‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 16 sur 167 · I. — Noms féminins · texte numérisé non relu

I. — Noms féminins

Dérivation de la lre déclinaison latine.

§ 58. — En latin, la lre déclinaison, qui contenait surtout des noms féminins, offrait au singulier les formes suivantes :

Nominatif: porta (la porte)

Accusatif: pôrtam.

Le cas régime ne différait donc du cas sujet que par une m. Or, Ym finale se faisait à peine entendre dans le latin classique, et elle était complètement tombée dans le latin populaire. Les deux cas s'étaient ainsi confondus et n'ont pu produire en français qu'une seule forme, qui est porte.

Au pluriel, le même mot latin se déclinait ainsi :

Nominatif: porte (latin classique portae) Accusatif: portas.

Si on applique à ces deux formes les règles générales que nous avons données pour la transformation du latin en français (§ 12 et suivants), et si l'on tient compte de la solidité particulière de Ys finale, on obtiendra, pour le nominatif, port, et, pour l'accusatif, portes. Ainsi les noms français féminins dérivés de la 1" déclinaison latine auraient dû conserver deux cas au pluriel, l'un sans e, l'autre kavec es. Mais par analogie avec le singulier de ces noms, et aussi avec le pluriel de plusieurs autres déclinaisonslatines*

a6 GRAMMAIRE DU VIEUX FRANÇAIS,

ces deux cas,dèsle latin populaire,ontétéréduitsàunseuU la forme du nominatif a disparu, et dès l'origine de notre lan-ue le mot « porte » suivait la règle actuelle; il prenait une°Sauplurieletn'avaitquunseulcaspourchaquenombre. Parmi les noms féminins dérivés ainsi directement de la première déclinaison latine, on peut citer : couronne, chèvre, femme, fève, àme, heure, chaîne, nonne, terre, voie,

ville, vie, chose, etc.

s 59 Quelques-uns de ces noms ont eu cependant une véritable déclinaison, conforme au type ci-dessous.

SINGULIER. PLURIEL

Cas sujet : nonne nonnains

Cas régime: nonnain nonnains.

Cette déclinaison, d'origine germanique (sauf l's du pluriel) consiste à substituer à l'e final du cas sujet singulier : ain pour le cas régime singulier, et ains pour le pluriel

On déclinait de même ante (ancienne forme de tante) et certains noms propres féminins tels que Bcrte (Berthe), Eve etc., qui faisaient au cas régime singulier Bertain, Evàin. Mais on trouve aussi ces mots avec le cas régime ordinaire, identique au cas sujet.

Pluriels neutres transformes en noms féminins. § 60. Les noms français féminins peuvent aussi dériver de pluriels neutres latins.

On sait que le latin avait trois genres pour les noms, adjectifs et pronoms : le masculin, le féminin et le neutre. Nous avons conservé le neutre jusqu'à nos jours pour quelques pronoms, mais nous l'avons laissé perdre pour les noms et adjectifs. La première déclinaison latine n avait auedes masculins et des féminins, mais les autres comptaient un certain nombre de noms neutres, qui se distinguaient par des flexions spéciales des noms masculins et

féminins. Au pluriel, ils prenaient tous la désinence a au nominatif comme à l'accusatif. Ainsi gaudium (joie), animal (animal), cornu (corne) faisaient au pluriel (nominatif ou accusatif) : gaudia, animalia, cornua. Ces pluriels neutres avaient donc l'apparence d'un singulier féminin de la première déclinaison; ils ressemblaient à porta, que nous venons d'étudier, et qui se terminait aussi en a aux deux cas.

D'autre part, certains noms neutres s'employaient surtout, et quelquefois exclusivement, au pluriel : arma (armes) dans le latin classique, gaudia (joies) dans le latin populaire. L'usage fréquent ou exclusif du pluriel, et la ressemblance de ce pluriel avec un féminin singulier, ont amené une confusion de nombre et de genre. Ces mois sont représentés en français par des noms féminins en e : gaudia a donné joie; animalia, almaille, vieux mot synonyme de « bête »; arma a donné arme ; cornua, corne. Le pluriel de ces noms étant devenu leur singulier, on leur a refait un pluriel, d'après les règles de la première déclinaison, en ajoutant une s.

Les mots merveille, enseigne, paire, etc., sont également d'anciens pluriels neutres [mirabilia, insignia, paria).

Noms féminins dérivés des autres déclinaisons latines.

§61. — Nous n'avons vu jusqu'à présent que des noms féminins terminés en français par un e muet. Cependant, tous nos substantifs féminins ne se terminent point ainsi. Les noms latins, autres que les neutres pluriels et les noms de la première déclinaison, n'avaient généralement pas d'à atone après l'accent. Les noms féminins dérivés des autres déclinaisons ne se termineront donc pas en principe par un e muet. Ainsi : chair, main, foi, etc. Toutefois l'e muet peut résulter, comme nous le savons (voyez § 15, 3°), non seulement d'un a atone mais encore d'un groupe Clédat. 3

de consonnes appelant une voyelle d'appui. C'est ainsi que le mot mère a un e muet final à cause des consonnes tr du mot latin matrem.

§ 62. — Toutes les déclinaisons latines contenaient des noms féminins; mais la seconde n'en avait qu'un petit nombre qui sont devenus masculins en passant au français. Nous n'avons pas à en parler ici. Pour les autres déclinaisons, il faut remarquer que les noms féminins et masculins se terminaient au pluriel par une s, au nominatif comme à l'accusatif. Les féminins ont conservé en français cette flexion s commune au cas sujet et au cas régime, tandis que les noms masculins, comme nous le verrons, sous l'influence de la deuxième déclinaison, ont perdu cette s au cas sujet pluriel.

§ 63. — Nous verrons aussi que les noms de ces déclinaisons (masculins ou féminins) avaient en général une s au nominatif singulier ; mais les féminins ne s'étaient conservés que sous la forme de l'accusatif. C'est ainsi que les mots tels que gent, mort, nuit, dans les plus anciens textes, sont invariables au singulier, malgré Ys du nominatif latin ; si on les trouve plus tard avec une s quand ils sont employés comme sujet singulier (sa morz (= morts) fut belle), c'est qu'ils ont subi l'influence de la déclinaison masculine. § 64. — Enfin beaucoup de noms de la troisième déclinaison latine n'avaient pas l'accent sur la même syllabe au nominatif singulier et à l'accusatif singulier ou au pluriel. Singulier : nominatif vfrtus ; accusatif virtwtem; pluriel : virilités. Les noms féminins de cette catégorie, ou ceux qui sont devenus féminins en passant au français, n'ont conservé que la forme de l'accusatif. Ainsi vertu, raison, moisson, douleur, viennent de virtûtem (le nominatif valus aurait donné verz), ratiônem, messiônem, dolôrem. Dans tous ces mots la flexion atome em a disparu : Vm

finale était tombée dans le latin populaire (§ 58), et l'e devait tomber aussi conformément à la loi générale de la chute des atones (§ 15). Quant aux modifications diverses subies par les radicaux latins virtut, ration, mession, dôlor, elles s'expliquent par les lois particulières de la phonétique. Seul le nominatif sôror a donné soer (en une seule syllabe, aujourd'hui écrit sœur), tandis que l'accusatif sorôrem donnait soror, seror. Ce nom se déclinait donc ainsi :

Cas sujet : soer (latin soror) . serors (latin sorùres)

Cas régime: seror (latin sorôrem) serors (latin sorôres).

Si la forme française à deux syllabes (soro)') s'était maintenue, elle serait aujourd'hui : sereur. Mais par une exception assez rare, c'est le cas sujet singulier de ce mot qui a persisté, au préjudice du cas régime; car la forme actuelle est. sœur. D'ailleurs on trouve très anciennement soer, sœur, aussi bien que soror, comme cas régime du singulier.

On a vu que Yo tonique de sôror a produit la diphtongue oe [soer) , tandis que Yo tonique de sorôrem est resté o dans l'ancienne langue (soror). Voyez, pour l'explication de ces faits, les tableaux de phonétique : le tableau de l'o bref pour sôror, et celui de l'o long pour sorôrem. Pour le traitement du premier o de sorôrem, voyez le tableau de « l'o bref de la première syllabe ».

§ 65. — Les mots tels que vertu, raison, etc., ont été employés avec une s au cas sujet singulier par analogie avec la déclinaison masculine (Comparez § 63).

Résumé.

§66. — En résumé : 1° les noms féminins, comme aujourd'hui tous les substantifs, prenaient une s aux deux cas du pluriel.

2° Si l'on met à part la déclinaison de sœur et celle des mots tels que nonne, cas régime nonnain, on peut dire que les noms féminins n'avaient à l'origine qu'un seul cas au singulier comme au pluriel. Il en a toujours été ainsi pour ceux qui se terminaient par un e muet. Quant à ceux qui n'avaient pas un e muet final, on leur a appliqué au singulier les règles de la déclinaison masculine, c'est-à-dire qu'ils ont pris unes au cas sujet.

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