‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 46 sur 167 · IV. — Verbes français en « aindre, eindre, oindre · texte numérisé non relu

IV. — Verbes français en « aindre, eindre, oindre

§ 207. — Les verbes français en aindre, eindre, oindre, dérivent de verbes latins dont le radical se termine par ang, ung, ing. Le g final a produit un double effet : 1° il a transformé les voyelles a, u, i en les diphtongues ai,

oi, ei; 2° il a mouillé Vn. Mais la mouillure de Vn n'est sensible aujourd'hui que dans les formes où le radical est suivi d'une voyelle : « ils plaignent, poignant, etc. » Partout ailleurs Vn elle-même a disparu de la prononciation, en produisant la nasalisation de la voyelle précédente : « il plaint, joindre, etc. » Quant au d de l'infinitif et du futur, nous l'expliquerons § 213.

§ 208. — Les verbes geindre et craindre n'ont été rangés parmi ies verbes en « aindre, eindre » que par analogie. Leur radical latin se termine par m et non par ng. Ces verbes devraient avoir, et ont eu en vieux français, comme radical atone, gem, crem, et comme radical tonique giem, criem. On disait « cernant, cremant » au lieu de geignant, craignant, « il cernait, il crevait, que je gième, que je crième, etc. » (Voyez § 159.) Pour la forme étymologique de l'infinitif de ces verbes, voyez ci-dessous § 217.

V. — ' De la vocalisation de Y « 1 » dans les formes verbales.

§ 209. — Nous avons déjà vu, dans les chapitres de l'orthographe et du nom, que 17 (mouillée ou pure) de l'ancienne langue se maintenait en général lorsqu'elle terminait le mot ou lorsqu'elle était suivie d'une voyelle, mais qu'elle se vocalisait en u lorsqu'elle était suivie d'une consonne : cheval et travail sont restés cheval et travail; valeur est resté valeur : mais chevals et travails sont devenus chevaus (chevaux) et travaus (travaux), falcher est devenu faucher. L'application de cette loi de phonétique modifie singulièrement la physionomie de la conjugaison dans les verbes dont le radical se terminait par cette consonne (simple ou redoublée, pure ou mouillée), du moins dans les verbes en re, oir et dans les non-inchoatifs en ir; car dans les verbes en er, et dans les inchoatifs en ir,

la consonne qui termine le radical est toujours placée devant une voyelle.

§ 210. — Pour les verbes en re la consonne terminant le radical se trouvait suivie d'une autre consonne : 1° à l'infinitif, au futur et au conditionnel, devant r des flexions re, rai, rais; 2° aux deuxièmes et troisièmes personnes de l'indicatif présent, devant 5 et t.

Or dans moudre, la consonne finale du radical est l (latin mol-ere), que l'on retrouve dans moulons, moulez. Cette / s'est maintenue partout où elle était suivie d'une voyelle, mais elle a disparu par vocalisation et confusion avec la voyelle ou, dans moudre, moudrai, moudrais, tu mous (aujourd'hui écrit mouds), il moût (aujourd'hui écrit moudj. Le d de « moudre, moudrai » est euphonique (Voyez § 213). On l'a introduit par confusion dans : « tu mouds, il moud. »

§ 211. — Pour les verbe? en oir et en ir (non inchoatifs), la consonne terminant le radical se trouvait suivie d'une autre consonne aux mêmes temps que ci-dessus, moins l'infinitif (dont la flexion commence par une voyelle: oir, ir), c'est-à-dire au futur, au conditionnel et au singulier de l'indicatif.

Valoir, falloir, ayant le radical terminé par une l, cette l s'est vocalisée en u et a formé diphtongue avec l'a qui précédait : 1° dans vaut, faut; 2° dans vaudrait, faudrait, - 3° dans vaudra, faudra; et dans les différentes personnes de ces temps (celles du singulier seulement pour l'indicatif).

Dans vouloir, qui est un verbe à voyelle du radical variable, 17 s'est confondue avec la diphtongue ou du radical atone dans voudrai, voudrais (au lieu de uou/drai, uou/drais); elle s'est confondue avec la diphtongue eu du radical tonique au singulier de l'indicatif « il veui * au lieu de : il veull.

Faillir faisait à l'indicatif « il faut », comme falloir, qui remonte d'ailleurs au même verbe latin fallere. Le futur était aussi : je faudrai, qu'on remplace aujourd'hui par je faillirai , forme refaite sur l'infinitif.

Assaillir et tressaillir faisaient jadis : il assaut, il trèssaut, il assaudra, il tressaudra. Le futur et le conditionnel ont été refaits sur l'infinitif, et le singulier de l'indicatif, où l'on a rétabli 17 mouillée de la première personne, et où l'on a ajouté un e muet, ressemble aujourd'hui à un verbe de la première conjugaison, à travailler par exemple (Voyez ci-dessus § 190).

§ 212. — Ainsi, dans la conjugaison ancienne des verbes dont le radical se termine par « /, II, M, » il arrive que, au futur, au conditionnel et au singulier de l'indicatif (et à l'infinitif pour les verbes en re), cette / ou ces / sont remplacées par un u, qui s'ajoute à la voyelle précédente ou se confond avec elle.

VI. — Des consonnes euphoniques introduites dans la conjugaison.

§ 213. — Chaque fois que, dans la transformation d'un mot latin en mot français, une s dure, une» ou une /s'est trouvée rapprochée d'une r, il s'est introduit un d après n ou /, et un t après s, pour faciliter la prononciation. C'est ainsi que le latin gén[e)rum a donné gendre, etc. Ce fait s'est produit dans les verbes, après un radical terminé par /, s ou n, devant une flexion commençant par une r, c'està-dire devant les flexions du futur et du conditionnel {rai, rais) et devant celle de l'infinitif des verbes en re.

Le radical de môlere, d'où vient moudre, était mol, devenu moul en français. A la suite de la chute régulière de la voyelle atone e, qui séparait en latin le radical mol de la terminaison re (mol(e)re), on a eu moire, qui a été trans-

formé en moldre, moulure, puis moudre, par l'introduction d'un d euphonique entre l et r.

Dans absôlvere, XI était séparée de IV par une consonne et une voyelle qui sont tombées l'une et l'autre : absôl(ve)re. Dès lors un d euphonique s'est introduit dans la forme française : absoldre, absoudre.

Pour la même raison cons{ue)re par s douce a donné cousdre ; nâs(ce)re, naisse; cognôs{ce)re, connois/re; crés (ce)re, croisse; plân(ge)re, plaindre; fln(ge)re, feindre, etc. ; et au futur : cousdrai, absoudrai, etc.

§ 214. — Il faut remarquer que le d ou le t s'est maintenu même après la vocalisation ou la suppression de la première consonne dont il facilitait la prononciation. Aujourd'hui on dit moudre et coudre; la consonne finale du radical (/, s) est tombée, mais le d est resté.

Quand on veut, d'après l'infinitif actuel, retrouver le véritable radical de ces verbes, il faut donc, non seulement supprimer la dentale euphonique en même temps que la flexion re, mais encore rétablir l'ancienne consonne qui précédait cette dentale et la rendait utile : / dans moudre, s dure (ss) dans croître, s douce dans coudre : moul, croiss, cous. C'est ce radical ainsi complété que l'on trouvera dans les autres formes de ces verbes : « moulant, croissais, cousons, etc. »

§ 215. — Les verbes venir, tenir, valoir, falloir, etc., ont aussi une dentale euphonique au futur et au conditionnel : « tiendrai, viendrai, faudrai, vaudrai. »

§ 216. — On peut dire d'une façon générale que, toutes les fois qu'on a, soit au futur et au conditionnel seuls, soit à ces deux temps et à l'infinitif, un d ou un t, qui ne se retrouve pas dans les autres formes du même verbe, cette dentale n'appartient pas au radical latin. I) n'y a d'exception que pour prendre (latin préndere), qui Clkdat. 7

perd sa dentale étymologique à tous les temps autres que l'infinitif, le futur et le conditionnel, précisément par analogie avec les verbes où cette dentale est euphonique.

§ 217. — Dans les verbes dérivés des latins gém[e)re (geindre) ettrém(e)re (craindre), on devait avoir, d'après les lois phonétiques, non un d euphonique, mais un b; car c'est un b qui s'intercale ordinairement entre une m et une liquide. Mais les infinitifs «giembre oxigembre, criembre ou crembre », ont été de bonne heure remplacés par geindre, creindre (ensuite craindre, par une modification purement graphique), par analogie avec les verbes en aindre, eindre, dérivés des verbes latins en angere, ingère (Voy. § 208).

§ 218. — Nous avons déjà indiqué le rôle de \y euphonique §§ 173 et 174.

§ 219. — Un v eupbonique s'est introduit dans toutes les formes de l'ancien verbe po-oir, pou-oir, où le radical (peu tonique, ou pou atone) était suivi d'une voyelle : pouvoir, pouvant, ils peuvent.

Page 1