‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 123 sur 167 · III. — Adverbes de quantité · texte numérisé non relu

III. — Adverbes de quantité

§ 625, — Les principaux adverbes de quantité sont aujourd'hui : pour la quantité absolue beaucoup, très, guère, peu, un peu, assez, trop ; et pour la quantité relative tant et autant, plus, moins.

§ 626. — A côté de beaucoup l'ancienne langue disait, avec le même sens, grand coup.

Joinville : « Li roys ot... grant coup de la terre le conte. » C'est-à-dire : « Le roi eut beaucoup de la terre du comte. » 103.

§ 627. — L'emploi de moult (latin mulîum) est trop connu pour qu'il soit utile d'en donner des exemples.

Par [beaucoup, très, tout à fait) est moins connu. Cet Adverbe, comme la préposition par, dérive de la préposition latine/?er, qui avait aussi le sens de « très, tout à fait» dans certains verbes composés (perficere, parfaire) et devant certains adjectifs [permagnus, très grand). Notre adverbe par se joignait particulièrement aux adjectifs attributs ou aux adjectifs s'accordant avec le complément direct du verbe avoir, et il se plaçait devant le verbe : « Par fut proz » veut dire « il fut très preux ».

D'ordinaire par était accompagné d'un autre adverbe de quantité, moult ou tant : « moult par ou tant par ». Dans ces locutions, par ne fait que renforcer l'autre adverbe, et peut être négligé quand on traduit :

Chanson de Roland : « Tant par fut bels. » Traduisez: « Il était si beau. » Mot à mot : « tant beaucoup ou si beaucoup. » 285. Nous disons encore : « par trop. »

Ibidem : « Mult par est grant la feste. » C'est-à-dire: « La fête est très grande. » 3745.

Par, joint à un verbe quelconque, avait au?si le sens de « tout à fait, jusqu'au bout ».

Joinville : « Il par chanta sa messe tout entièrement, ne onques puis ne chanta. » C'est-à-dire : « Il acheva de chanter la messe entièrement, et jamais depuis il ne chanta. » 300. -

§ 628. — Très était en latin une préposition (trans) qui signifiait « au delà », sens qu'elle a encore en composition, sous sa forme savante ou sous sa forme populaire: « transpercer, Repasser (proprement passer au delà) ».

Très se joignait à tout, adjectif ou adverbe, pour le renforcer. Trestout, pris adverbialement, équivaut donc à entièrement.

Chanson de Roland : « Trestut seit fiz. » C'est-à-dire : « Qu'il en soit entièrement sûr. » 3290.

€lÉDAT. l 5

25ï GRAMMAIRE DU VIEUX FRANÇAIS.

g 629. — Guères avait à l'origine le sens on ft beaucoup», mais s'employait surtout avec la négation, et (Test de là que lui vient le sens négatif actuel.

Chroniques de Saint-Denis : « S'il eust guerres vescu, il eust conquiç toute l'Italie. » n, 145.

§630. — Le vieil adverbe auques vient d'un adjectif indéfini neutre, aliquid, qui signifiait « quelque chose ». Auques équivaut à « en quelque chose », et a, par suite, le sens de « un peu ».

§ 631. — Assez se compose de à et de l'ancien adverbe sez (Jatin satis), qui a la même valeur. Dans les anciens textes, assez a souvent le sens de beaucoup.

Chanson de Roland : « Asez est mielz qu'il i perdent les chiefs. » G'est-à-dire : « Il est beaucoup mieux qu'ils y perdent la tête. » 44.

§632. — Tant s'employait devant les adjectifs et les adverbes, aussi bien que devant les verbes :

Chanson de Roland : « Noz cumpaignuns que oùmes tant chiers. » Nous dirions : « Nos compagnons qui nous étaient si chers. » 2178.

§ 633. — A cùté de autant (aliud tantum) on avait, avec le même sens, autretant (altei~u.ni tantum), de même que autresi, adverbe de manière, à côté de aussi.

§ 634. — Mais (latin magis) n'a conservé le sens adverbial que dans quelques locutions telles que « n'en pouvoir mais ». L'ancienne langue employait mais avec le sens étymologique de' « plus, davantage », particulièrement après une négation.

Chanson de Roland : « Nen parlez mais, se jo nel vus cumant. » G'est-à-dire : « Ne parlez plus si je ne vous le commande. » . 273.

§ 635. — Les adverbes de quantité relative supposent une comparaison, et se joignent au premier terme de la

SÏNTAXE DE L'ADVERBE. 235

comparaison. La liaison avec le second terme est aujourd'hui exprimée uniformément par la conjonction que : « Il est heureux autant, plus, ou moins que nous. »

Dans l'ancienne langue, avec les adverbes marquant une égalité (autant, tant), c'était comme 'ou corn), et non quey qui unissait les deux termes de la comparaison.

Commynes : « Le parlement, qui vault autant comme les trois estatz. » iv, 1,

Encore au xvue siècle, Bossuet écrit : « Autant malins comme ils étaient bons. » Démons, i.

De même avec tant :

Chanson de Roland: « Teres e fîeus tant cum vus en vuldrez. » C'est-à-dire : « Terres et fiefs tant que vous en voudrez. » 7(1.

Mais lorsque tant, au lieu d'équivaloir à autant, avait le sens de« tellement, à ce point », il était, même dans les anciens textes, suivi de que et non de comme : « Il a tant marché qu'il est las. » Il n'y a pas là une comparaison, mais seulement deux faits dont l'un est la conséquence de l'autre.

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