II. — Place du sujet et du complément direct
§ 663. — La nécessité d'être clair nous oblige aujourd'hui le plus souvent à placer le sujet et le complément direct dans un ordre invariable relativement au verbe, puisque c'est la place de chacun d'eux qui indiquera quel est le sujet et quel est le régime. L'ancienne langue, marquantle sujet et le régime par des flexions spéciales, pouvait modifier à son gré l'ordre des mots, sans nuire à la clarté. § 664. — On pouvait mettre le sujet après le verbe et le complément avant :
Chanson de Roland : « L'altre meitiet avrat Rollanz li' ber. » Mot à mot : « L'autre moitié aura Roland le baron, a- 433. Les flexions indiquent nettement que c'est Roland' qui est le sujet.
Sermons de saint Bernard, 148 : « La miséricorde perdit assi li hom. » Mot à mot : « La miséricorde perdit aussi l'homme. » C'est miséricorde qui est régime et homme qui est sujet. Nous dirions aujourd'hui nécessairement : « L'homme perdit aussi la miséricorde. »
Joinville, 36 : « Car cest abit me lessa mes pères et ma mère. » Mot à mot : « Car cet habit me laissa mon père et ma mère. » C'est habit qui est au cas régime.
Ailleurs dans Joinville, 334 . >< Moût de chevaliers et d'autres gens tenoientliSarrazin. » Mot à mot: « Beaucoup de chevaliers et d'autres gens tenaient les Sarrazins. » Li Sarrazin étant au cas sujet, il est évident que ce sonl les Sarrazins qui tiennent, et les chevaliers et autres gens qui sont tenus.
§ 665. — On peut aussi tiouver le sujet et le régime réunis avant ou après le verbe.
Livres des Rois: « Li Sires le humble eslieve. » Mot à mot : « Le Seigneur l'humble élève. » G est- <- dire : « Le- Seigneur élève l'homme humble. » Diez, p. 428.
Sermons de saint Bernard : « Tôt a primiers enscombrent lo cuer sei propre vice. » Mot à mot : « Tout d'abord encombrent le cœur ses propres vices. » 142 V\
Joinville : « Envoia li roys frère Raoul... à un amiral. » C'est-à-dire : « Le roi envoya frère Raoul à un amiral. » 401.
§ 666. — Même dans les phrases où il n'y aurait pas de confusion possible, la langue française répugne aujourd'hui à l'inversion. Aussi changerions-nous l'ordre des mots dans les exemples suivants, pris entre beaucoup d'autres :
Joinville : « Et lors demanda li roys à ses frères. » Nous dirions : « Le roi demanda à ses frères. »
Ibidem, 266 : « En ces choses aréer mit-il jusques a midi. » Mot à mot : « En ces choses arranger mit-il jusqu'à midi. » Nous placerions ces choses après arranger, et il avant mit : « Pour arranger ces choses il mit jusqu'à, midi. »
C'est seulement dans certaines locations ou tournures consacrées que nous pouvons mettre aujourd'hui le régime direct avant le verbe (chemin faisant), ou le pronom sujet après le verbe (aussi mit-il, etc.).
§ 667. — Le sujet ou le complément direct pouvait être, placé entre le participe passé et l'auxiliaire :
Sermons de saint Bernard, 147 : « Tel nurisce avoi Deus doneit a sa petite créature. » C'est-à-dire : » Dieu* avait donné telle nourrice à sa petite créature. »
Chanson d'Aliscans : u Lors point avant, s'a la tai'ge-
saisie. » C'est-à-dire : « Alors il pique en avant, il a saisi la targe. » 2097.
Aujourd'hui nous pouvons encore placer le sujet entre l'auxiliaire et le verbe, mais seulement lorsque c'est un pronom et dans les phrases où par exception le sujet doit suivre le verbe : « Aussi est-il parti. »
§ 668. — Le complément d'un infinitif ou d'un gérondif peut être placé entre une préposition et cet infinitif ou ce gérondif.
Nous en avons vu un exemple, dans la phrase de Joinville ci-dessus, § 666 : « En ces choses aréer... »
Autre exemple du même : « Par la pais fesant. » C'està-dire : « En faisant la paix. » 103.
§ 669. — Quand un verbe avait deux compléments directs coordonnés, on pouvait mettre l'un devant le verbe et l'autre après.
Joinville: « Et mon couvertour lessai à Berthelemin l'enfant, et quatre aunes de camelin. » 409.
Mot à mot: « Et ma couverture je laissai à Barthélémy l'enfant, et quatre aunes de camelin. »
§ 670. — Dans les quelques cas où nous sommes tenus aujourd'hui de mettre le sujet après le verbe, l'ancienne langue pouvait le mettre avant.
Exemple cité par Diez, p. 428 : » Je nel puis faire, li rois respont. » Nous dirions : « Je ne le puis faire, répond le roi. »