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II. — Noms masculins

Dérivation de la seconde déclinaison latine. § 67. — Les noms masculins de l'ancienne langue se répartissent entre deux systèmes de déclinaison. Les règles de l'un et une partie des règles de l'autre dérivent de la seconde déclinaison latine.

Le mot « amicus » (ami), appartenant à cette déclinaison, offrait les formes suivantes :

SINGULIER. PLURIEL

Nominatif: amic-us amic-i

Accusatif: amic-um aniic-os.

Le c qui terminait le radical amie est tombé conformément aux lois de la phonétique. Quant aux flexions us, um, i, os, les voyelles « u, i, o » ont dû tomber, d'après les lois générales de transformation du latin en français (voyez § 15), Y s du nominatif singulier et de l'accusatif pluriel a persisté, de même qu'au pluriel des noms féminins (voyez § 58) ; enfin Vm finale de l'accusatif singulier avait disparu dès le latin populaire, comme nous l'avons remarqué à propos des noms féminins (§ 58).

La déclinaison à! amicus est donc devenue en français :

SINGULIER

PLURIEL

Cas sujet: ami-s

ami

Cas régime: ami

ami-

Il n'y a pas de flexion au cas régime singulier, ni au cas sujet pluriel; le cas sujet singulier et le cas régime pluriel Bont également caractérisés par une s.

Par exception dans un petit nombre de mots, Vi final atone du nominatif pluriel a produit une modification du radical voyez § 126).

La quatrième et la cinquième déclinaisons latines et partiellement la troisième.

§ 68. — Les noms de la quatrième et de la cinquième déclinaisons, et une partie de ceux de la troisième, s'étaient confondus, pour le singulier, avec ceux de la seconde. Ils offraient en effet les formes suivantes :

3e DÉCLIN. 4e DLCL1N. '6e DÉCLIN.

Nominatif: pan-is (pain) fruct-us (fruit) di-es (jour) Accusatif': pan-em fruct-um di-em.

Comme on le voit, les noms de la quatrième déclinaison se confondaient tout à fait, pour ces deux cas, avec ceux de la deuxième. Quant aux deux autres déclinaisons, elles ne différaient de la deuxième et de la quatrième que par des lettres qui devaient tomber (l't atone de panis, Ye de panem, diem, dies). Ces noms latins ont donc produit des noms français qui se sont déclinés au singulier comme ami :

SINGULIER

Cas sujet: pain-s fruit-s (ou fruiz) di-s

Cas régime : pain fruit di.

Le mot di, qui signifie jour, ne s'est conservé que dans « midi » (= mi-jour) et dans les noms des jours de la semaine, lundi, etc.

Au pluriel, ces mêmes noms différaient beaucoup des noms de la deuxième déclinaison ; car leur nominatif et leur accusatif étaient identiques et se terminaient par une s : panes, fructas, dies. On remarquera que les plu-

riels « fructus, die? » étaient également identiques au nominatif singulier des mêmes mots, et que « panes » différait peu du nominatif singulier « parus » et avait dû se eonfondre avec lui dans la langue populaire. Les noms français dérivés de ces déclinaisons latines devraient donc avoir une s aux deux cas du pluriel comme au cas sujet singulier. Mais il y a eu (pour les noms masculins) assimilation avec la deuxième déclinaison; on a supprimé Ys du cas sujet pluriel, et on a décliné en français :

PLURIEL

Cas sujet : pain fruit di

Cas régime : pains fruiz dis.

Les noms masculins qui n'avaient pas d's en latin

au nominatif singulier.

§ 69. — Tous les mots dont nous venons de parler se sont donc confondus en français dans une seule et même déclinaison. Toutefois, un certain nombre d'entre eux (comme liber, librum, en français livre, de la deuxième déclinaison ; pâter, pâtrem, en français père, de la troisième) ne se terminaient pas par une s au nominatif singulier. Aussi, dans les textes les plus anciens, leur cas sujet singulier est-il identique au cas régime : livre, père.

Les deux cas du singulier de ces mots ont dû produire en français le même résultat, car Ye atone de pâter est tombé (§ 15), et le groupe de consonnes tr a appelé un e muet d'appui qui termine le mot (§ 15, 3°). Dans l'accusatif puii'em, Ym finale est tombée (§ 58 et 67), et la voyelle atone e a été remplacée par un e muet d'appui, qui occupe la même place qu'au nominatif. Quant à la partie invariable de ces deux formes, «patr», elle a subi naturellement les même- modifications dans les deux cas, et se trouve aujourd'hui représentée par « pèr » du français père.

Ce raisonnement s'applique aussi au mot « livre ». On déclinait donc :

SINGULIER. PLURIEL

Cas sujet : père (pâter) ' père (pâtres) Cas régime: père (pàtrem) père-s (pâtres)

Cas sujet : livre i Jiber) livre (libri)

Cas régime : livre librum) livre-s (libros).

Mais de bonne heure il y a eu assimilation par analogie, et on a ajouté une s au cas sujet singulier. On avait antérieurement supprimé une s au cas sujet pluriel du mot père (latin patres, comme au même cas de « pain, fruit. di » (Voyez § 68).

Les mots père et livre se terminent par un e muet. Il faut remarquer que. pour les mots masculins, l'e muet final ne peut se rattacher qu'à l'une des exceptions 3 ou 4 du § 15 (Comparez § 61).

Noms neutres devenus masculins.

.§ 70. — Quant aux noms neutres de ces différentes déclinaisons, ils avaient l'accusatif identique au nominatif, généralement dépourvu d's au singulier l et terminé en a au pluriel : vinum (vin), pluriel vina, cornu (corne), pluriel côrnua, câput (tête), pluriel eâpita. Ces mots devraient donc n'avoir en français qu'un seul cas pour chaque nombre et ajouter au pluriel un e représentant l'a final latin (voyez § 15, 1°). Le mot « vin » par exemple aurait dû former son pluriel comme nos adjectifs forment leur féminin : vin, pluriel vine.

Il n'en a rien été, ou du moins l'existence de ce mode de déclinaison est douteuse'2. Lorsque la forme du pluriel

1. Nous verrons que ceux des neutres qui avaient le nominatif-accusatif du singulier terminé par une s, ont donné des noms indéclinables en français ^§ 85).

2. On croit en voir une trace dans ce vers de la Chanson de Rolaivi : • Cinquante carre qu'en ferat carrier. » Mot à mot : « Cinquante chars

s'est conservée, elle a été assimilée, comme nous l'avons vu, à un féminin singulier (§ 60). Pour d'autres noms neutres, c'est la forme du singulier qui a persisté, et alors, il y a eu assimilation avec les noms masculins : vin s'est décliné comme ami, avec une s au cas sujet singulier et au cas régime pluriel. De même : chef, dérivé de caput. Le mot « cornu » a été traité des deux façons : le pluriel latin a donné naissance à notre substantif féminin corne, et le singulier à notre substantif masculin cor (cor aux pieds, cor de chasse, cor de cerf).

La troisième déclinaison latine.

% 71. — La troisième déclinaison latine était celle qui renfermait le plus de types variés. Nous avons déjà vu,, en traitant des féminins, qu'un certain nombre de noms de cette déclinaison n'avaient pas l'accent sur la même syllabe au nominatif et à l'accusatif, et nous aurons à parler plus longuement de cette particularité. Mais les noms mêmes dans lesquels l'accent ne se déplaçait pas n'étaient pas tous conformes au type de « panis », ou à celui de « pater ». Quelques-uns avaient le nominatif singulier assez différent des autres cas. Par exemple le mot « lepus » (lièvre) se déclinait ainsi :

SINGULIER. PLURIEL

Nominatif: lépus lépores

Accusatif : léporem lépores.

Ce mot avait donc pour ainsi dire deux formes de radical : l'une commune au cas régime singulier et aux

qu'il en fera charrier. » Le mot latin carrus avait aussi la forme neutre carrum, pluriel carra, d'où seraient venus, dans l'ancienne langue, lu singulier car (char) et le pluriel carre (charre) . Mais carre peut être aussi nne forme féminine, à la fin de laquelle le copiste du manuscrit a, omis Vs du pluriel.

deux cas du pluriel (lepor...), l'autre spéciale au cas sujet singulier (lep...). Mais le langage populaire supprima cette complication, en laissant perdre l'une des formes et en la refaisant d'après l'autre.

Ainsi « lepus » n'a rien produit en français, tandis que léporem a donné lièvre. Le cas sujet singulier du mot français était lièvres comme si le nominatif latin eût été léporis. Au pluriel, le cas sujet perdait l's, comme nous l'avons expliqué, par assimilation avec la seconde déclinaison latine, et « lièvre » rentrait ainsi complètement dans la même déclinaison que « ami, pain, etc. » Si le nominatif singulier du latin s'était maintenu, on aurait eu un mot tout différent; car la voyelle tonique de lépus n'était pas, comme celle de léporem, suivie d'un groupe de consonnes appelant une voyelle d'appui, et le p devant l's devait tomber au lieu de se changer en v comme devant IV. Le cas sujet de lièvre eût donc été liés.

§ 72. — Les substantifs homme et comte ont eu, dans l'ancien français, une déclinaison aussi compliquée qu'eût été celle de liés, cas régime lièvre. Les mots latins « hômo » et « cornes » faisaient à l'accusatif hôminem et cômitem. Ces mots ayant l'accent sur l'antépénultième devaient se terminer par e-(§ 15, 4°); de là les formes : « home, homme » (d'abord homne) et « comte, eonte », pour le cas régime singulier. Mais au cas sujet on avait, en une seule syllabe, « hom, om, on » et « cuens » (ue de cuens ne forme pas deux syllabes, c'est une diphtongue). Le pluriel français était conforme, sauf la flexion s de l'accusatif, à l'accusatif singulier. Ces mots se déclinaient donc :

SINGULIER

Cas sujet : cuens(comes) hom (homo)

Cas régime : comte(comitem) homme (hominem)

PLURIEL

Cas svjet : comte (comités) homme (hommes)

Cas régime : comtes (comités) hommes (hommes).

Notre pronom indéfini « on » n'est autre que l'ancien cas sujet de « homme ». On s'étonnera sans doute de voir Yo changé en la diphtongue ue dans « cuens » ; mais l'explication de ce fait est du domaine de la phonétique. (Voy. § 745, 3° et 7°.)

§ 73. — Il nous reste à parler des noms masculins de la troisième déclinaison latine qui n'avaient pas l'accent sur la même syllabe au nominatif et à l'accusatif singulier. Nous n'aurons à étudier que le singulier de ces noms, car le pluriel n'offre aucune difficulté. En latin, il était conforme à l'accusatif singulier, sauf la substitution de la flexion es à em; en français Ys de flexion a été supprimée au cas sujet pluriel comme pour tous les autres noms masculins (§ 68, 69, 71), de telle sorte que ce cas sujet est identique au cas régime singulier, et qu'il suffit d'y ajouter une s pour avoir le cas régime pluriel.

§ 74. — Parmi les noms qui « déplaçaient l'accent », les uns, — comme leônem (lion), nominatif léo, carbônem (charbon), nominatif cârbo, — n'ont conservé en français que la forme de l'accusatif latin, mais en y ajoutant, au cas sujet singulier, Ys de la déclinaison masculine ordinaire, comme si le nominatif singulier eût été : leônis, car bonis.

§ 75. — D'autres ont eu une déclinaison semblable à la déclinaison latine, avec déplacement de l'accent. Ainsi le mot « baron » se déclinait au singulier :

Cas sujet : ber (latin bâro)

Cas régime: baron (latin barônem).

On voit que ber est encore plus différent de baron que

bâro de barônem. C'est que les voyelles latines n'ont généralement pas subi la même transformation quand elles étaient à la première syllabe non tonique du mot et quand elles étaient toniques; Va de la première syllabe de barônem est resté a dans baron; Va tonique de bâro est devenu é dans ber.

Voici une liste de mots se déclinant comme ber, cas régime baron :

Cas sujet :

Cas régime :

compaignon

félon

garçon

gloton, glouton (glutôuem)

larron (lalrônem)

ancessor (antecessérem)

empereor, empereur (imperatôrem)

pastor 1 (pastôrem)

pecheor, pécheur (peccatôrem)

seignor, seigneur (seniûrem)

traïtor (traditôrem)

troveor

enfant (infântem)

abé (abbâlem)

neveu (nepôtem).

Ajoutez des noms propres, tels que Guenes, cas régime Ganelon.

§ 76. — Plusieurs de ces noms n'avaient pas ds au cas sujet, mais en ont reçu une postérieurement, par analogie avec les noms dérivés de la seconde déclinaison latine. Ainsi il n'est pas rare de trouver fel, sire et emperere écrits : fels, sires, empereres.

§77. — Quelques noms de la seconde déclinaison,

1. Si ce cas régime était resté dans la langue sans subir aucune influence savante, il serait aujourd'hui pâleur, et non pasteur.

2. Prononcez « enfe » et non « enfé », « abe » et non « abé ».

compain

fel

gars

glot (glûto)

1ère (lâtro)

ancestre (antecéssor)

emperere (imperâtor)

pastre (pâstor)

pechiére (peccâtor)

sire (senior)

traître, traître (*traditor)

trovére, trouvère

entés 2 (infans)

abes - (âbbas)

niés (népos)

parmi ceux dont le nominatif était en er et l'accusatif en erw/t. pouvaient aussi ne pas avoir l'accent tonique sur la même syllabe aux deux cas. L'un d'eux a donné en français un mot qui déplace aussi l'accent, c'est : « prestre » (latin présbyter), dont le cas régime était preveire, provoire (aujourd'hui prouvaire, dans un nom de rue à Paris), qui vient de presbyterum.

§78. — Plusieurs noms propres se déclinent tantôt comme « ami », tantôt comme « baron ». Ainsi dans la Chanson de Roland, le cas régime de Charles est tantôt Charle, tantôt Cbarlon.

Résumé. — Les noms masculins dans la langue actuelle,

§ 79. — En résumé, les noms masculins prenaient généralement une s au cas sujet singulier et au cas régime pluriel, et n'en prenaient pas au cas régime singulier et au cas sujet pluriel.

Un certain nombre d'entre eux avaient le cas sujet singulier très différent des autres cas [comte, homme, seigneur, etc.), et alors (sauf dans comte et homme) l'accent tonique n'était pas sur la même syllabe au cas sujet singulier et aux autres cas.

Plusieurs noms masculine n'avaient pas d's en latin au nominatif singulier, et n'en avaient pas non plus, à l'origine, au cas sujet singulier français : père, sire, etc. D'autres avaient perdu leur nominatif singulier latin, et la forme sans s, dérivée de l'accusatif, n'a pris une s au cas sujet que par analogie.

§ 80. — Des deux cas de l'ancienne langue, c'est le cas "•égime qui s'est conservé ; car c'est au cas régime que les toms masculins prenaient une s au pluriel, et n'en prenaient pas au singulier.

Par exception, quelques noms se sont conservés sous la

forme de l'ancien cas sujet: ancêtre, pâtre, traître, prêtre. Et comme l'ancien pluriel de ces noms se formait sur le cas régime singulier, il a disparu en même temps que ce cas régime. Ancêtre ne fait pas au pluriel ancesseurs; un nouveau pluriel s'est formé, par l'adjonction d'une s, sur le cas sujet singulier devenu cas unique.

Il est arrivé aussi quelquefois, pour les noms qui « déplaçaient l'accent », que les formes du cas sujet et du eas régime se sont également conservées, et ont donné naissance à deux mots différents, qui ont pris des acceptions plus ou moins divergentes; ainsi sire et seigneur.

C'est vers le xive siècle que la déclinaison à deux cas a disparu du français.

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