‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 104 sur 167 · De « au sens de < pendant · texte numérisé non relu

De « au sens de < pendant

§ 506. — De peut équivaloir à « pendant ». Nous avons vu que « à » avait aussi quelquefois cette valeur. Comparez notamment la vieille locution « à tout son vivant » et l'expression « de tout son temps » employée par Joinville dans la phrase suivante: « Onques hom lays de nostre temps ne vesqui si saintement de tout son temps. » C'est-à-dire : « Jamais laïque de notre temps ne vécut si saintement pendant toute sa vie. »

Nous disons encore : « de tout temps. » Mais de a surtout conservé cet emploi dans les phrases négatives : « il ne viendra pas de quatre jours, de longtemps. »

3. « De » marquant le moment de l'action. § 507. — Enfin de, comme à, peut marquer le moment de

Faction. Nous disons : « Il est arrivé de bonne heure », et aussi, dans le langage populaire : « Il est arrivé à bonne heure. » On dit également : « Il est parti de jour » et « au jour. » Mais ces deux expressions ont pris des valeurs différentes.

Nous disons : « à présent. » On trouve dans les anciens textes, avec le même sens : « de présent. »

De signifiant de la part de, au nom de :

§ 508. — Chanson de Roland : « E Tarcevesques de Dieu les beneist », c'est-à-dire : « Et l'archevêque les bénit au nom de Dieu. » 1137.

De au lieu de par après un participe passé.

§ 509. — Nous disons encore : « Il est aimé de tous. » Cet emploi de « de » était moins rare dans l'ancienne langue :

Chanson de Roland : « Ne placetDeu... Que ço seit dit de nul hume vivant... » C'est-à-dire : « A Dieu ne plaise que cela soit dit par nul homme vivant. » 1073.

Nous avons vu que à s'employait a^ssi quelquefois avec cette valeur (§491).

§ 510. — Dans la vieille expression : «être bien de quelqu'un », de a le sens qui lui est propre après les participes passés. « Etre bien » signifiait en effet : « être bien vu, bien traité. »

Roman du Chevalier au lion : « La demoisele estoit si bien de sa dame que. .. » 1591.

De marquant l'instrument, la manière.

§ 511 . — Comme « à », maispar une autre voie, « de » est arrivé à marquer l'instrument, la manière. Entre ces deux prépositions, prises dans ce même sens, il y a une

nuance de signification qui sera rendue sensible par les exemples suivants :

Ouvrage fait à la main Ouvrage fait de sa main

lis combattent à l'épée Ils frappent de l'épée

U parle à voix basse II parle d'une voix douce

C*est à raison qu'il le dit II se fàcbe plus que de raison

Il parle à cœur ouvert II l'encourage de tout cœur

1! travaille à itte reposée II calcule de tète.

§ 512. — Il faut remarquer que cet emploi de « à » et « de» se restreint souvent à des expressions consacrées, et n'est vivant encore dans la langue que lorsque le nom qui suit est précédé d'un article ou d'un démonstratif. On dit : « parler à voix haute, à voix basse », mais on ne dirait pas : « parler à voix élevée, à voix forte. » On peut dire au contraire : « Il parle d'une voix élevée, d'une voix émue, etc., etc. »

§513. — Parmi les expressions consacrées de l'ancienne langue où « de » marquait la manière, quelquesunes sont tombées en désuétude, par exemple : de bon courage (avec bonne intention, de bon cœur), de mauvais courage (avec mauvaise intention, à regret), de courage (courageusement).

Oresme : « 11 vient de bon courage ». Eth. 123.

§ 514. — C'est à cette valeur de la préposition « de » qu'il faut rattacher les locutions adverbiales qu'elle peut former avec les adjectifs. Nous disons encore : « Renouveau, le même. » L'ancienne langue disait aussi « de fi (d'une manière digne de foi), de certain 'd'une manière certaine), etc. »

§ 515. — De s'est joint aussi à certains adverbes, d'abord sans en modifier le sens: « de hors, de dans, de maintenant, de jadis », au lieu de: « hors, dans, maintenant jadis ». Celles de ces locutions qui ont persisté dans la

langue à côté de l'adverbe simple s'en distinguent aujourd'hui par une nuance de sens.

De marquant restriction de l'idée exprimée par le verbe ou l'adjectif.

§516. — Ce cas est souvent confondu, mais à tort, avec le précédent. Dans « faible d'esprit » on dit que de marque la manière, comme dans : « calculer de tète. » Il répond en effet à la même question : « Faible de quelle manière ? Calculer de quelle manière ? » Mais la question n'est la môme qu'en apparence. La réponse qu'elle appelle restreint dans le premier cas l'idée exprimée, elle la complète dans le second. Si dans « Pierre est faible d'esprit » on supprime « d'esprit », on dénature la pensée, parce qu'on enlève la restriction qui la rendait juste. Au contraire, si dans « Paul calcule de tête » on supprime « de tête », la pensée reste la même, on ne supprime qu'un détail complémentaire. Dans le premier cas, les équivalents de « de » seraient pour, quant à (faible pour l'esprit, quant à l'esprit), jamais avec. Dans le second cas, l'équivalent le plus exact serait avec (il calcule avec la tête seule, sans écrire), jamais pour ni quanta.

De est restrictif dans : « Il est bien de figure, tu lui ressembles de visage, etc. » Il s'explique de même dans ces vieux exemples :

Robert de Blois : De ûertei resemble un lion. » C'est-àdire : « Pour la fierté il ressemble à un lion. »

Sermons de saint Bernard : « Il se coysievet de boche, mais il nos ensaignevet par oyvre. » Mot à mot : « II se taisait de bouche... » p. 553.

Histoire de Guillaume lemaréchal : « De la faiture Resembloutil asez haut home Por estre emperere de Rome. » Rom. xi, 56.

§ 517. — Le de restrictif s'employait même devant un rifinitif :

Roman de Brut : « Teil chevalier n'ot en la terre Z)'arme? porter, de faire guerre. » C'est-à-dire : « Il n'y avait pas sur terre un chevalier tel que lui pour porter les armes et faire la guerre. »

De marquant le moyen.

§ 518. — Nous disons : « Il l'a payé de sa bourse, il 1 a acheté de son argent. » C'est aussi l'un des sens de la prép< --ition avec. Car on dit : « il l'a acheté avec son argent ». L'ancienne langue employait plus souvent de pour marquer le moyen :

Joinville : « Ilala au roy et li dist que grant honte avoie fait à li et aus autres barons, de ces robes que je li avoie envoie, quant il ne s'en estoient avisié avant. » C'est-àdire : « Il alla au roi et lui dit que j'avais fait grand honte à lui et aux autres barons avec ces robes que je lui avais envoyées (à l'impératrice) quand ils n'y avaient pas songé eux-mêmes. » 138.

De marquant la cause.

§ 519. — De marque la cause dans : « Il est mort de sa blessure, il est rouge de colère, il est furieux des obstacles qu'il rencontre, etc. » De a la même valeur dans les exemples suivants :

Chanson de Roland : « Des morz qu'il troevet cumencet à plurer. » Mot à mot : « Des morts qu'il trouve il commence à pleurer. » C'est-à-dire : « Il commence à pleurer à cause des morts qu'il trouve. » 2856.

Joinville : « Et il, qui me vit megre et descharnei de la maladie. » C'e-t-à-dire : « Et lui, qui me vit maigre et décharné par la maladie. » 384.

De signifiant au sujet de.

§ 520. De a particulièrement ce sens dans les titres d'ouvrages ou de chapitres {De la peine de mort), ou après certains verbes ou certaines locutions verbales (parler de la pluie et du beau temps ; il s'est mis en peine de vous rejoindre). On le trouve avec le même sens dans les exemples suivants, où nous le remplacerions généralement par «• pour ».

Récit de la lre Croisade : « Et de/chastel avoir tut son poeir feroit. » C'est-à-dire : « Et il ferait tout son possible pour avoir le château. » Rom. V, 17. «

Livres des Rois, A3 :

« Samuel out cumandé a Saul qu'il l'atendist del sacrefîse que faire devreit. » Traduisez : « Samuel commanda à Saûl qu'il l'attendit pour le sacrifice qu'il devrait faire. »

Sermons de saint Rernard : « Nuls de ceos ne se taut del douz nom del Salvaor. » Mot à mot : « Aucun d'eux ne se tut du doux nom du Sauveur ». « Se taire de » est aussi rationnel que « parler de ». p. 548.

C'est ainsi qu'on disait encore : « penser de quelque chose », au lieu de « penser à ».

Lancelot : « Pense de lui et de son cheval. »

§ 521. — On disait aussi : « savoir de la mer », pour « connaître la mer », « conseiller d'une terre », pour « indiquer une terre », « faire dommage de quelque chose », comme nous disons : « faire tort de ».

§ 522. — De s'employait, comme quant à ou pour de nos jours, pour mettre en relief, en l'isolant, un nom qui était ensuite représenté par un pronom à sa place normale.

Chayison de Roland : « Del rei paien, sire, par veir créez Ja ne verrez cest premier meis^passet Qu'il vous sivrat en France le regnet. » C'est-à-dire : Quant au roi

païen, sire, croyez vraiment qu'zV vous suivra avant un mois. » 692.

Encore dans une lettre de Henri IV : « De vos voisins, j'ai vu par leurs responces que.... »

De précédant l'infinitif ou le nom sujet logique d'une proposition

§ 523. — Nous disons : « Il est bon de le lui dire, ce n'était rien de le lui cacher, ou que de le lui cacher. » Mais si le sujet logique est un nom, au lieu d'être un infinitif, il n'est précédé aujourd'hui que de la conjonction que : « Ce n'était rien que les anciennes modes auprès de celles d'aujourd'hui ». L'ancienne langue disait : « ce n'était rien des anciennes modes. » Voici un exemple du xvie siècle :

Henri Estienne : « Ce n'estoit quasi rien des fraises qu'on vouloit faire autrefois, au prix de celles qu'ont inventées les lingêres. » Nouv. lang. fr. italian.

De au lieu de que après un comparatif.

§ 524. — Chanson de Roland : « Plus fel de lui n'out en sa compagnie. » C'est-à-dire : « Il n'y eut plus félon que lui en sa compagnie. » 1632.

Ibidem : « N'avez barun qui mielz de lui la facet. » C'està-dire : « baron qui mieux que lui la fasse. » 750.

Établissement de saint Louis : « Vos n'i avez riens plus de moi. » i, ex, p. 195. Nous disions encore « plus de* moins de » dans certaines locutions.

De séparant un adjectif ou un substantif qualificatif du nom qualifié.

§ 525. — Les locutions telles que « son bonhomme de père » étaient fréquentes dans l'ancienne langue. En voici deux exemples :

Gautier de Coinci : « ma lasse (famé. »

Froissart : « Son signeur de père. » vu, 84.

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