‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 120 sur 167 · I. — Adverbes de lieu · texte numérisé non relu

I. — Adverbes de lieu

§ 585. — Plusieurs adverbes de lieu sont de véritables pronoms de lieux, de même que les pronoms proprement dits sont des pronoms de personnes ou de choses. Et comme les pronoms proprement dits, les pronoms de lieux sont les uns démonstratifs, les autres relatifs, d'autres c-nfin simplement nominatifs. Ces derniers, qui correspondent aux pronoms dits personnels, pourraient être appelés pronoms locaux. « Ici, là » sont démonstratifs, « où, dont » sont relatifs, « y, en » sont purement nominatifs. Nous verrons que les deux pronoms de lieux nominatifs (y, en) sont devenus par extension des pronoms personnels, et que les pronoms relatifs de lieux (dont, où) sont aussi devenus des pronoms relatifs de personnes et de choses.

§ 586. — Ici marque le lieu où l'on est, et là un lieu différent. A côté de là, l'ancienne langue avait aussi illuec (illec, illueques), qui s'employait avec le même sens :

Chanson de Roland: « Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre. » Traduisez : (- Mais le comte Ganelon voudrait ne pas être là. » 332.

Joinville : « Il n'avoit nul illec qui n'eust de -es pro chains amis en la prison. » Traduisez : « Il n'y avait là personne qui n'eût de ses proches amis en prison. » 427.

§ 587. — L'adverbe ci, forme abrégée de « ici » , ne s'emploie plus que dans certaines locutions, où il se joint intimement à un autre mot : «-devant, celui-c/, etc. L'ancienne langue s'en servait dans beaucoup de cas où nous mettrions « ici ».

Joinville : « Sire, quant vous partirés de ci. » 7ti6.

Commynes : « Ne cy ne ailleurs. » iv, h.

§ 588. — Entre la préposition' de et la conjonction que prise dans le sens de « jusque », ci pouvait s'appliquer au . . temps comme au lieu. « De ci que » signifiait non seulement « d'ici jusque (à un autre lieu) », mais encore : « de maintenant jusque (à un autre moment) ».

Roman de Rerthe : « Ne mais ne sera aiserfe «qu'aura seù Se c'est Berte sa fille. » C'est-à-dire : « Et elle ne sera ■plus joyeuse depuis maintenant jusqu'à ce çu'elle aura su si c'est Berthe sa fille. » 1:23.

Aujourd'hui encore « ici, là » peuvent s'appliquer au temps : « jusqu'ici il n'a pas écrit; jusque-/àil n'avait pas écrit; il viendra d!ici à demain ».

§ 589. — L'adverbe de lieu cà est le même mot que ici, ci, mais à un autre cas ; il vient de « eccehac » (comme ici de « eccehic »), et signifie proprement « par ici ». L'ancienne langue l'employait souvent, au lieu de ici, avec les verbes marquant mouvement :

Roman de la Rose : « Qui de la terre as Sarradins Fist ça ces arbres aporter. » Nous dirions : « Qui de la terre sarrazine fît apporter ici ces arbres. » S97.

On peut encore employer çà avec le verbe venir : « venez çà ».

§ 590. — Çà, comme ci, se joignait à d'autres adverbes : çà devant, çà avant, çà jus, çà en arrière.

§ 591. — Enfin çà, de même que ci, est arrivé à désigner le temps. Au xvnc siècle on se servait encore de « en çà »r dans le sens de « jusqu'à maintenant ». Pascal écrit : « Depuis cinquante ans en çà on a vu publier plusieurs bulles semblables. » Prov. 19.

§ 592. — Dont (latin de unde) est à l'origine un adverbe (pronom relatif et interrogatif de lieu), qui signifie « d'où ».

Joinville : « Li soudans de Babiloine avoit mainte fois essaie dont li fluns venoit. » C'est-à-dire : « Le soudan de Babylone avait maintes fois essayé de savoir d'où le fleuve venait. » 190.

D'ailleurs, dès les textes les plus anciens, on trouve aussi dont employé, par extension, comme pronom relatif de personne ou de chose. Il n'a pas d'autre sens dans la langue actuelle.

§ 593. — Où n'est plus aujourd'hui qu'un adverbe de lieu ; mais il a été aussi, par extension, un pronom relatif de chose.

Froissart : « Respondirent qu'ils se tenoient bien pour quittes de tout ce où obligés estoient. » i, i, 106.

Molière dit encore : « Laissons là la médecine ou vous ne croyez point. » Don Juan, i, 2.

§ 594. — Y et en sont adverbes de lieux dans « j'y vais, jj'en viens », et pronoms personnels dans « j'y pense, j'en parle ». L'emploi de ces adverbes comme pronoms personnels est ancien dans la langue, et n'offre d'ailleurs aucune difficulté.

§ 595. — Nous venons de passer en revue les adverbes pronominaux. Les autres adverbes de lieu indiquent qu'on est dans le lieu dont on parle, ou qu'on est au-dessus ou au-dessous, ou encore derrière ou devant, etc.

§ 596. — Pour indiquer qu'on est dans le lieu dont on parle, nous avons l'adverbe dedans, qui se compose de la préposition « de » répétée et de l'ancien adverbe enz (latin intus), qui avait le même sens.

Chanson de Roland : « A icest mot Franceis se fièrent enz. » C'est-à-dire : « A ces paroles, les Français se jettent dedans » (dans la mêlée). 1939.

§ 597. — Enz, combiné avec les adverbes démonstratifs çà et là, a formé céans et léans, qui signifient «ci-dedans, et là-dedans ». Léans est tombé en désuétude, et nous y suppléons, suivant les cas, par là ou dedans, qui représentent chacun la moitié de l'ancien mot, ou encore par y, qui équivaut à là avec la valeur démonstrative en moins.

§ 598. — Pour indiquer qu'on est au-dessus ou au-dessous du lieu dont on parle, nous avons, outre les mots mêmes dont nous venons de nous servir (dessus, dessous) : sus et jus, amont et aval, contremont et contreval.

§ 599. — Nous n'employons plus guère sus que dans l'expression « courir sus ». L'ancienne langue disait aussi monter sus (Joinville), mettre sus, etc.

§ 600. — Jus signifiait : en bas, à terre.

Chanson de Roland: « Par les degrés jus del palais descent », c'est-à-dire : « Il descend par les degrés en bas du palais »• (Dans cet exemple, jus, suivi de de, forme une locution prépositive.) 2840.

§ 601. — Il est superflu d'expliquer amont et aval. Dans l'ancienne langue, ces mots s'employaient plus librement qu'aujourd'hui, avec le sens général de « en haut, en bas ».

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Roman de Berthe : « Le coutel a saisi, si l'a amont levé », c'est-à-dire : « Elle a saisi le couteau et la levé en .haut. » xv.

Gontremont et contreval s'employaient avec le même sens que « amont » et « aval ».

Chanson de Huon de Bordeaux : « Il pristl'anel, contre mont le leva. » Chrest. de Bartsch, 184, 17.

§ 602. — Arrière, dans l'ancienne langue, avait toute la valeur que nous donnons aujourd'hui à « en arrière ». On disait aussi : « s'en aller arrière, revenir arrière », dans le sens de « retourner, s'en retourner ».

En derrière, aujourd'hui hors d'usage, s'était formé sur « derrière », comme « en arrière » sur « arrière ».

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