*abord rfieis, puis, la triphtongue tel s'étant contractée en i, dis (écrit aujourd'hui dix). Dans traotàre le c est tombé, mais en disparaissant il a produit un i semi-voyelle qui s'est en quelque sorte dédoublé, agissant à la fois sur le premier a qu'il a changé en ai, et sur le second qu'il a changé en ié. C'est ainsi que tractare a donné traitier. Plus tard la diphtongue ié s'est réduite à é, comme dans tous les infinitifs semblables, et la trace de l'influence du c latin sur l'a tonique a disparu.

Action de i^ de e oui consonni fiable^ de i final.

§ 723. — La consonne^, et les voyelles e, i, quand elles sont suivies d'une autre voyelle, produisent des eff*ets analogues à ceux des gutturales. Ve ou l'i, suivi d'une autre voyelle, offre en effet celte particularité de se changer en i semi-voyelle. Quelquefois cet i semi- voyelle est devenu une consonne chuintante : c'est ainsi que le g de linge vient de l'edulatin lineum. VeeiVi latins placés dans ces conditions peuvent donc devenir consonnes, sont consonni fiables, si on nous permejt ce néologisme : c'est le nom que nous leur donnerons désormais, pour les distinguer de Ve et de Vi suivis d'une consonne. Vi consonnifiable de medietàtem se retrouve dans les deux i du mot français moitié, comme le c de tractare dans les deux i du vieux mot traitier.

§ 724. — Un t terminant le mot latin produit quelquefois des effets analogues ; dans la flexion àvi du prétérit des verbes en are, l'a tonique est devenu ai sous l'influence de ïi final : je chantai (voy. § 311). Le nominatif pluriel de la seconde déclinaison se terminait toujours en i ; mai? cet i n'a modifié le changement de la tonique qu'au cas sujet pluriel des pronoms icil, icist, il, et de l'adjectif indéfini toz (voy. §§ 126 et 157).

288 GI^AMMâIRE du VIEUX FRANÇAIS.

Action d'un u atone

§ 725. — Dans quelques cas assez rares les voyelles latines ont subi l'influence d'un u atone qui les suivait immédiatement ou dont elles n'étaient séparées en latin que par une consonne qui est tombée. C'est Vu atone de * habunt, de yadunt et de * facnnty qui, en se combinant avec l'a tonique, a produit Vo des mots ont, vont, font. Nous avons vu aussi, dans la grammaire proprement dite, comment Vu post-tonique a modifié la transformation de la voyelle tonique dans le prétérit des verbes avoir, plaire, devoir, etc.. (§§ 316 et 316).

C'est encore à l'influence de Vu qu'on doit la transformation du substantif clavum en clou, tandis que clavem donnait clef. Expliquez de même trou, de* trâugum; /bu (vieux mot signifiant hêtre), de fàgum, et les formes anciennes /bu (feu) de fôcnm, cous (queux) de côquvLs, etc. Vu de Deum se retrouve aussi dans le français Dievi,

La rareté de cette action de Vu nous dispensera de la comprendre dans les tableaux ci-dessous.

Action de plusieurs consonnes suivant immédiatement la

voyelle.

§ 726. — Lorsqu'une voyelle est suivie de plusieurs consonnes, elle ne subit pas en général la même transformation que lorsqu'elle est suivie d'une seule consonne. Ainsi Va tonique se change ordinairement en é (sanitdtem : sant<^) ; mais le même a tonique suivi de plusieurs consonnes reste a (partit : part). L'a de àsinum (asne, âne) est traité comme un a suivi de deux consonnes, parce que Vi atone qui séparait Vs de l'w était tombé avant la transformation du latin en français ; nous indiquerons ce fait^

quand il y aura lieu, en plaçant la voyelle tombée entre parenthèses : as{i)num. . '

Pour les mots tels que « as(i)num », c'est-à-dire où les deux consonnes étaient séparées en latin, le français a quelquefois hésité, et il peut arriver qu'on trouve deux formes contradictoires pour un même mot.

§ 727. — Quand une voyelle n'est suivie que de deux consonnes, et que la seconde de ces consonnes est une liquide (/ou r), il arrive souvent que la voyelle est assimilée à celles qui sont suivies d'une seule consonne ; ainsi l'a tonique de joâ^rem a donné « é» français, comme celuide tâlem : père, tel. C'est que lé t de patrem s'appuie sur ïr et non sur l'a précédent : on prononce « pà-trem » et non « patrem ». Une prononciation telle que « pa-trem » n'est possible que lorsque la seconde consonne est une liquide ; dans partit^ par exemple, la première consonne s'appuie nécessairement sur la voyelle précédente : par-tit,

La langue a quelquefois hésité entre deux traitements pour les voyelles suivies de deux consonnes dont la seconde est une liquide. D'ailleurs certaines consonnes ne peuvent se lier avec les liquides, et, dans ce cas, la voyelle qui précède ne saurait être traitée comme si elle n'était suivie que d'une seule consonne. C'est ainsi que l'a tonique de câm[e)ra (chambre) a été traité non comme celui de pàtrem, mais comme celui de às{i}num.

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