CHAPITRE VIII
§ 426. — Nous examinerons, dans Tordre alphabétique, les principaux adjectifs et pronoms indéfinis :
— Aucun a originairement le sens de « quelque, quelqu'un », qui est le sens étymologique (latin aliquis wnws), et qui s'est conservé dans la locution : « aucuns ou d'aucuns disent. » Au moyen âge on employait aucun avec l'article :
BeaUmanoir: « Li aucun des homes si veulent dire... » Traduisez: « Quelques-uns des hommes veulent dire... »
— Autre. L'ancienne langue employait autre sans aucun article là où nous disons: a un autre. »
Chanson de Roland : « Apres iceste, altre avisiun sunjat. » C'est-à-dire : « Après celle-ci, il eut une autre vision. »
Autrui est à Torigine le cas régime de autre. Comme devant tous les cas régimes, le de possessif pouvait être supprimé devant autrui, et ce mot pouvait être placé avant le nom dont il était le complément : « Tautrui bien, » c'est-à-dire : « le d'un autre bien, le bien d*un autre, le bien d'autrui. » On disait aussi « Tautrui », c'est-à-dire : « le (neutre) d'autrui », ce qui est à un autre, comme on dit : « le mien », ce qui est à moi. Vautrui signifiait donc : « le bien d'autrui. »
Joinville : « Et il me dist : Se je demeur, demourrez-vous ? Et je li dis que oyl, se je puis ne dou mien ne de Yautruy, » Mot à mot: « Et il me dit : Si je demeure, demeurerez-vous ? Et je lui dis que oui, si je puis ou du mien ou de l'autrui. » (];'est-à-dire : « ou à mes frais (du mien) ou aux frais d'awtrui. »
— Chacnn (latin quisque unus) était à la fois adjectif et pronom :
Chanson des Saxons : « Faites chaseun baron en sa terre envoyer. » Nous dirions : « Faites envoyer chaque baron dans sa terre. »
Joinville: « Chascun ionr ». C'est-à-dire: « CAagwe jour. »
— £1 (latin aliud), pronom indéfini neutre, signifiant « autre chose », a disparu de la langue.
Chanson de Roland : « Pur el venut n'i estes. » C'est-à-dire : « Vous n'y êtes pas venu pour autre chose, »
— Même vient d'un superlatif populaire (mstipsimus) de metipse, qui avait la même signification en latin. Le sens primitif de ce mot est celui que nous lui donnons encore quand nous disons : « l'homme même » ou « l'homme lui-même. » L'autre sens du mot (dans le même homme) est dérivé de celuici. Aujourd'hui même a l'une de ces significations lorsqu'il prér.ède le nom, et l'autre lorsqu'il le suit. Dans l'ancienne langue, le sens du mot n'était pas déterminé par sa place, mais seulement par le sens général de la phrase. Ainsi : « le même homme » pouvait avoir le sens actuel de w l'homme même », fit <c l'homme même » pouvait signifier « le même homme ». Encore au xvn® siècle Corneille écrit :
« Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu ? »
Et il faut entendre « la vertu même ».
Chanson de Roland : « Nuncierent vus cez paroles meismes, »
D'après les vers qui précèdent, il est clair qu'il faut traduire : t< Ils vous portèrent ces mêmes paroles », et non pas : « ces paroles mêmes. »
— Moult. A côté de moult adverbe (beaucoup), Tancienne langue avait aussi Tadjectif moult (beaucoup de) dont le féminin était moultes.
Psautier d'Oxford : « Moult félon se drecent contre moi. »
— Nul, aujourd'hui, ne peut être pronom que comme sujet de la phrase, et au masculin. On dit : « nul ne vient », mais on ne dirait pas, comme au moyen âge : « il ne rencontre nul »,. ni « nulle ne vient. »
Joinville : « Et il me dist que il n'estoit a nullui, » Mot à mot i « Et il me dit qu'il n'était à nul (à personne). » Nului est Vunedes formes du cas régime de nuls (Voyez § 156).
Nuly après la conjonction si, ou dans les interrogations, peut équivaloir à « quelque, quelqu'un. »
Roman de la Bjose : « Et se nus ne nule demande Gomment je voil que cil rommanz Soit appelez... Ce est li rommanz de la Rose. » Traduisez : « Et si quelqu'un ou quelqu'une demande comment je veux que ce roman soit appelé... »
— On. Lorsque on doit suivre le verbe, on ne peut aujourd'hui l'employer avec l'article. L'ancienne langue disait au contraire : « le croira Ton ? Aussi le croit Ton. » D'ailleurs an pouvait dire aussi : « le croira on? » Et dans ce cas on n'intercalait pas, comme nous le faisons aujourd'hui, un ^euphonique entre le Yerbe et on.
— Plusieurs signifie à l'origine « un plus grand nombre de ». Ce mot, toujours pluriel, n'avait pas d's, suivant la règle générale, au cas sujet. Lorsqu'il était précédé de l'article il prenait le sens de : « le plus grand nombre de, la plupart. » •
Chanson de Roland : « Encuntre terre se pasment li plusur, » Mot à mot : « Contre terre se pâment les plusieurs », c'est-àdire : « la plupart. »
— Quant. A côté de l'adverbe quant, il y avait, dans l'ancienne langue, l'adjectif indéfini quant, qui prenait une s, comme tous les adjectifs, au cas sujet singulier et au cas régime pluriel, et dont le féminin était quante* Cet adjectif avait le sens de « combien de ».
Commynes : « Et luy demanday quantes batailles il avoit gai-
gnées. )) Traduisez : « Et je lui demandai combien de batailLors il avait gagnées. )>
— Quel que, quelque que. En dehors des exclamations, quel ne peut plus être séparé de que par un substantif. Nous ne disons pas comme dans Tancienne langue : « quel parti quo vous preniez », mais « quelque parti que vous preniez », en redoublant que. Le premier que est considéré comme ne formant qu'un seul mot avec quel; mais «. quelque » a ici exactemenl le sens de quel, et non pas celui de « quelque » dans : « il faut prendre quelque parti. » On voit cependant que les deux sens sont voisins et se rattachent à la même origine.
Voici, entre beaucoup d'autres, un exemple de quel sépara' de que par un substantif:
Chanson de Roland : « Quel part qu il ait, ne poet mie caïr. '* Mot à mot : « Quelle part qu'il aille, il ne peut point tomber. »
On a dit à l'origine : « Quel ami que vous choisissiez », et (mi même temps: « quelque soit l'ami que vous choisissiez. » Pais ces deux expressions, identiques de sens, ont été confondues Tune avec l'autre, et « quel que... que » a été transporté de la seconde à la première, de telle sorte que « quelqu'djm que vous choisissiez » peut être considéré comme une forme abrégée de « quelque (soit 1') ami que vous choisissiez.» On en trouvades exemples dès le xni® siècle.
Quelque, au sens de « un certain, un certain nombre de, » peut être rattaché aussi à « quel que soit. » Aujourd'hui encon* il n'y a pas une très grande différence de sens entre : « Avezvous quelque ami? » et « Avez- vous un ami quel qu'H soit? » On ne s'étonnera donc pas que, dans le mot « quelque », que ait été d'abord invariable, tandis que quel prenait les flexions de nombre, de cas et de genre:
Roman de la Rose : « Ou par quiexque malaventures. » Mot ;ï mot : (( Ou par qiœlsque malheurs. »
Quel, dans l'ancienne langue, et quelque dans la langue actuelle, peuvent être suivis de qui. On dit: « Quelque ennui que vous ayez », mais :
« Brilannicus est seul; quelqu^ennixi qui le presse... »
C'est que le pronom relatif est régime du verbe dans la première phrase, et sujet dans la seconde.
— Quelconque, que nous employons aujourd'hui comme W latin qualiscumque (quel qu'il soit), se décompose parfois dans
Fancienne langue en <( quel qu*onques » c'est-à-dire en « quel que » et le vieil adverbe onques (latin unquam) qui a le sens de notre « jamais » non négatif. A.ussi trouve-t-on « quel qu*onques » employé à peu près comme synonyme de « quel que. » Onques peut se placer entre quel et que :
Roman de la Violette : « En quel onques liu que je soie. » Mot à mot: « En quel lieu que (en quelque lieu que) je sois jamais, »
On trouve aussi quelconqpae que dans le sens de <( quelque que » :
Villehardouin : « En quelconque lieu qu'il orr oient dire qu'il tourneroit. » C'est-à-dire : « En quelque lieu gw'ils entendraient dire qu'il se dirigerait. »
— Qui que, lequel que, quoi que. — Quel est un adjectif interrogatif. Le pronom interrogatif est lequel ou qui, A prion on conçoit que ce pronom puisse s'employer de la même manière que l'adjectif correspondant, et qu'on doive trouver lequel que ou qui que, aussi bien que quel que. Lequel que n'est plus en usage, mais se trouve encore dans Bossuet : « Lequel des trois que l'on ôte... » Nous tournons aujourd'hui par: « quel que soit celui que, »
Qui que et le neutre quoi que sont encore en usage ; « Qui que vous soyez, quoi que ie fasse. » Mais, par raison d'euphonie, on ne dit plus « qui qui vous le dise. » On emploie l'équivalent : « quel que soit celui qui. » A. côté de « quoi que » l'ancienne langue disait aussi u que que », substituant à quoi la forme proclitique du même pronom.
Chanson de Roland: « Que que Rollanz Guenelon forsfesist. » C'est-à-dire : « Quoi que Roland ait fait à Ganelon. »
— Quiconque (aujourd'hui sans pluriel) se décompose parfois dans les anciens textes en « qui qu'onques », ou « qui qui onques» au cas sujet (singulier ou pluriel), et s'emploie au sens de: « qui que..., quelque soit celui qui..., quels que soient ceux qui... »
Livres des Rois : « Ki ki unches volsissent estre pruveires... » Mot à mot: « Qui qui jamais voulussent être prêtres... » Nous dirions : « Quels que fussent ceux qui voulaient être prêtres », ou avec le singulier : « Quiconque voulait être prêtre. »
Quiconque est aussi employé abusivement comme adjectif, au lieu de quelco7ique : « un homme quiconque, »
— Tant, de même que quant, était tour à tour adverbe ei adjectif indéfini :
Chanson de Boland: « Tanz bons vassals veez gésir par terre. » Nous dirions aujourd'hui avec Tadverbe tant suivi de de : « Vous voyez couchés par terre tant de bons vassaux. »
— Tout a le sens du latin totus, d'où il dérive, dans : <( tout l'animal est bon à manger », c'est-à-dire « l'animal tout entier » ; mais il a le sens du latin omnis dans : « tout animal peut être bon à quelque chose », c'est-à-dire ¥. un animal n'importe lequel.» Au pluriel, tout a exclusivement le second sens^ et ne signifie jamais <( tout entier ». Au singulier, c'^est Tarticle qui précise la valeur de l'adjectif : tout le a le sens de totus, et' tout sans article a généralement le sens de omnis.
Dans l'ancienne langue, tout sans article pouvait avoir le» tleux sens :
Chanson de Boland : <( Li angles est tute noit a sun chief. »- Mot à mot : « L'ange est toute nuit à sa tête. » Mai» il faut entendre 4< toute la nuit. »
Au pluriel, tout est presque toujours accompagné de l'article (ou d'un adjectif démonstratif ou possessif). Nous disons : « tous les hommes sont mortels. » L'anpienne langue pouvait dire : « tous hommes sont mortels. » Notre adverbe toujours (tous jours), et le nom de la fête de la Toussaint (fête de tous maints), s'expliquent par cet ancien usage.
Chanson des Saxons : « Desor toz autres rois auriez le dangier. » Mot à mot : « Sur tous attires rois vous auriez la puissance. » Nous dirions: « sur tous les autres... »
Tout, pris adverbialement, a le sens de « entièrement », et il est alors invariable, sauf devant un mot féminin commençant par une consonne. Dans l'ancienne langue l'adverbe tout prenait souvent les mêmes flexions que l'adjectif:
Chanson de Roland : « Set ans tuz pleins. » Mot à mot : -« Sept ans tous pleins. » Nous dirions: u tout pleins. »
— Un. On trouve le pluriel de un, une, avec des substantifs qui s'employaient habituellement au pluriel : unes lettres, unes cornes, etc. C'est comme si nous disions aujourd'hui : « unes funérailles. »
Joinville : « Et le pendirent par les bras à unes fourches. »
Un sans article ne peut être pronom que s'il est suivi d'un conlplément : « un d'eux. » L'ancienne langue employait plus-
librement ce pronom, tantôt au lieu de « Tun », tantôt au lieu de « un homme. »
Commynes : « Lequel avoit pour premier chambellan ung qui depuis s'est appelé monseigneur de Chimay. »