CHAPITRE V
Pronom personnel non exprimé.
§ 403. — Très souvent l'ancienne langue n'exprimait pas le pronom personnel sujet :
Joinville : Orvous vueil faire une demande. » Traduisez : « Or je vous veux faire une demande. »
Sermons de saint Bernard: « Et por ceu bien fais se tu crois que.... » Traduisez : « Et pour cela <« fais bien si tu crois que.... »
Chanson de Roland : « Tresqu'en la mer cunquist la tere altaigne. » Traduisez : « Jusqu'à la mer, il conquit la haute terre. »
Joinville : « Et devisiens li uns à l'autre. » Traduisez : <i Et nous devisions l'un avec l'autre. »
Sermons de saint Bernard : « Ui aveiz oït en l'ewangele. » Traduisez : « Aujourd'hui vous avez entendu dans l'évangile... »
Chanson de Roland : « Parmi celé ost funt mil graisles suner. » Traduisez : « Dans l'armée, ils font sonner mille clairons. »
On pouvait aussi ne pas exprimer le pronom impersonnel il.
Sermons de saint Bernard : « De lui estoit escrit ke... » Traduisez : « De lui il était écrit que... »
Pronom pléonastique.
§ 404. — Nous employons le pronom personnel, concurremment avec le nom qu il est chargé de représenter, dans les phrases telles que : « Son père arrive-t-i/? — • Aussi son coiisin est-i/ venu. » L'ancienne langue ne connaissait pas l'usage de ce pronom pléonastique, et disait ; « Son père arrive ? >> ou « Arrive son père ? »
Sermons de saint Bernard : « At dons mestier de la medicine cil ki sainz est ? » Traduisez : « A-t-i/ donc besoin de la médecine, celui qui est sain? »
§ 405. — En revanche, on trouve souvent dans les anciens textes des pléonasmes tels que : << Son père il est venu. » Mais, en général, le sujet est séparé du pronom^ pléonastique par un membre de phrase :
Sermons de saint Bernard : « Li pèlerins y s'il saiges est, et s'il ne mat mies en obli sa pérégrination, il trespesset. », Mot à mot : « Le voyageur s'il est sage, et s'il ne met pas en oubli son voyage, il va au delà. »
Je, tu, il au lieu de moi, toi, lui.
§ 406- — Nous disons : « Il est plus grand que toi et moi; — moi et toi nous irons ; — toi et lui vous irez; — lui-même est venu, etc. » L'ancienne langue disait : « Il est plus grand que je et tu ; — je et tu irons ; — f w et il irez ; — il meismes est venuz. »
Chanson de Roland : « Et ^o et vus irum. »
Roman de Renart : « Je bois plus que tu, »
Joinville : Il meismes Tamendoit de sa bouche. » Cependant, dès le xn® siècle, on trouve des exemples du cas régime substitué au cas sujet dans ces sortes de phrases.
47g GRAMMAIRE DU VIEUX FRANÇAIS.
Moi, toi, soi, lui, au lieu de me, te, se, le.
§ 407. — « Moi, toi » ne s'emploient plus comme compléments indirects sans préposition que lorsqu'ils suivent un impératif: Donne-/woi ton livre. Dans Tancienne langue, c'était un emploi ordinaire de wiot, toi, soi. On disait : « Il moi dit, » aussi bien que « il me dit. »
Chanson de Roland : « Se tei plaist. » Mot à mot : « S'il toi plaît. »
Roman de Berthe : « Moi ne chaut qu'on en face. » C'est-à-dire : « Ce qu'on en fera ne me chaut pas, ne m'importe pas. »
Roman de la Rose : « Traïtor et envieus Sunt de moi nuire curieus. » C'est-à-dire : « Les traîtres et les envieux sont empressés à me nuire. »
§ 408. — « Moi, toi, soi » s'employaient aussi, de même que les formes proclitiques « me, te, se », comme compléments directs *.
Chanson de Roland .*« Ki tei (toi) ad mort France a mis en exiJl. » C'est-à-dire : « Qui f'a tué amis la France en deuil. »
Ibidem : « Qui traist hume, sel (soi) ocit e altrui. » C'està-dire : « Qui a trahi un homme se tue et tue autrui. »
Au XVII* siècle, La Fontaine écrit encore :
Tant ne songeaient au service divin Qu'à soi montrer
-§ 409. — Lui a conservé plus complètement que moi et toi son ancien emploi comme complément indirect sans préposition : « il lui dit. » On trouve aussi « il H dit. »
De même que « tnoi, toi, soi », lui (ou H) s'employait comme complément direct :
1. Ces pronom s, servent encore comme compléments directs, mais fteiilemont dans dos constructions spéciales : <« Il n'a reconnu que toi. »
SYiNTAXE DES PRONOMS PERSONNELS. 479
Chanson de Roland : « Se lui laissiez, n'i trametrez plus saive. » G'est-à-dire : « Si vous le laissez, vous n'y enverrez pas un plus sage. »
Joinville : « Li amiral àvoient eu grant vouloir.... de R faire soudanc de Babiloine. » Cest-à-dire : « Les émirs avaient eu grand désir de le faire soudan de Babylone. »
Emploi de lei et li.
§ 410. — Lei était le féminin de lui. Mais ces deux pronoms ont eu une forme commune, /i, qui s*est employée concurremment avec /wi pour le masculin, et qui de bonne heure s*est substituée entièrement à lei pour le féminin, sauf dans certains dialectes.. Zi a disparu depuis, et sou rôle de pronom régime féminin a été partagé entre lui, qui est devenu des deux genres comme régime indirect «ans préposition (quant à sa mère, il lui écrivit), et elle comme régime direct non proclitique et régime des prépositions (il ne reconnaît qu'elle, il l'a fait pour elle).
Là où nous trouvons les féminins lei et /i, on mettrait donc aujourd'hui hii ou elle :
Roman de Berthe : « Que Berte nostre fille ne nous vit, ne nous li ; » c'est-à-dire : « ni nous elle. »
Joinville, parlant de la reine : « Il se conseillierent et revindrent a li, et li otroierent que il demourroient volentiers. » Traduisez : « Ils se consultèrent et revinrent à elle, et lui octroyèrent qu'ils demeureraient volontiers. »
Sermons de saint Bernard : « En maintes manières nos €sjoyons en lei. » C'est-à-dire : « En maintes manières nous nous réjouissons en elle. »
Emploi de leur.
§411. — Leur n'est pas seulement employé comme régime indirect sans préposition ; il sert aussi dans Tati-
cienne langue comme régime ordinaire après les prépositions :
Joinville : « En tel manière que la generacions dont Ton devoit faire roy esliroient entre lonr cinquante dous des plus saiges homes. « Traduisez : « En telle manière que ceux de la tribu d'où Ton devait faire un roi éliraient entre eux cinquante-deux hommes des plus sages. »
Yzopet de Lyon : « A roi sor lour le coronarent. » C'està-dire : « Ils le couronnèrent comme roi sur eux. »
Lui, eux, au lieu de se.
§ 412. — En principe, le pronom « se, soi » devrait être employé au lieu de « le, lui, les, eux » quand Faction est réfléchie, c'est-à-dire toutes les fois que c'est la même personne qui agit et sur laquelle porte Faction : « il sort ou ils sortent pour se distraire; il le fait ou ils le font pour soi, » Mais de bonne heure on a pu substituer au pronom réfléchi le pronom non réfléchi de la troisième personne (du moins les formes non proclitiques de ce pronom, luiy eux), et on a dit : « il sort pour lui distraire, ils sortent pour eiw? distraire, il le fait pour lui (pour lui-même), ils le font pour eux, » Nous ne disons plus : « il sort pour lui distraire, » parce que les pronoms non proclitiques ne sont plus employés comme régimes directs précédant le verbe (§ 408). Et d'autre part, les pronoms proclitiques /e, fes, ne se sont jamais employés au lieu de se.
Nous continuons d'ailleurs à nous servir de « lui, eux » au lieu de « soi », quelquefois obligatoirement (il attire tout à lui). Il nous suffira donc de donner quelques exemples de « lui, eux » dans l'ancienne langue, là où nous mettrions aujourd'hui se et où l'ancienne langue pouvait mettre soi.
Chanson de Roland : « As tables juent pur els{eux) esba-
iieier. » Traduisez: « Ils jouent aux tables pour se divertir. » Joinville : « 11 nous avoit appelez pour H (lui) confesser à moy. » Traduisez : « Il nous avait appelés pour se confesser à moi. »