‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 56 sur 167 · VII. — Futur et couditionnel · texte numérisé non relu

VII. — Futur et couditionnel

Formation du futur et du conditionnel.

§ 290. — Les Latins n'avaient pas de temps spécial pour exprimer l'idée du conditionnel ; ils se servaient généralement, à cet effet, du subjonctif. Quant au futur latin, il n'a point passé en français. Il avait été remplacé dans le latin populaire par une périphrase formée de l'infinitif du verbe et de l'indicatif présent de l'auxiliaire habeo (j'ai).

On disait : cantare habeo, mot-à-mot en français chanter ai, c'est-à-dire foi à chanter. Puis, de très bonne heure, dès le latin populaire, l'auxiliaire s'est soudé à l'infinitif du verbe, et on a dit : cantardbeo, d'où le français chanterai.

§ 291. — Le futur français se compose donc de l'infinitif du verbe, plus ou moins modifié, et soudé à l'indicatif présent de l'auxiliaire avoir :

chanter -ai

chanter-as chanter-a chanter- ons chanter-ez chanter-ont.

Comme on le voit, aux deux premières personnes du pluriel, le radical de l'auxiliaire est supprimé : ons au lieu de avons, ez au lieu de avez.

§ 292. — Le conditionnel est formé de même avec l'imparfait du même auxiliaire, ou du moins avec les désinences de cet imparfait : chanterais, chanterais, chanterai?, etc. Le sens primitif de « je chanterais » est donc : « j'avais à chanter, je devais chanter ». C'est encore la valeur du conditionnel dans les locutions telles que : « jesavais qu'il chanterait », c'est-à-dire « je savais qu'il devait chanter ».

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner comment les différentes significations de notre conditionnel sont sorties de cette valeur première L

§ 293. — Le futur a donc les désinences de l'indicatif présent du verbe avoir, et le conditionnel celles de l'imparfait. Ces désinences ont été suffisamment expliquées ci-dessu-. Mais il nous reste à signaler les modifications que peut su-

1. Voyez sur ce point ma Nouvelle grammaire historique du français, page 242.

DU VERBE. i37

bir l'infinitif dans la formation du futur et du conditionnel.

§ 294. — L'a tonique de cantkre est représenté en français par l'efermé decha?iter. Mais dans canta,râbeo,ce même a devient atone, et comme il n'est pas à la première syllabe du mot, il doit se transformer en e muet, conformément aux lois que nous avons données (§ 15, ip). Dans la formation du futur de la première conjugaison, Yé de l'infinitif devient donc muet : chanter (prononcé chanté), mais chanterai.

§ 294 bis. — Les textes du moyen âge offrent souvent, pour la première conjugaison, des exemples de futurs contractes, où Ye muet est supprimé : donrai et même dorrai (par assimilation de Yn à IV) pour donnerai, menrai et m errai pour mènwai, lairrai pour laierai. Enverrai esl récent et résulte d'une analogie avec verrai.

295. — L'é tonique des verbes latins en ère est devenu oi en français : debére = devoir. Ce même e, étant atone dans deberâbeo, doit tomber ; et en effet on n'en trouve pas trace dans devrai. De la terminaison oir de l'infinitif, il ne reste donc a u futur que la consonne r. Avoir devrait faire et a fait « avrai », qui est devenu aurai par le changement du v en u, comme dans saurai de savoir. On trouve quelquefois les formes allongées deverai, avérai.

§ 296. — Les verbes en re changent au futur Ye final de l'infinitif en ai. On a seulement quelques exemples de formes telles que prenderai, metterai, perderai, venierai, avec un e euphonique (ou, peut être, amené par l'analogie avec les futurs de la première conjugaison).

§ 297. — Quant aux verbes en ir, Vi de l'infinitif doit. régulièrement tomber au futur, car Yi de audire (français : ouïr) est atone dans audirâbeo, et doit disparaître pour la même raison que Ye de haberkbeo, en français aurai. Le futur de ouïr est donc orrai. De même courir fait courrai, mourir : mourrai, venir : vendrai, tenir : tendrai. Ces deux

derniers futurs, où l'on remarque le d euphonique que nous avons déjà signalé § 215, ont subi une légère modification : on a substitué à Ye de vendrai, tendrai, la diphtongue ie du singulier de l'indicatif (Voy. § 302).

§ 298. — Mais dans un certain nombre de verbes en ir, comme mentir, dormir, souffrir couvrir, Vi de l'infinitif, devenu atone au futur, n'a pas pu tomber complètement, à cause des groupes de consonnes, dont la prononciation offrait difficulté. Dans ce cas, d'après Ja règle générale, Vi devrait être remplacé par un e muet, et on aurait alors : menterai, dormerai. Mais, sous l'influence de l'infinitif, Vi latin s'est maintenu, et nous disons : dormirai, souffrirai, etc.

§ 299. — Enfin, même en dehors de la protection des groupes de consonnes, Vi de l'infinitif de tous les verbes inchoatifs se maintient au futur, vraisemblablement parce que ces verbes ont un i à toutes les personnes de tous les autres temps.

Redoublement de Vr.

§ 300. — Certains futurs et conditionnels se terminent en rrai, rrais, au lieu de rai, rais. Les infinitifs courir et mourir ayant deux r, il est naturel de les retrouver au futur : courrai, mourrai. Mais les deux r de verrai, cherrai (de choir), pourrai, demandent une autre explication. Les infinitifs de ces verbes ont été successivement vedeir, veeir, veoir, voir, — chadeir, chaeir, cheoir, choir — podeir, poeir, pooir, pouoir, pouvoir. Le d des formes les plus anciennes dérive du t ou du d des mots latins cadere, videre, * potere, et se trouvait aussi dans les formes les plus anciennes du futur. Le futur primitif de ces verbes était en drai; puis la première consonne s'est assimilée à la seconde, phénomène fréquent dans la phoné-

tique de toutes les langues, et les futurs en drai sont devenus des futurs en vrai. Ajoutez orrai, de ouir (jadis odir).

§ 301. — H y a dans la langue des futurs en drai qui ne sont pas devenus en rrai, parce que cette terminaison était précédée d'une consonne (perdrai, i'a/drai, vo/drai), circonstance qui a protégé le d, même après que la consonne précédente a été vocalisée et a disparu, comme dans faudrai, voudrai.

Pour le futur de vouloir on trouve aussi la forme vourrai, qui s'explique par l'assimilation de la consonne finale du radical (voul) à IV de la flexion (rai), tandis que dans voudrai il y a eu intercalation d'un d euphonique entre les deux consonnes (Voy. § 213 et 214).

Substitution exceptionnelle, au futur et au conditionnel, du radical tonique au radical atone.

§ 302. — Au futur et au conditionnel, on devrait toujours avoir la voyelle du radical atone. (Pour la définition du radical atone, voyez § 169 et suivants.) Mais dans quelques verbes on a substitué à cette voyelle la voyelle ou la diphtongue du radical tonique : on dit tiendrai, viendrai au lieu de tendrai, vendrai (qui se confondaient avec les futurs des verbes vendre, tendre), boirai (sous l'influence de l'infinitif boire), au lieu de l'ancien bevrai. L'ancien futur de asseoir était 'fasserrai; on dit aujourd'hui : j'assoirai ou j'assiérai, avec l'un ou l'autre des radicaux toniques entre lesquels on hésite pour la conjugaison de ce verbe (Voyez ci-dessus § 174).

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