II. — Place de l'adjectif épithète
§ 696. — Aujourd'hui, nous plaçons l'adjectif épithète tantôt avant le nom, tantôt après. Dans l'ancienne langue, l'adjectif se mettait plus souvent avant le nom, et la valeur propre de cet adjectif n'était pas modifiée par sa place,
comme il arrive pour le français actuel, où « grand » n'a pas le même sens dans « grand homme » et dans «homme grand ».
Nous mettrions l'adjectif après le nom dans l'exemple suivant :
Chanson de Roland: « Par la franceise gent. » 396.
Nous mettrions au contraire l'adjectif avant le nom dans ce vers de la chanson de Roland , 16 :
« Li empereres Caries de France dulce. »
§ 697. — On disait aussi « France la dulce », avec l'article entre le nom et l'adjectif. Aujourd'hui, on ne fait suivre un nom d'un adjectif précédé de l'article, que lorsqu'on veut déterminer et non pas seulement qualifier ce nom. Mais cette distinction n'existait pas dans l'ancienne langue : « France la dulce » était l'équivalent de « France dulce » ou de « dulce France ».
On plaçait de môme après le nom le substantif épithète précédé de l'article.
Chanson de Roland : « Charles li reis » (Charles le roi) ; « Guenes li quens » (Ganelon le comte). 1 et 233.
Dans ces exemples, il ne s'agit pas de distinguer Charles le roi d'un autre Charles, ni Ganelon le comte d'un autre Ganelon. Nous dirions donc aujourd'hui : « Le roi Charles » et « le comte Ganelon ».
§ 698. — Quand un nom était accompagné de deux adjectifs, il se plaçait quelquefois entre les deux, et alors le second ajectif était précédé de l'article :
Chanson de Roland, 59 : « Clere Espaigne la bêle. » C'est-dire : « La claire et belle Espagne. » L'ancienne construction mettait en relief le second adjectif.
§ 699. — L'adjectif pouvait être séparé du nom par d'autres mots.
Nous avons vu que le substantif, remplissant les fonctions de sujet, d'attribut ou de régime, pouvait se mettre avant ou après le verbe. Quand il était accompagné d'un adjectif, il en était souvent séparé par le verbe :
Chanson de Roland : « Escuz unt genz. » C'est-à-dire -. « Ils ont de beaux écus. » 998.
Ibidem : Cors ad mult gent. » C'est-à-dire : « Il a le corps très beau. » 895.
Roman de Brut : « Sor un ceval monta mult bel. » C'està-dire : « Il monta surww cheval très beau. » Diez, 421.
III. — Adverbe se rapportant à un adjectif ou à un autre adverbe.
§ 700. — L'adverbe peut être séparé de l'adjectif ou de l'autre adverbe par un ou plusieurs mots, notamment par un verbe.
Châtelain de Couci : « Touz jours m'est plus s'amours fresche et nouvelle. » C'est-à-dire : « Tous les jours son amour est pour moi plus frais et nouveau. »
Chanson de Roland : « Tere majur mult est loinz. » C'est-à-dire : « Le grand pays est très loin. » 1784.
Ibidem : Mult par est pruz sis cumpainz Oliviers. » Trad. : « Son compagnon Olivier est très preux. » 546.
Ibidem : « Trop avez tendre coer. » C'est-à-dire : « Vous avez le cœur trop tendre. » 317.
Ibidem : « N'est gueres granz, ne trop nen est petiz. » C'est-à-dire : « Il n'est pas trop grand et n'est pas trop petit. » 3822.
Ibidem : « Plus est isnels qu'esperviers ne aronde. »• C'est-à-dire : « Il est plus rapide qu'épervier ou hirondelle. » 1492.
Encore aujourd'hui on peut séparer plus ou moins de
l'adjectif auquel ils se rapportent, mais seulement lorsqu'on les met entête de doux propositions opposées : « Plus on est sévère, plus on est aimé. »