TROISIEME PARTIE
VIEUX GALLICISMES
Nous ne pouvons songer, dans un livre élémentaire, à donner une étude détaillée de nos anciens gallicismes. Nous nous contenterons de signaler les plus importants.
Il y a, il n'y a pas.
§ 707. — Ce gallicisme a été de tout temps en usage dans la langue française. Les auteurs anciens l'emploient le plus souventi sous les formes « il a, y a, a ». Il était généralement suivi du cas régime ; mais il semble qu'on ait le cas sujet dans cette phrase des Livres des Rois : « Il i out uns oriloges », c'est-à-dire : « Il y avait une horloge. »
Exemples de « il a » :
Sermons de saint Bernard : Teil dessevrance cum il at entre saint Pierre et saint Abraham. » Mot à mot : « Telle différence qu' il y a entre saint Pierre et saint Abraham. » 129 v°.
Joinville : « Là où il avoit huit de mes chevaus. » Nous dirions : « là ou il y avait huit de mes chevaux. » loi.
Exemples de « y a » :
Chanson de Roland : « N'i ad païen ki un sul mot respundet. » Mot à mot : » N'y a païen qui un seul mot réponde. » 22.
Sermons de saint Bernard : « Totevoies i avoit ancor une chose. » C'est-à-dire : « Toutefois il y avait encore une chose. » f° 148 r°.
Exemples de « a » :
Joinville: « En ces neis de Marseille a dous gouvernaus. » C'est-à-dire : « Dans ces vaisseaux de Marseille il y a deux gouvernails. » 653.
Ibidem : « Darieres son amiral avoit un bachelier bien atournei. » C'est-à-dire : « Derrière son émir, il y avait un bachelier bien équipé. » 451.
Notre adverbe naguères s'écrivait jadis « n'a guères ». et équivalait à : « il n'y a guères », sous-entendu : « de temps ».
Faire à suivi d'un infinitif.
§ 708. — « Faire à louer » équivalait à « faire chose à louer » et par suite « être à louer, être digne d'éloge. »
Chanson de Roland : « Cil ki là sunt ne funt mie à blasmer. » Mot à mot : « Ceux qui là sont ne font point à blâmer. » C'est-à-dire : « ne sont point à blâmer. » 1174.
Sermons de saint Bernard : « Font a repenre cil ki presumptious sunt. » C'est-à-dire : « Ceux qui sont présomptueux sont à reprendre, doivent être repris, réprimandés. » f° 121.
Faire que suivi d'un adjectif ou d'un substantif.
§ 709. — « Faire que fou » signifiait : « faire une chose que ferait un fou », par conséquent : « agir en fou. »
Chanson de Roland : « Naimes li dux d'iço ad fait que pruz. » C'est-à-dire : « Le duc Naimes en cela a agi en preux. » 2423.
Joinville : « Il firent moût que saige. » C'est-à-dire : « Ils agirent beaucoup en sages, ils agirent très sagement. » 621.
VIEUX GALLICISMES. 283
Pour peu. pour peu que, a bien petit que, par un peu que.
§ 710. — On trouve « pour peu, pour peu que, a bien petit que, par un peu que » avec le sens de : « Il s'en faut peu que... »
Chanson de Roland : « Purpoi d'ire ne fenr. » Mot à mot : « Pour peu de colère ne se brise. » C'est-à-dire : « Peu s'en faut qu'il ne se brise de colère. » 304
Ibidem : « Pu?' poi qu'il n'est desvez. » Mot à mot: « Pour •peu qu'il n'est rendu fou. » C'est-à-dire : « Peu s'en faut qu'il ne devienne fou. » 2789.
Ibidem : « A bien petit que il ne pert le sens. » C'est-àdire : « Peu s'en faut qu'il ne perde le sens. » 305.
Villehardouin : « Li Vénitien se ferirent as vaissiaus, qui ains ains, qui mius mius, si que par un poi que li uns n'ocioit l'autre. » C'est-à-dire : « Les Vénitiens se jetèrent sur les vaisseaux à qui mieux mieux, si bien que peu s'et: fallait qu'ils ne se tuassent les uns les autres. » 158.
Celui ou celui qui dans une proposition négative.
§ 711. — Dans les propositions négatives on trouve souvent « celui » ou « celui qui », que nous remplacerions aujourd'hui par « personne qui ».
Chanson de Roland: « N'i ad celui ne plurt et se dément. » Mot à mot : « Il n'y a celui ne pleure et se lamente. ♦> C'est-à-dire : « Il n'y a personne qui ne pleure et ne se lamente. » 1830.
Ibidem : « N'i ad celui ki mot sunt ne mot tint. » Mot à mot : « Il n'y a celui qui mot sonne ni mot tinte. » C'est-àdire : « Il n'y a personne qui fasse sonner ni tinter un mot. » 411.
Est qui dans le sens de quelqu'un (quelqu'un est qui).
§ 712. — Chanson de Roland : « S'est ki l'demandet... » Mot à mot : « Si est qui le demande. » Nous dirions : « Si quelqu'un le demande. » 119.
Ibidem : « Seit ki l'ociet 1 » Mot à mot : « Soit qui le tue ! » C'est-à-dire: « Que quelqu'un le tue. » 391.
D'une chose à faire, pour une chose à faire, etc., au lieu de de faire une chose, pour faire une chose, etc.
§ 713. — Roman de Brut : « Se porpensa de sun frère a engeignier. » Mot à mot : « Il s'occupa de son frère à tromper. » C'est-à-dire : « de tromper son frère. »
Sermons de saint Bernard : « Se penat de lui a aniantir. » Mot à mot : « Il se peina de lui à anéantir. » C'est-à-dire : « Il s'efforça de l'anéantir. » 143 v°.
Ibidem, 3 : « Por lui a vengier. » C'est-à-dire : « pour le venger. »
§ 714. — On construisait aussi en rejetant le régime de la préposition après le verbe :
Chronique de Ph. Mousket : « Pour a rescoure Troie. » C'est-à-dire : « pour Troie à regagner, pour regagner Troie. »
§ 715. — On a fini par ne plus se rendre compte de l'origine de ces locutions, et par considérer « pour à » comme une sorte de préposition composée qui a pris le sens de :< au risque de ».
Froissart : « Li chevaliers, pour a morir, ne s'i fust jamais accordé. » C'est-à-dire : « Le chevalier, au risque de mourir, n'y eut jamais consenti. » iv, 11.
On disait aussi « sur à », à peu près avec le même sens.