‹ Grammaire elémentaire de la vieille langue française (volume 2)Chapitre 44 sur 243 · LES VARIATIONS DU RADICAL DES VERBES · texte numérisé non relu

LES VARIATIONS DU RADICAL DES VERBES

^ 168. — Parmi les variations du radical des verbes^ nous n'étudierons ici que celles qui ont le caractère de flexions, c est-à-dire qui contribuent, avec les flexions proprement dites ou terminaisons, à difl*érencier les temps et les personnes. Souvent d'ailleurs ces variations ^e rattachent plus ou moins directement aux flexions latines. Les diff'érentes formes du radical du verbe tenir [ten, tien^ , tin) ne servent pas moins que les terminaisons qui s'y ajoutent, à caractériser les temps et personnes de ce verbe.

Quant aux changements successifs d'un même raiiical^ qui afl*ectent également toutes les personnes et tous les temps, comme le changement de solid latin, du verbe solidare, d'abord en so/c?,puisen soud, radical du verbe français souder, ce sont des phénomènes purement phonétiques dont nous n'avons pas à nous occuper dans cette partie de la grammaire.

§ 168 bis, — Parmi les variations « flexionnelles » du radical, nous négligerons jusqu'au moment où nous parlerons des flexions proprement dites de chaque temps : 1° les formes du prétérit, de l'imparfait du subjonctif et du participe passé dans les verbes qui présentent, à ces temps, des particularités exceptionnelles; 2® les formes qui ne s'appliquent qu'à un seul temps, et à ce point de vue nous assimilerons le futur et le conditionnel à un temps unique.

I. — Variations dues au traitement différent des voyelles latines toniques et des mêmes voyelles atones. Radical tonique et radical atone.

§ 169. — On sait qu'en français, comme en latin, l'ac-

DU VERBE. Su-

cent tonique est tantôt sur le radical, la partie permanente du verbe, et tantôt sur la flexion, la terminaison. Le radical de porter étant « port », Taccent est sur le radical dans Importe, ils porteni, etc. Il est sur la terminaison dans : porter, portons, etc. Un certain nombre de verbes appartenant à toutes les conjugaisons sont dits irréguliers parce que la voyelle du radical n'est pas la même quand elle a. Taccent tonique et quand elle est atone. Ainsi le radical de mourir est meur dans le premier cas (il meurt, que tu meures, ^etc.) et mour dans le second (mourir, mourant, nous mourons, etc.). De même « buvant » et « je bois », « recevoir » et « je reçois », « tenir » et « jettens », « apparoir » et « il appert », etc.

Ces verbes ont donc un radical tonique et un radical atone qui difî'èrent Tun de Tautre.

§ 170. — Le radical tonique se trouve !• aux trois personnes du singulier et à la troisième personne du pluriel des présents de l'indicatif et du subjonctif; 2* à l'impératif singulier ; 3** à l'infinitif des verbes en re. C'est en efl*et à ces différ,ents temps et personnes que l'accent, d'aprèsl'origine latine, est sur le radical du verbe.

§ 171. — Le radical atone se trouve à tous les autres temps et personnes. Toutefois il y a des verbes qui ont aussi l'accent sur Je radical au prétérit de l'indicatif et au participe passé ; mais souvent dans ces verbes le radical, à cestepips,difl*èreàlafoisdu radical tonique ordinaire et du radical atone ; ainsi le radical tonique normal de tenir étant tien (il tient) et le radical atone ten (nous tenons), le radical spécial du prétérit est tin (il tint). J'ai déjà dit que les formes exceptionnelles du prétérit et du participe passé seront expliquées à propos de chacun de ces temps..

§ 172. — Il n'y avait, dans le latin, aucune difi'érenceentre le radical tonique des verbes et le radical atone.

n «ASXAIBE K TIETX F1U5ÇàIS.

Aia^ mmarir était ^ *matire », et il meurt : « *mdnt. *» La Torelle àa nMUcal était toujours o. Mais cet o était atone dans *mf/rire et tonique dans *m6rU. Or très souvent les ToyeDe^i latines^, en pa«f^nt dans le firançais, ont subi une transformation différente suivant qu elles étaient toniques ou atrmes* Vo tonique est devenu eu, Yo atone de la première «^'llabe des mots est devenu ou : de là « mourir, iiMnirant, numroiïs^^ etc. » et « meurs, meure^ etc. », « mouroir, mz/urant «> et « il meut b. Ainsi dans les veii)es à radical variable, quand le radical tonique a eu, le radical atone a au. De même, il y a alternance entre oi ou ié tonique et e atone (e muet ou é) : acquérir et acquiers, venir et viens, recevoir et reçois. On disait aussi : « il boit » et bavant, bevons » ; Ve muet s*est changé en u dans le radical atone par une exception particulière à ce verbe.

§ 173. — L'ancienne langue possédait plus de verbes à double radical que la langue actuelle.

Ainsi demeurer, pleurer, prouver, trouver ^e conjugaient comme mourir et mouvoir :

Demeurer, demeurant, demeuré, nous demeurons, je demeurais, etc. ; et tu demeures, il demeure, etc. Pleurer, pleurant, nous pleurens, etc., et pleure, il pleure, etc. Prouver, prouvé, vous prouvez, et il preuve, que tu preuves. Trouver, trouvant, je trouvais, et ils treuvent, treuve.

Les différentes formes de chacun de ces verbes se sont assimilées entre elles, mais tantôt c'est cm qui a prévalu, et tantôt ou. On a dit « demeurer, pleurer » comme on disait « il demeure, il pleure », et « il prouve, il trouve » comme on disait « prouver, trouver ».

De môme, on conjuguait lever comme tenir, et mener et peser comme recevoir :

Lever, levant, levons, et il liève, liève, etc. Jlf ener, mené, menez, et moine (d'abord meine). Peser, pesant, pesez, et il poise (d'abord il pose).

Ici encore Tanalogie a rendu la conjugaison plus uniforme; mais Tassimilation n'est complète qu'en apparence, car en réalité le radical tonique de ces verbes diffère toujours du radical atone : le prenûer est lèv, mèn, pès, le second lev, men, pes. C'est ainsi que tous les verbes en eler, eter, ever, ont encore un double radical.

Le verbe voir se conjuguait comme recevoir, mener, peser. On disait en effet : veoir (infinitif), veant (participe présent), veons (!'* pers. plur. de l'indicatif présent et de l'impératif), et tu vois, il voit (d'abord tu veis, ilveit). Le radical atone était donc ve, et le radical tonique voi; mais un y euphonique a dû s'introduire dans « veant, veons », et l'analogie avec le radical tonique « voi » en a fait rapidément : « voyant , voyons, n A l'infinitif il y a en contraction de veoir en voir. Il en résulte que partout aujourd'hui dans la conjugaison de ce veAe (sauf aux prétérit, impariftit du fRibfonctif et participe passé, sur lesquels nous reviendrons) on a oy ou oi pour représenter la voyelle du radical, et cette même diphtongue se retrouve dans la flexion de l'infinitif qui s'est substituée à la voyelle radicale de ce temps.

Dans prier le radical tonique était pri, et le radical atone proi (d'abord prêt). On disait donc : proier, proions, etc., et prie, ils prient, etc.

Dans aimer le radical tonique était aim, et le radical atone am. L'un et l'autre correspondent au radical latin aw, car l'a latin devant une nasale se change en ai lorsqu'il est tonique, et reste a lorsqu'il est atone. On disait donc : amer, amez, amons, etc., et aim£, il aime, etc.

Dans les verbes actuels à radical double on ne trouve plus cette alternance entre a et ai. On ne trouve pas non plus l'alternance entre i et oi que nous avons remarquée dans l'ancien verbe prier, ni l'alternance inverse {oi et i)

que Tancienne conjugaison offrait aussi quelquefois.

§ 174. — Le verbe asseoir réunit, dans Tétat actuel de la langue, les formes anciennes avec radical alterné, et les formes plus récentes, dues à l'assimilation.

L'infinitif de ce verbe se prononçait autrefois en trois syllabes : as-se-oir. As étant le préfixe, se était le radical atone. La voyelle de ce radical a disparu à l'infinitif : car, bien qu'on écrive encore asseoir, on prononce assoir (Comparez voir, ci-dessus § 173). Partout ailleurs la voyelle du radical atone n'a pas disparu ; elle s'est développée au contraire ; il y a eu intercalation d'un y euphonique (Comparez encore ce que nous avons dit de voir). Au lieu de s^asse-ant, notis nous asse-ons, on a dit : s^ asseyant, nous nous asseyons. Et par le changement habituel de ey en oy, on a aujourd'hui : assoyant, assoyons. Mais les formes intermédiaires par ey continuent à être conjointement en usage. Quant au radical tonique, il avait ié au lieu de e. De là « il s'assied », que l'on emploie encore, mais qui tend à céder la place à la forme assimilée « il s'assoit », qui dérive, par analogie, de « assoyons, €isseoir ».

§ 175. — Quelquefois la langue a hésité entre les deux radicaux, et on trouve, à la même époque, le verbe entièrement conjugué de deux façons. Au xvii* siècle prein)er et prouver étaient tous deux en usage. Puis le second a fini par l'emporter.

§ 176. — Dans tous les exemples que nous venons de citer, le radical n'a qu'une syllabe. La complication peut être bien plus grande quand il en a plusieurs, comme dans manduc-are (manger). Dans toutes les formes de ce verbe où l'accent est sur la flexion, la voyelle u du radical man-duc doit tomber d'après les lois générales de phonétique ; c'est ainsi que manducâr^ donne manger, manducàtis: mangez, etc. (Voyez § 14). Mais dans les formes où l'accent

est sur le radical, comme Vu est long, l'accent porte précisément sur cet u, qui, dès lors, doit se conserver. C'est ainsi que mandûcat a donné : {il) manjue * (indicatif présent), mandûca : manjue (impératif), etc. On disait donc : manger, mangeant, mangé, nous mangeons, je mangeais, je mangeai, mais au singulier de l'indicatif présent et de l'impératif: tu manjues,il manjue, ils manjuent, manjue,

§ 176 his. — De même le verbe adjutâre (d'où vient aider) avait un radical de deux syllabes, adjut. Dans ce verbe ad a été traité non comme préfixe, mais comme première syllabe du mot (voyez § 17, remarque II). 11 en résulte que adjutâre, adjutântem, adjutàmus, ont donné aider, aidant, nous aidons, etc., tandis que adjûta, adjûtat, etc., donnaient : aiue (impératif), ilaiue (indicatif présent), etc.

Le verbe parler (*parabolâre) faisait aussi : tu paroles, ilsparolent, etc., ti parlant, vou^ parlez, je parlais y etc.

Ainsi le radical tonique de manger, aider, parler, était manju, aiu, paroi, et le radical atone des mêmes verbes : jnang, aid, pari,

§ 176 ter, — Dans les pages suivantes nous aurons à signaler les modifications que subit le radical normal des verbes (tonique ou atone), sous des influences diverses. Il importe donc de pouvoir déterminer le radical normal de chaque verbe. Pour ceux qui n'ont pas une connaissance suffisante du vocabulaire latin et des lois de la phonétique, nous donnerons le moyen empirique suivant : en prenant l'imparfait d'un verbe quelconque et en supprimant la flexion ais, on obtient le radical atone. En substituant, quand il y a lieu, à la voyelle ou à la diphtongue du radical ainsi obtenu, la voyelle ou la diphtongue radi-

1. Rigoureusement il faudrait mandue; mais une première assimilation a substitué très anciennement au d de cette forme et des semblables le g doux ou j des formes telles que manger.

calé que Ton trouve aux deuxième et troisième personnes de rindicatif présent, on a le radical tonique. Ainsi pour le verbe « mouvoir », Timparfait « mouvais » nous donne le radical atone mouv. Substituons à Vou de mouv la diphtongue CM des deuxième et troisième personnes de Tindicatif présent, nous aurons le radical tonique meuv, qui perd son v, comme nous le verrons, devant les consonnes de flexion.

II. —Variations dues à la présence, dans la flexion latine, d'un e ou i consonniflable.

§ 177^ — J'appelle e ou i consonniflable tout eoui latin suivi d'une autre voyelle (Voyez ci-dessous § 723). Tous les verbes de la quatrième conjugaison et une partie de ceux de la troisième avaient un * consonniflable * dans la flexion : i* à la première personne du singulier et à la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent; 2* à toiftes les personnes du subjonctif présent; 3* à l'imparfait de l'indicatif; 4® au participe présent et au gérondif. Nous donnerons des exemples de ces flexions spéciales quand nous parlerons de chacun de ces temps. Nous ne signalons ici que le fait lui-même dans sa généralité, avec les conséquences qu'il a eues sur la forme du radical.

§ 178. — Les verbes de la deuxième conjugaison latine avaient aussi un e consonniflable dans la flexion : 1® à la première personne de l'indicatif présent ; 2" à toutes les personnes du subjonctif.

§ 179. — Enfin plusieurs verbes de la première conjugaison latine avaient reçu un eou i consonniflable, dans le latin populaire, à ces différents temps ou à quelques-uns d'entre eux, par assimilation partielle avec les autres conjugaisons.

1. Cet t faisait partie da radical primitif dans les verbes de la quatrième conjagaisoQ.

§ 180. — Ve ou i consonnifiable a eu pour effet, particulièrement dans les verbes dont le radical se terminait par une seule consonne, de modifier ce radical. Généralement la voyelle du radical s'est transformée, sous cette influence, en une diphtongue terminée par un i (ou y); Cet effet n'est pas sensible lorsque le radical contenait déjà normalement une diphtongue de ce genre, comme on le verra par les exemples.

§ 181 . — On ne peut formuler aucune règle permettant de déterminer à priori quels soni les verbes latins qui avaient e ou i consonnifiable dans la flexion. D'ailleurs, le latin' populaire, comme nous l'avons fait remarquer (§ 179), avait augmenté arbitrairement le nombre de ces verbes. La pratique seule des anciens textes peut les faire connaître. Nous en donnerons des exemples que nous grouperons d'après la consonne finale du radical latin.

Radical terminé par un d.

§ 182. — D'après les lois phonétiques, lorsque le radical d'un verbe était terminé par une dentale seule, la dentale est tombée; toutefois bn la trouve encore dans les textes les plus anciens, et elle s'est souvent combinée avec les flexions françaises commençant par une consonne.

Sous ces réserves, le radical français de ces verbes se tenriine par une voyelle. Nous allons voir comment cettevoyelle s'est modifiée sous l'influence d'un e ou i consonnifiable.

§ 183. — Audire (ouïr, anciennement odir, oïr). Normalement le radical latin aud est devenu en français oc?, pui& {ou devant une voyelle). Mais sous l'influence de Vi consonnifiable on a eu, à la première personne de l'indicatif présent, « j'ot » (j'entends), tandis qu'on disait : tu os, il oi, nous oons, vous oez. Au subjonctif présent on a eu : <* que

y oie OU oye, que tu oies ou oyes, etc. ; au participe présent : « oi'ant ou oî/ant », tandis qu'on disait à l'infinitif oïr, puis ouïr, et au participe passé oï, puis oui. Par analogie avec la première personne de l'indicatif présent, la diphtongue oi s'est introduite plus tard aux autres personnes de ce même temps, et on a conjugué : « tu ots, il oit, nous oj/ons, etc. » On a des exemples de l'analogie inverse : <v ils ^ent » au lieu de « ils oyent », « j'oais, j'owais » au lieu de « j*oj/ais ».

§ 184. — Videre [voir, anciennement vedeir, veeir^ veoir). Nous avons dit (§ 173) que le radical tonique de veoir était voi (anciennement vei) et le radical atone ve. Videre avait un e consonnifiable au subjonctif présent et à la première personne de l'indicatif présent. Or, à la première personne de l'indicatif présent et à toutes les personnes du subjonctif présent, sauf les deux premières du pluriel, le verbe français doit avoir son radical tonique, voi (d'abord vei), qui contient un i semi-voyelle, et où dès lors l'influence de Ye consonnifiable n'est pas sensible (§ 1 80) . On retrouve cette influence aux deux premières personnes du pluriel du subjonctif présent, qui doivent avoir le radical atone ve, auquel s'est ajouté un i semi-voyelle provenant de Ye consonnifiable : « veions, yey-ons, voyons; vciez, \eyez, voyez. » Nous écrivons aujourd'hui ces deux personnes avec un y et un i (voyions, voyiez) pour les distinguer des mêmes personnes de l'indicatif présent, voyons, voyez, où la diphtongue oi a une autre origine. La forme ancienne du pluriel de l'indicatif présent était veons, veez avec le radical atone ve suivi des flexions ordinaires. C'est par euphonie et analogie avec le radical tonique qu'on a dit ensuite voyons, voyez (§ 173).

La môme remarque s'applique au participe présent, voyant, qui a été d'abord veant, à Tiniparfait de l'indicatif,

voyais, qui a été d'abord veois. Ainsi la diphtongue oi ou oy que Ton trouve dans presque toutes les formes actuelles du verbe voir, a une quadruple origine : elle peut venir, comme dans « il voit », de la transformation régulière de la voyelle radicale tonique du latin, ou, comme dans voir (ve-oir), de la transformation régulière de la voyelle tonique de flexion ; ou bien elle se rattache à la voyelle radicale atone du latin, modifiée soit par Ye consonnifiable latin (aux deux premières personnes du pluriel du subjonctif présent) soit par l'analogie avec le radical tonique (au participe présent, à Timparfait).

Radical terminé par une labiale,

§ 185. — Le p on le b terminant le radical latin s'est régulièrement changé en v. Mais toute trace de la labiale latine a le plus souvent disparu dans les formes qui ont subi l'influence de Ve ou i consonnifiable.

§ 186. — Avoir vient du latin habére; le radical français av représente le radical latin kab, Habére avait un e consonnifiable au subjonctif présent et à la première personne <ie l'indicatif présent. Gete a changé l'a du radical en ai, et fait disparaître la labiale : « j'ai, que j'aie, que tu aies, que nous ayons, etc. »

Le participe présent &' habére avait aussi pris, dans le latin populaire, une flexion avec e ou i consonnifiable (*habientem) ; c'est ainsi qu'on peut expliquer la forme française ay-ant. Le participe présent classique (habentem) aurait donné avant.

§ 187. — Debere, d'où vient devoir, avait un e consonnifiable aux mêmes temps et personnes que habére. Mais le radical tonique de ce verbe étant « deiv, doiv, » et contenant unt semi-voyelle, Tinfluence de Ve consonnifiable ne peut se manifester sur ce radical que par la chute de la

Glédat. 6

labiale. On trouve en effet anciennement : « que je deie ou doie, que tu deiesj doies, etc. » Le v a été ajouté ensuite aux différentes personnes de ce temps par analogie avec les autres temps du même verbe, et on a conjugué : que je doive, etc. Aux deux premières personnes du pluriel du subjonctif présent, on devrait avoir le radical atone dev modifié par l'adjonction d'un i semi-voyelle et la chute de la labiale : dey-ons, puis c?oy-ons, rfej/ez, puis doyez. Ces personnes ont aussi subi une transformation analogique ; on a repris le radical atone pur dev, en y ajoutant les flexions ordinaires du subjonctif, ions, iez,

§ 188. — Savoir vient du latin saper e, qui avait un i consonnifiable à tous les temps et personnes énumérés dans le § 177. A la première personne de l'indicatif présent, cet i a produit le changement de l'a du radical latin en ai, je sai (ensuite sais. Voyez § 265). Au subjonctif et au participe présent ce même i s'est consonnifié en ch. De là les formes : «sachant, que je sache, que tu saches, etc. » La consonnification de Yi a fait que l'a du radical latin s'est trouvé suivi de deux consonnes {p -f- i consonne) et n'a pas subi le changement ordinaire des a toniques en é. En effet, c'est le radical atone de savoir qui estsat?;le radical tonique de ce verbe est sév, que l'on retrouve (sauf la chute du V devant la consonne de flexion, voyez § 286) dans « tu ses, il set » aujourd'hui écrits « tu sais, il sait »y et dans « ils séveni » devenu «ils savent » par analogie. On aurait donc au subjonctif : « que je sèche », si le ch, s' ajoutant À la labiale qui terminait le radical latin, n'avait maintenu Va conformément aux lois de la phonétique.

Nous venons de voir que la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent était anciennement sévent ; on n'y retrouve pas l'influence de Yi consonnifiable, à moins que séuent n'ait été précédé d'une forme saivent. L'impar-

fait, « je 5û«ais », ne porte pas non plus la marque de Vi consonnifîable qu'il avait en latin. Sai, de la deuxième et de la troisième personne du singulier de Vindicatif présent (sais, sait, jadis «es, sét), représente partiellement lancien radical tonique sév, SaVy de Timparfait et du pluriel de l'indicatif présent, est le radical atone régulier. Les formes du prétérit et du participe passé seront expliquées à part.

Radical terminé par une 1.

§ 189 . — Dans les verbes dont le radical était terminé par une /, Xe ou lï consonnifîable a eu pour effet de mouiller cette /.

§ 190. — Ainsi le verbe tressaillir (transsalîre) faisait à rindicatif présent : « je tressai*/ » et « ils tressaiï/ent ». Les autres personnes de ce temps n'avaient pas à Torigine 17 mouillée, parce qu elles n'avaient pas dans la flexion latine un i consonnifîable : « tu tressa/s, il tressa/t, nous tressafons, vous tressa/ez. » Mais l'analogie a d'abord mouillé 1'/ des deux premières personnes du pluriel, « nous tressaillons, vous tressaillez. » Puis, comme la première personne du singulier ressemblait, gauf l'e final, à la première personne des verbes tels que travailler de la conjugaison en er, on a complété la ressemblance en disant : « je tressaille » au lieu de « jetressail », et on a dit de inéme aux deux autres personnes : « tu tressatV/es, il tressaille, »

L'imparfait « je tressailhis », le subjonctif « que je tressaille », et le participe présent « tressaiV/ant », sont des formes très régulières, puisque, à ces difl'érents temps, le latin avait un i consonnifîable. Mais les autres temps du même verbe, y compris l'infinitif, n'ont reçu 1'/ mouillée que par analogie.

§ 191. — Le verbe valere (valoir) avait Ve consonnifîa-

ble au subjonctif et à la première personne de l'indicatif présent. De là « je vail » à côté de « tu vais » (ensuite tu vaux) et « il valt » (ensuite il vaut). De là aussi : « que je vaille, que tu vailles, etc. » Nous avons conservé 17 mouillée au subjonctif, mais à Tindicatif présent nous disons « je vaux », par analogie avec « tu vaux ».

§ 192. — Le verbe* vo/ere (vouloir) avait pris, dans le latin populaire, un i consonnifiable à la première personne de l'indicatif présent et au subjonctif. Aussi en vieux français, la première personne de Tindicatif présent était : « je veuil » (écrit voil, vueily etc.) C'est par analogie avec la seconde personne qu'on a dit ensuite : « je veux ». De même au subjonctif présent on a eu, avec 1'/ mouillée: « que je veuille (* voliam), que tu veuilles, etc. » Aux deux premières personnes du pluriel Vi consonnifiable aurait dû avoir pour effet, non seulement de mouiller 1'/, mais de changer en ui la voyelle du radical atone : « que nous vuillions. » Les formes « veuillions » et « voulions »» entre lesquelles on a aujourd'hui le choix, sont des formes analogiques qui se rattachent, la première aux autres personnes du même temps, la seconde à la même personne de l'indicatif présent. Toutefois, il n'est pas impossible que l'une de ces deux formes soit réellement étymologique.

Radical terminé par r oun.

§ 193. — Le verbe *morirey qui a donné mourir, avait un i consonnifiable à tous les temps et personnes énumérés § 177. Mais c'est seulement au subjonctif et à la première personne de l'indicatif présent qu'on trouve des traces de l'action de Yi, Dans les textes anciens, la première personne de l'indicatif présent de ce verbe est tantôt muir, tantôt moerc, muerc, ou moerg, muerg. Et le subjonctif

est tantôt « que je muire, que tu muires, etc. », tantôt « que je moerge. » Or, quand il est soustrait à Tinfluence d'un i consonnifiable, Vo tonique de ce verbe devient oe, ue^eu (tu moers, muers, meurs). Il faut donc voir dans la diphtongue ui de muir et de muire^ et dans la gutturale de moerc ou moerg et de moergey deux transformations différentes du radical, dues toutes les deux à l'influencé de Vi consonnifiable.

§ 194. — Les verbes venir (venire) et tenir (* tenire) ont fait pour la même raison, à la première personne de Tindicatif présent : « je vienc ou vieng, ou je vieign^ — je tienc ou tieng, ou je tieign », et au subjonctif « que je viengeoxx que je vieigne, que je tienge ou que je tieigne ».

Radical terminé par un c ou un t.

§ 195. — « Pouvoir » dérive du latin *potere. Le t final du radical latin étant tombé, pot latin est devenu, suivant qu'il était tonique ou atone, poe^pue, peu {il peut), ou po, pou (pouvoir). Quant au v « de pouvoir » et autres formes semblables, il ne fait partie ni du radical ni de la flexion, c'est un V euphonique (Voy. § 219).

Or, potere avait au subjonctif et à la première personne de l'indicatif présent, un e consonniflable qui a changé en puis {puiss devant une voyelle) le radical tonique ou atone du verbe français ; de là, à l'indicatif présent, la première personne «je puis », que l'on emploie encore concurremment avec la forme analogique « je peux ». De là aussi le subjonctif présent : « que je puisse, que tu puisses, que nous puissions, etc. »

§ 196. — Faire dérive de facere, radical fac. Or, fac^ d'après les lois de la phonétique, que a soit tonique ou atone, doit donner également fai en français (il /azt, /aire, vous /hites). Mais quand le c est accompagné d'un i con-

sonnifiable, le radical se modifie de deux façons difTérentes, suivant qu'il est tonique ou atone : fac tonique devient faz, faç, et fac atone devient fais.

Facere avait en latin un i consonnifiable à tous les temps et personnes indiqués § 177. Par conséquent, la première personne de l'indicatif présent a dû être faz^ l'imparfait : je /awais, tu /aisais, etc. ; le participe présent : /atsant ; et le subjonctif : « que je /btce, que lu /aces, qu'il fa£Q, que nous /hwions, que vous faisiez, qu'ils /acent. » Parmi ces formes, faisais et faisant existent encore; « fais » a remplacé /az, par analogie avec la deuxième personne ; on a modifié l'orthographe de face qu'on écrit maintenant fasse, et on a substitué, dans le même subjonctif, à « faisions^ faisiez », les formes analogiques « fassions^ fassiez », par assimilation avec les autres personnes du même temps. La troisième personne du pluriel de l'indicatif présent avait Yi consonnifiable dans le latin classique [faciunt)^ mais l'avait certainement perdu dans le latin populaire ; car la forme facunt (Voyez § 270) peut seule expliquer le français font.

§ 197. — Plaire et taire se conjuguaient comme faire. Mais les ressemblances de ces trois conjugaisons ne sont attribuables à Ye ou i consonnifiable que pour la première personne de l'indicatif présent et pour le subjonctif; car aux autres temps ^aeVe et plaire n'avaient pas Ye consonnifiable. (Voyez ci-dessous § 203.) On disait à l'indicatif présent: «je p/az, je taz », et au subjonctif: « que jejo/ace, que je tacQ ; que nousjo/amons, que vous taisiez. » Les forme? des difi'érentes personnes du subjonctif ont été assimilées entre elles, mais ce sont les formes du pluriel qui l'ont emporté, et non celles du singulier comme pour le verbe /aire.

Formes exceptionnelles.

§ 108. — Un certain nombre de verbes de la première

conjugaison en er ont, dans l'ancienne langue, pour la première personne du singulier de Findicalif et pour le subjonctif présent, des formes spéciales qui ne peuvent s'expliquer que par l'influence d'un e ou d'un i consonniiiable qui a dû entrer dans la conjugaison populaire de ces verbes. C'est ainsi que le verbe donner fait à la première personne de l'indicatif présent : «je duins ou doins », et au subjonctif : « que je donge^ duinse ou doinse. » De même,' pour la première personne de l'indicatif présent du verbe trouver, on a « je truis. »

§ 199. — Il faut vraisemblablement rattacher aussi à l'influence d'un i consonnifiable du latin populaire la forme « je vois », du verbe aller, devenue ensuite « je vais », à côté de « lu vas, il va », et le subjonctif « que je voise », au sens de« que j'aille. »

Traces de toutes ces formes dans la conjugaison actuelle.

§ 200. — L'assimilation a fait disparaître la plupart des traces de l'e oui consonnifiable des flexions latines. Nous avons seulement conservé :

i** Quelques premières personnes de l'indicatif présent, comme je joîws, j'ai, je sai{s);

2* Les subjonctifs présents des mêmes verbes (puisse, aie, sache) et de quelques autres : que je vaille, que je veuille ;

3" Les participes présents ayant, sachant ;

4° Des conjugaisons tout entières, où, à l'inverse du phénomène le plus ordinaire, les formes qui avaient subi Tinfluence de l'e ou i consonnifiable He sont introduites partout par assimilation: tressaillir,

11 faut ajouter que c'est à l'e ou i consonnifiable que nous devons Yi des flexions ions, iez du subjonctif. (Voyez § 279.)

i04 GRAMMAIRE DU VIEUX FRANÇAIS.

m. — Variations dues aux traitements divers

du c final du radical.

§ 201. — Le c latin, seul entre deux voyelles, a subi des traitements fort divers, suivant les voyelles qui le précédaient ou qu'il précédait. Il en résulte dans la conjugaison de certains verbes des variations de radical as- *sez importantes.

§ 202. — Ainsi, partout où il est devant e ou i tonique, ou devant e posttonique sauf devant la terminaison ère atone de Tin&nitif, \qc bl produit en français un i semivoyelle suivi d*une s, tandis que, devant i posttonique et devant ère atone, il a seulement produit i semi-voyelle.

§ 203. — Or, les verbes de la deuxième conjugaison latine avaient toutes leurs flexions commençant par un e *. Ceux d'entre eux où cet e était précédé d'un c auront donc un radical français terminé par is. C'est ce qui est arrivé pour les verbe luire y nuirez plaire ^ taire^ dont le radical,, sauf à l'infinitif, et en réservant toujours le prétérit del'indicatif, l'imparfait du subjonctif et le participe passé (voyez § 168 bis), est en français luis^ nuis, plais, tais^ Aussi à la troisième personne de l'indicatif présent, ces verbes faisaient-ils : « il luisi, il nuisi, il plaisi, ils taisi, » Pour la première personne du môme temps, voyez ci-dessus § 197. A la deuxième personne Vs du radical se confond avec Ys de flexion. Au subjonctif présent ces mêmes verbes faisaient : que je luise, que je nuise, que je plaise„ que je taise. (Voyez toutefois § 197.)

§ 204. — Au contraik'e, parmi les temps latins qui ont produit des temps français, l'imparfait et le participe présent seuls avaient, dans les verbes latins de la troisième conjugaison, les flexions exigées pour le changement du c précé-

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