‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 185 sur 279 · DE LA CONSTRUCTION ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

DE LA CONSTRUCTION ANALYTIQUE

Puisque partout les hommes ne parlent que pour communiquer leurs pensées, et que partout l'analyse de la pensée est la même, renonciation de cette pensée, fondée sur l'analyse (en grec a.jcà\)(Tt.i; , mot formé de ava , de nouveau , et de >.yw,je résous), c'est-à-dire la construction analytique des mots, doit être aussi partout la même. Littéralement , qui dit analyse dit résolution ou développement d'un tout dans ses parties. Il ne peut donc y avoir, dans toutes le§ langues, qu'une seule manière nécessaire pourformer un sens avec les mots ; et cette manière unique consiste dans l'ordre successif des relations qui se trouvent entre les mots, dont les uns sont énoncés comme devant être modifiés, restreints, ou déterminés, et les autres comme modifiant, restreignant, ou déterminant ceux-là. Les premiers excitent l'attention, la dirigent, ou la fixent; ceux qui suivent la satisfont successivement en achevant de compléter le tableau de la pensée : et cette énonciation de la pensée est analytique lorsque les mots qui en expriment les différentes parties se présentent dans le même ordre qu'ont entre elles ces mêmes parties dans l'ana/yse delà pensée.

Cet ordre est le plus propre à faire apercevoir les parties que la nécessité de l'élocution nous force de donner à la pensée. Chaque pensée en ellemême n'est qu'un seul acte de notre entendement, qui aperçoit à la fois toutes les idées dont il juge, et qui devrait les énoncer toutes à la fois, s'il lui était possible de les manifester comme il les aperçoit, ainsi que cela se pratique dans le langage d'action. Mais nous sommes forcés de recourir aux mots pour communiquer au dehors cette pensée unique, ces idées, ces rapports, que notre entendement aperçoit par une seule opération rapide et iustantanée;etchaquemotnepeutexprimerqu'une partie de ce que nous avons à dire; alors il faut au moins que l'ordre successif de ces mots nous indique les rapports que ces parties ont entre elles ; afin que du concert de ces rapports naisse l'expression totale de la pensée dans l'ordre le plus clair et le plus méthodique.

Qu'on ne s'étonne pas, si nous disons que notre entendement aperçoit à la fois toutes les idées qui sont comme enveloppées dans une pensée composée. Il en est à cet égard de l'entendement comme de la vue. La vue embrasse à la fois tout ce qui frappe les yeux; elle voit tout d'un clin d'œil, et non pas un objet après l'autre; et ce n'est que lorsque nous voulons rendre compte de ce que nous voyons, ou à nous-mêmes, ou à autrui, que nous sommes obligés de regarder successivement ce que nous voyons à la fois. Il en est absolument de même de noire entendement. Quand il juge, il aperçoit à la fois tout ce qui s'offre à lui, tout ce qui sert à

lui faire porter un jugement; et il n'envisage successivement les idées partielles qui composent son jugement qu'autant qu'il veut se rendre compte des impressions partielles qu'elles font sur lui. Or, ce compte, il est forcé de se le rendre lorsqu'il veut manifester son jugement par la parole, parce qu'alors il a nécessairement besoin de concevoir les sensations d'une manière bien distincte, afin de les exprimer chacune par leur terme propre, et de les présenter successivement dans l'ordre le plus convenable à une énonciation claire et-précise. C'est dans ce sens que nous avons déjà dit que l'analyse de la parole est fondée sur l'analyse de la pensée.

La construction analytique est donc la seule nécessaire au langage. Les langues diffèrent dans les noms des différents objets ; dans les mots destinés à exprimer les qualités, les modifications, les attributs de ces objets ; dans les accidents des mots; dans la manière d'exprimer la corrélation ou la dépendance mutuelle des mots; dans l'usage des métaphores et autres figures propres à chaque langue; dans les tours de la construction usuelle; dans les idiotismes. Mais, dans toutes, la pensée qu'on veut énoncer est représentée par des mots, qui, dans la construction analytique , doivent avoir entre eux le même ordre, lesuiémes rapports, qu'ont entre elles les idées partielles que chacun d'eux représente.

Ainsi, comme dans l'analyse du jugement on aperçoit d'abord le sujet , ou l'idée principale dont on juge, ensuite l'attribut, dont on discerne la convenance ou la disconvenance avec l'idée prmcipale : de même, dans la construction analytique^ il faut énoncer d'abord le sujet, et ensuite latiribut, qui exprime l'existence intellectuelle du sujet sous telle relation à telle modification déterminée: Coriolan a battu les Volsques. Ensuite on y ajoute les mots nécessaires pour expliquer, ou déterminer, ou restreindre, dans le même ordre que ces idées se présentent à l'esprit dans l'analyse de la pensée. Si l'on veut exprimer la gloire immortelle du sujet Coriolan, on placera à côté de ce mot l'adjectif immortel, parce que le modificatif , n'étant que le substantif lui-même, considéré avec telle modification, ne doit pas être séparé du substantif ; et l'on aura cette phrase : l'immortel Coriolan a battu les Volsques. Tous les autres mots propres à restreindre ou à étendre la valeur des mots essentiels de la proposition , seront mis à la suite de ceux qu'ils modifient, afin que leur place marque mieux l'influence qu'ils exercent sur la proposition, par le rapport immédiat du mot qui suit, avec celuiqui précède. Veut-on exprimer l'âge du sujet, on mettra, par apposition, à -peine âgé de 28 ans : l'immortel Coriolan, à peine âgé de 28 ans, a battu les Volsques. Veut-on étendre l'idée exprimée par le verbe a battu , on placera

à côté de lui un adverbe : l'immortel Coriolan, à peine âge de 28 ans, a haltu complètement 1rs Volsques. Enfin on y insérera, de la même manière, d'autres phrases explicatives ou déterminatives, toujours en les plaçant le plus près possible des mots dont elles modifient la valeur. L'immortel Coriolan, à peine âgé de 28 ans, a battu complètement, en moins d'une année, et avec des troupes peu nombreuses, cinq armées Volsques, commandées successivement par les plus habiles généraux. Tel est le procédé de la construction analytique.

Îil5 ti tÔNSTJaUCTlOlV FIGURÉE.

Le procédé de là construction figurée est bien différent de celui de la construction analytique : il s'écarte de diverses manières de cet ordre analytique et simple, cotntne nous l'avons déjà fait voir en traitant des Vropes et des figurés de construction. (Voy. ces articles.) La vivacité de l'imagination, l'émotion que produisent les passions, le désir d'énoncer plusieurs idées à la fois, la multitude des idées accessoires qui se pressent et se présentent en foule, et quelquefois le besoin de l'harmonie, dérangent plus ou moins la construction ànalyt'ique. Tantôt on supprime des mots rigoureusement nécessaires, dont on se contente d'énohcer les corrélatifs : de là la construction elliptique par opposition à la construction pleine. Tantôt on ajoute des mots surabondants, pour donner plus de force et d'énergie à l'expression de la pensée : de là le pléonasme et l'emploi des mots explétifs. Ici, l'on répèteplusieursfoislemême mot, pour mieux inculquer aux autres une idée dont où est vivement affecté : c'est la répétition. Là, on construit les mots plutôt selon le sens et la pensée (jue selon l'usage et la construction ordinaire ; ce qui donne lieu à \asijntaxe. Ailleurs, on transporte les mots du lieu où ils devaient être naturellement en un autre lieu : de là Yinversion, opposée à la construction directe. Enfin qu.elquefois on se sert de façons de parler qui ne peuvent être analysées sans altération: ce sont les îrfiotismes.

Mais, dans tous ces cas, il faut que celui qui lit ou qui écoute, guidé par l'analogie, puisse placer facilement les divers sens dans l'ordre analytique, suppléer les mots qui ne sont pas exprimés, et enfin rectifier aisément l'espèce d'irrégularité apparente de renonciation. Si l'analogie se trouve en défaut, Si la construction analytique ne peut pas facilement être substituée à la construction figurée, ce n'est plus là line construction figurée, mais un langage inconnu, inintelligible; ce ne sont pas des figures de cotiélruct'wn, inais c'est du phébus, du galimathias.

La cotislruction figurée est donc celle où l''on ne

suit pas l'ordre et les procédés cle la construction analytique, mais dans lafjuelle les procèdes de celte dernière doivent pouvoir être toujours facilement aperçus, substitués ou suppléés- On l'appelle figurée, parce qu'elle prena une forme, ou une figure qui n'est pas celle de la construction analytique.

Comme nous n'avons parlé que légèrement et en passant de ce qu'on appelle synthèse en matière de Grammaire , nous pensons que c'est ici le cas d'en traiter avec plus de développements.

DE LA SYNTHESE

(Ou syUepse.)

On construit quelquefois les mots, non pas conformément aux règles de la concordance relative aux nombres et aux genres, mais relativement à la pensée qu'on a dans l'esprit ; non pas selon les mots, mais selon le sens ; et cette construction régulière s'appelle synthèse (mot grec, formé de (Tw, avec, et de TiQvjf^i, placer, mettre.) La synthèse consiste donc à remettre dan-s leur ordre respectif les parties éparses d'un tout : c'est, comme on le voit, l'opposé de Vanalyse,qui consiste, elle, à séparer les parties d'un tout pour enseigner à les connaître. En voici des exemples :

Une infinité de personnes qualifiées ont pris la peine de me témoigner le déplaisir qu'ils en ont eu. Us au masculin, tandis que personnes qualifiées est au féminin, par égard à l'objet signifié, aux hommes, et non pas aux mots.

Les vieilles gens sont soupçonneux, et non pa s soupçonneuses, quoique vieilles gens soit au fémi nin.

Laissant sa mère avec sa femme et six enfar t prisonniers, et non pas prisonnières.

Mais l'usage a-t-il pu autoriser ces constructions irréguiières, contraires à la loi de la concordance ? N'est-il pas plus vraisemblable que toutes les phrases qu'on rapporte à la synthèse ne sont que des tournures elliptiques ? On peut du moins le prouver avec succès pour la plupart de ces phrases :

Les v'ieilles gens sont soupçonneux, c'est-à-dire les vie'illes gens sont des hommes soupçonneux.

Laissant sa m'ere avec sa femme et six enfants prisonnia^s, c'est-à-dire , laissant huit individus, favoir sa mère avec sa femme et ses six enfants^ prisonniers ; ou laissant sa mère avec sa femme et ses enfants, en tout huit individus, prisonniers.

Si l'usage autorise la violation de la concordance dans les expressions : mon âme, ton épée,son umitiî, etc., c'est en faveur de Veuphonïe; et ce naotif est très-puissant dans notre langue. Mais dans les phrases rapportées à la synthèse, on ne voit aucun motif de cette nature.

DE LA SYNTAXE

Pour ce qui est de Yirwersion, nous ajouterons à ce que nous en avons dit (page 108), qu'il existe une construction primitive et commune à tou(es les langues; et celte construction est celle dont nous avons parlé sous le nom de construction analytique. En effet, la parole doit être l'image tidele de la pensée : mais la pensée étant indivisible par sa nature, et ne pouvant par conséquent être l'objet immédiat d'aucune image, on est obligé de considérer séparément et successivement les idées qui en sont l'objet : c'est donc Yanalyse de la pensée qui peut seule être représentée par la parole. Si nous observons ce qui se passe dans notre entendement, lorsqu'il prononce un jugement, nous nous convaincrots facilement que ce jugement est un acte unique, indivisible; c'est la perception de l'existence intellectuelle (Je tel sujet déterminé sous telle relation à tel attribut aussi déterminé. Tant que ce jugement demeure dans notre entendement, il conserve cette même indivisibilité : mais si nous voulons le manifester au dehors par la parole, nous sommes forcés de considérer, l'une après l'autre, les idées qui en sont l'objet et leurs relations : d'abord l'idée du sujet, puis celle de l'attribut, et la convenance ou la disconvenance qui se trouve entre ces idées, afin de pouvoir les exprimer chacune par les mots convenables. Or, dans cette considéiation abstractive, analytique, l'idée du sujet se présente la première, parce qu'il est bien naturel que notre entendement perçoive un être avant d'en obi;erver la manière d'être. Il fî^ut donc aussi, pour que la proposition soit l'image exacte et fidèle du jugement, qu'elle énonce d'abord le sujet, et ensuite l'attribut, puisque, dans l'ordre de la perception, la priorité appartient à celui-là, et la postériorité à celui-ci. Cette succession des idées du sujet et de l'attribut, succession qui est esseniielle d'après la nature même de ces idées, est donc l'objet naturel de l'image qqe la proposition doit produire : et comme un discours, quelqueétendu qu'il soit, n'est qu'une suitede propositions, cet ordr(! de mots, ()ui n'est autre que l'ordre analytique, est l'ordre direct et prin^itif qui doit servir de base à la sijntaxe de toutes les langues.

Insistons encore sur ce principe, à cause de sa grande importance. La parole, dans quelque langue que ce soit, n'a pas d'autre objet que renonciation claire et précise de la pensée, il est bien évident que si les propositions ne sont pas l'image fidèle de nos jugements et de nos affections, elles exprimeront ce qu'elles ne doivent pas exprimer, ou elles l'exprimeront d'une tout autre manière que celle qui convient à nos pensées, et qu'elles induiront ainsi en erreur les personnes à qui nous voulons les communiquer, il faut donc que les propositions peignent fidèlement les idées objec-

tives de la pensée, et leurs relations, daps le même ordre que notre entendenient leS' perçoit : or , relativement à la perception , il y ^ nécessairement une succession dans ces idée^ et dans leurs relations , puis<)ue , pour prononcer un jugement, notre entendement doit percevoir l'une de ces idées avant l'autre ; la j^roposition , pour être la peinture fidèle de notre pensée, doit donc aussi présenter ces idées l'une après l'autre, dans le même ordre et selon la succession analytique des idées partielles que l'on distingue dans la pensée, par l'abstraction. Ainsi la ma|che directe et primitive de toutes les langues est la construction analytique.

La succession analytique des idées est donc le vrai, le seul principe, sur lequel doivent être basées les lois de la syntaxe dans toutes les langues imaginables. Son influence sur les langues est nécessaire, essentielle, irrésistible, puisque cette succession analytique est fondée sur la nature mêfne de la pensée et sur les procédés de l'entendement humain, qui se rencontrent les mêmes dans tous les temps et chez tous les peuples, et qui sont essentiellement invariables, malgré les caprices des hommes et leur mutabilité. Sans cet ordre analytique, les lois d'une sijntaxe seraient sans fondement, sans appui, sans autorité, puisqu'elles ne seraient pas établies sur la nature de la pensée ; elles seraient versatiles et arbitraires, puisqu'elles n'auraient plus une base fixe et invariable; elles seraient sans effet, puisqu'il serait impossible qu'elles fournissent les moyens dépeindre fidèlement la pensée par la parole ; et alors les mots, sans relation nécessaire entre eux, ne formeraient plas qu'un vain bruit vide de sens. (Estarac).

Peut-être serait-il utile maintenant d'entrer dans la syntaxe de chacune des parties du discours; mais, comme notre Grammaire ne s'adresse point aux enfants, et la manière dont nous procédons le prouve assez, itous croyons plus avantageux de résumer succinctement tout ce que nous venons de dire sur la phrase et sur la proposition; puis nous donnerons deux modèles d'analyse grannnaticale, qui ne peuvent manquer de graver profondément dans les esprits les principes généraux que nous venons d'émettre.

Nous extrayons le résumé suivant de la syntaxe de l'abbé Fabre.

La syntaxe a donc pour olyet la structure de la phrase : elle fixe les inflexions sous lesquelles les mots doivent y paraître, et la place qu'ils doivçjît y occuper.

La phrase peut être considérée grammaticalement ou logiquoment. Considérée grammaticalement, elle a tout autant de parties qu'elle contient de mots. Considérée logiquement, elle n'eu a qu^ trois. Ces trois parties sont le sujet^ la copule, e^

GRAMMAIRE FRANÇAISE

l'attribut; et quel que soit le nombre des parties grammaticales d'une phrase, c'est-à-dire des mots qui concourent à sa structure, ils appartiennent ou au sujet ou à l'attribut. Nous en exceptons les conjonctions et les interjections ; car ni les unes, ni les autres ne concourent à la formation des parties logiques de la phrase, comme nous le prouverons bientôt.

Le sujet présente l'idée primordiale, celle à laquelle on en attribue une autre.

L'attribut présente l'idée secondaire, celle qu'on attribue à l'idée primordiale.

La copule présente l'idée intermédiaire, celle qui lie l'attribut au sujet. (Voy. page 383).

Dans ces locutions :

L'élude est amère,mais la science est douce; il y a deux phrases, parce que chaque locution renferme un sujet, une copule et un attribut.

L'étude est amère ;

Voilà la première : l'étude en est le sujet, parce qu'elleprésenteridée primordiale, celle à laquelle on en attribue une autre. Amère, voilà l'attribut, parce qu'il présente l'idée secondaire, celle qu'on attribue à l'étude. Est, \oi\a. la copule, parce qu'il lie l'attribut amère avec le sujet l'étude, en exprimant l'existence de cette idée primordiale l'étude avec cette idée secondaire amère.

Mais la science est douce.

Voilà la seconde : la science en est le sujet, douce en est l'attribut, est la copule.

Puisque la copule lie l'attribut au sujet, en exprimant l'existence du sujet sous l'attribut, il s'ensuit nécessairement que le verbe simple, le verbe être, est toujours la copule de la phrase, parce que lui seul peint lexistence. Aussi, lors même que la phrase ne présente pas le verbe être, celui-ci est cependant la copule, parce qu'il y a alors un verbe contracté dans lequel il est renfermé. Ainsi, dans cette locution :

La défiance blesse l'amitié, et le mépris la lue; il y a deux phrases qui ont chacune pour copule le yerhe être, quoiqu'il n'y soit pas exprimé, parce qu'il est renfermé dans les verbes contractés qui y sont. C'est comme s'il y avait :

La défiance est blessant l'amitié, et le mépm est la tuant.

Nous avons dit que, quel que soit le nombre des mots qui composent une phrase, ils appartiennent tous au sujet ou à l'attribut. En effet, ces mots sont alors sous la dépendance ou du sujet, ou de l'attribut : ce sont des compléments, c'est-à-dire qu'ils complètent l'idée que présente la partie logique à laquelle ils appartiennent, laquelle idée resterait, sans eux, vague, incertaine, indéterminée, ou incirconstanciée: qu'on nous passe le terme, parce qu'il exprime parfaitement notre pensée. Ainsi dans cette phrase :

L'oubli d'un bienfait estsouvent le crime du b'ienfaiteur ;

l'oubli , voilà le sujet ; le crime , voilà l'attribut. Mais ces deux parties sont incomplètes. Séparées des autres mots de la phrase, elles ne présenteraient aucun sens. On aurait :

L'oubli est le crime

Or ces trois mots ne présentent qu'un tableau informe qui ne signifie rien. On voit donc que les autres mots qui sont sous la .dépendance du sujet et de l'attribut leur appartiennent, et concourent à leur formation. D'un bienfait appartient à l'oubli, et c'est du concours de ces mots que se forme le sujet de la phrase. Ce n'est pas à l'oubli tout seul qu'on adapte l'attribut le crime du bienfaiteur, c'est à l'oubli d'un bienfait, c'est à l'ensemble des idées que présentent ces mots. L'oubli est le mot dominant ; d'un bienfait en est le complément. Du bienfaiteur appartient à le crime, et c'est du concours de ces mots que se forme l'attribut de la phrase ; ce n'est pas le crime tout seul qu'on adapte au sujet l'oubli d'un bienfait, c'est le crime du bienfaiteur, c'est l'ensemble des idées que présentent ces mots réunis. Le crime est le mot dominant de l'attribut ; du bienfaiteur en est le complément. Souvent appartient aussi à l attribut, il exprime dans quelles circonstances a lieu cet attribut ; sans cette modification souvent, l'attribut ne conviendrait plus au sujet, parce qu'il serait faux de dire simplement :

L'oubli d'un bienfait est le crime du bienfaiteur.

1» Un mot dominant peut avoir plusieurs compléments distincts, c'est-à-dire indépendants les uns des autres , complétant séparément le mot dominant; et ces compléments peuvent être ou semblables, ou différents : semblables, s ils complètent le mot dominant sous le même point de vue; si leur relation avec ce mot est la même ; ce que l'on connaît, quand on peut les soumettre à une seule et même question. Différents, s'ils complètent le mot dominant sous différents points de vue, si leur relation avec ce mot n'est pas la même; ce que l'on connaît, quand on peut les soumettre à diverses questions. Fixons ces idées par des exemples. Dans ce vers :

Le plaisir, sous des fleurs, te dérobe un abyme ;

dérobe a trois compléments distincts et différents, parce qu'il est complété sous trois points de vue différents : chacun de ces trois compléments sous des fleurs, te, un abyme, a une relation différente avec dérobe. Dérobe, quoi? un abyme; à qui? te, (à toi ) ; sous quoi ? sotw des fleurs. On voit que ces trois compléments sont soumis à trois questions différentes. Au contraire, dans celui-ci ; Cultive l'amiiié, les talents , la vertu ;

cultive a aussi trois compléments distincts, mais semblables : chacun de ces compléments, l'amitié^

DE LA SYNTAXE

les talents, la vertu, complète cultive sous le même point de vue, sous le même rapport ; aussi sont-ils tous trois soumis à la même question : Cultive, quoi? l'amitié; quoi encore? /es talents; quoi entore? la vertu.

2° Le complément d'un mot peut résulter de plusieurs mots dépendants les uns des autres, et par conséquent compléments les uns des autres. Dans cette phrase ;

L'homme sévère dans ses mœurs, et exact dans ses devoirs de religion, est assez vengé des sarcasmes des libertins par l'estime des honnêtes gens ;

L'homme, est le mot dominant du sujet : il a deux compléments distincts , mais semblables. Sévère dans ses mœurs, en est un ; exact dans ses devoirs de religion, voilà, l'autre. Ces deux compléments sont distincts, parce que ce sont deux groupes indépendants l'un de l'autre, complétant séparément l'homme, dont ils dépendent immédiatement. L'homme sévère dans ses mœurs; l'homme exact dans ses devoirs de reHgion: Ces deux compléments sont semblables, pat ce qu'ils complètent tous deux le mot dominant l'homme sous le même point de vue. Or, ces deux compléments résultent de plusieurs mots dépendants les uns des autres. Dans le premier, sévère dans ses mœurs, ses est complément de mœurs; ses mœurs est complément de dans; dans ses mœurs est complément de sévère; et toute cette série de mots se termine à l'homme, dont elle est le complément. Dans le second : exact dans ses devoirs de religion, religion estcomplément de la proposition de; de religion est complément de ses devoirs; ses devoirs de religion est complément du mot dans; dans ses devoirs de religion est complément de exact; et toute cetle chaîne de mots se termine aux mots l'homme, qu'elle complète. Passons à l'attribut.

Vengé, voilà le mot dominant de l'attribut : il a trois compléments distincts, mais différents. Assez, est le premier; des sarcasmes des libertins, le second ; par l'est'ime des honnêtes gens, est le troisième. Ces trois compléments sont distincts, parce que ce sont trois groupes d| mots, tous dépendant immédiatement du mot dominant, et non les uns des autres : vengé assez, vengé des sarcasmes des libertins, vengé par l'estime des honnêtes gens. Ces trois compléments sont différents, parce qu'ils ne complètent pas le mot dominant vengé sous le même point de vue : ils sont soumis à trois questions différentes : vengé, à quel point? assez;

des (de les). Des libertins est complément de le» sarcasmes; les sarcasmes des libertins est complément de la préposition de, et cetle chaîne de mots complète vengé. Par l'estime des honnêtes gens, voilà le second ; honnêtes est complément de les gens; les honnêtes gens est complément de de; des honnêtes gens est complément de l'estime; l'estime des honnêtes gens est complément de par ; et cette longue suite de mots , par l'estime des honnêtes gens, se termine à vengé, qu'elle complète.

Nous n'entreprendrons pas ici de distinguer par des dénominations différentes tous les compléments différents que peut avoir un seul et même mot : il serait peut-être difficile de trouver des dénominations qui caractérisassent bien leurs différentes manières de compléter. Du reste, cela n'est pas nécessaire pour l'intelligence des règles de la syntaxe. Nous nous contenterons d'en remarquer un seul, qu'il importe essentiellement de savoir distinguer des autr* s, comme on le verra dans la suite. Lorsqu'un verbe a pour complément un substantif ou un pronom, et que ce complément est immédiatement sous sa dépendance, et non sous celle d'une préposition, on l'appelle complément immédiat. Ainsi dans ces vers :

La paresse offre à l'homme une fausse doxtceur: Les vrais plaisirs sont ceux gu'out achetés les peines;

une fausse douceur est complément immédiat du verbe offre, parce que cette locution est immédiatement sous la dépendance de ce verbe, et non sous celle d'une préposition. Que est complément immédiat du verbe ont achetés, parce qu'il lui est adapté sans le secours d'une préposition.

Quelquefois le pronom est adapté au verbe sans le secours d'une préposition, quoiqu'il n'en soit pas le complément immédiat. Mais alors il renferme toujours la préposition à. Ainsi dans ces vers :

Je veux, me respectant moi-même, Que mon ami me fasse honneur, Qu'on m'estime par ce que j'aime; L'estime est le premier bonheur;

le pronom me devant respectant et estime, est complément immédiat; parce que c'est comme s'il y avait estime moi, respectant moi ; mais il ne l'est pas devant fasse honneur, parce que ce me est pour à moi ; fasse honneur à moi. C'est honneur

de quoi? des sarcasmes des libertins ; parquoi?par ' qui est le complément immédiat de /"osse. Au reste.

l'estime des honnêtes gens. Or, de ces trois compléments, il y en a deux qui résultent d'un ensemble de mots compléments les uns des autres : des sarcasmes des libertins, voilà le premier; les liber t'ins est complément de la préposition rfe, renfermée, comme on le sait, dans l'article contracté

tous les verbes ne sont pas susceptibles d'un complément immédiat ; ceux qui se trouvent dans ce cas permettent toujours d'interroger par qui, quoi. Ainsi, aimer, chanter, par exemple, sont susceptibles d'un complément immédiat, parce qu'on peut dire aimer, qui? chanter y quoi?

GRAMMAIKK

Lorsqu'un mot a pour complément une phrase, elle est apjx lée complétive. Dans celle-ci :

V ambitieux qui mé]?rise les voies obliques et les moyens fâcheux à l'aninur-yropre, et qui ne veut s'élever que par les marques du mérite personnel et par l'appui des honnêtes gens, est un homme dont l'espèce est malheureusement trop rare; les mot§ dominants sont l'ambitieux... est un hornnie. Les compléments de ces mois sont tous des phrases : l'ambitieux a deux cpmplepienls dislincis; qui mépi'ise les voies obliques ei les moyens fâcheux à l amour-propre, en voilà un. Or c'est une phrase, parce qu'il y a un sujet, une copule et un attribut: qui est méprisant, i'ic. Quineveut s élever que par les marques du mérite personnel et par l'appui des honnêtes gens, voilà l'autre; c est aussi une phrase; qui est ne voulant, etc. Un homme a pour complément : duni l'espèce est malheureusement trop rare. Or ce complément est une phrase : l'espèce duquel est... rare. Et parce que ces phrases sont des compléments, on lés appelle phrases compléiives.

On peut encore considérer comme des phrases complétives celles qui, au lieu de compléter un seul mot de la phrase dominante, complètent la phrase dominante tout entière, et non exclusivement qufl|ues-uns des mots qui la composent. Ainsi dans ces vers ;

Si le ciel t'a doué d'un rayon de génie, Un jour tu sentiras l'aiguillon de l'euvie ;

la première phrase peut être regardée comme complétive de la seconde, qui est la dominante, parce qu'elle est ncce-saire a la plénitude du sens de celle-ci. Elle en est une partie int<grante; un jour tu sentiras l'aiguillon du l'envie, supposé que le Ciel t'ait doué d'un rayon de génie.

Lorsqu'une phrase en renferme une autre qui n'est le complément d'aucun des mots qui la composent, ce^t une phrase incidente.

Le méchant, dit Jiivénal, ne peut jamais jouir d'un bonheur pur : dit Juvénal , est une phrase mcidente, parce qu'elle ne concourt à la formation d'aucune dés parties lofjiques de celle où elle est insérée; elle n'est sous la dépendance daucun des mots qui la composent. Il y a cette différence entre une phrase complétive et une phrase incidente, qu'on ne pourrait supprimer celle-là sans altérer la partie logique qu'elle complète, sans la mutiler; et l'on peut toujours retrancher une phrase incidente sans nuire à la phrase où elle est insérée; celle-ci n'en conserverait pas moins toute sa plénitude. L'expérience est facile a faire sur les exemples que nous venons de donner de ces deux phrases.

Un enchaînement de propositionsliées entre elles par des conjonctions ou par le sens, et concourant ensemble au développement d'une pensée,

est ce qu'on appelle une période. Ainsi l'ensemble des propositions suivantes forme une période.

Quand l'hypocrisie veut prendre le langage, de l honneur et de la franchise, on s'en aperçoit à l'instant à une sorte de discordance et de maladresse, à ce caractère de fatigue qui accompagne un rôle, à Celte exagération qui est le signe certain d'un sentîrnent composé; parce qu'on sait que les véritables vertus se développent sans effort, et paraissent comme l' épanchement naturel d'une belle âme.

Il importe de remarquer ici que la même phrase peut avoir plusieurs sujets et plusieurs attributs distincts. Dans ces beaux vers de Voltaire :

Ne sais-tu pas encore, homme faible et superbe, Que l'insecte insensible, enseveli sous l'herbe, Et l'aigle impérieux qui plane au haut du ciel. Rentrent dans le néant aux yeux de l'Éternel? Les mortels sont égaux : ce n'est point la naissance, C'est la seule vertu qui fait leur différence. Il est de ces esprits, favorisés des cieux, Qui sont tout par eux-mémc et rien par leurs aïeux.

Cette phrase complétive :

Que l'insecte insensible, etc.

El l'aigle impérieux, etc.

Rentrent dans le néant, etc.;

a deux sujets distincts; l'insecte avec ses compléments, et l'aigle avec les siens : l'attribut rentrent dans le néant, etc., est adapté également à l'un et à l'autre.

Cette autre phrase complétiye :

Qui sont tout par enx-mime et rien par leurs aïeux;

a deux attributs distincts : tout par eux-mênie, en voilà un ; rien par leurs aïeux, voilà l'autre. Us sont distincts, parce qu'ils sont adaptés séparément au sujet qui. Aussi l'on pourrait en faire deux ! phrases, et dire :

Qui sont tout par eux-même, et qui ne sont rien par leurs aïeux.

De même lorsqu'il y a plusieurs sujets distincts, on leurrait faire tout autant de phrases particulières qu'il y a de sujets. On pourrait dire :

Que l'insecte insensible, enseveli sous l'herbe, Rentre dans le néant aux yeux de l'Éternel ;

et

Que l'aigle impérieux qui plane au haut du ciel Rentre dans le néant aux yeux de l'Eternei.

Les conjonctions et les interjections ne concourent point à la formation des parties logiques de la phrase. En effet, ni les unes ni les autres ne leur appartiennent. Les interjections équivalent seules à des phrases ; ce sont, dirions - nous , celles du cœur : on peut les regarder conime des phrases incidentes qu'on peut exç|ure de la phrase

bk iA SYNTAXE.

où elles sont insérées sans altérer aucune de ses parties logiques. Par exemple, dans ces vers :

Ce fantôme attrayant qu'ils veulent tous saisir, C'est la douleur, hélas ! sous l'habit du plaisir ;

quand on ôterait hélas, le sens n'en conserverait pas moins toute sa plénitude.

Les conjonctions lient ensemble ou deux sujets distincts, ou deux attributs distincts, ou deux compléments distincts, ou un complément au mot dont il dépend, ou enfin plusieurs phrases entre elles. Elles supposent donc ces phrases ou ces parties de phrases déjà formées; on ne peut lier que ce qui existe déjà. Elles n'appartiennent donc point aux parties logiques de la phrase. On ne réclame leur secours que pour réunir en un seul et même tout plusieurs parties éparses, que pour former le discours, dont elles sont la partie systématique, comme le remarque l'abbé Girard.

D'après les notions que nous venons de donner sur la phrase, on voit qu'elle obéit aux lois de la syntaxe sous deux f)ointsde vue différents, tant

(Voyez ce que nous avons dit des figures de syntaxe et de conatrucl'ton.)

Les notions que nous venons de donner sur la phrase et sur ses parties logiques et grammaticales, sur la syntaxe et sut* la construction en général, faciliteront be;iucoup les règles particulières de convenance ou d'accord qui nous restent à établir. Mais auparavant, nous anahjserons grammaticalement, avec Du Marsais et î'abbé Fabre , une idylle de madame Deshoulieres, et une pièce de vers d«^ Ci ébillon fils; on ne doit pas craindre de s'égarer sur les traces d'aussi savants Grammairiens. Si les détails dans lesquels nous sonnnes obligés d'entrer paraissent vains, ou tout au moins minutieux, à quelques personnes qui ne savent envisager b s choses que supeifiiie leil)ent, nous leur repondrons que rfln«/j/Ne raisi-nnée des parties de la pltrase est la boussole qui doit {juider tous ceux qui veulent être conduits par des voies sûres et éclairées. La parfai e connaissance des parties de la phrase est un Mumbeau qui répand, non pas seulement des rayons, mais des éclats de lumière, sur toutes les parties de la syntaxe, et eii

sous le rapport de ses parties logiques que de ses j particulier sur l'arrangement et la disposition des parties grammaticales. Mais dans les règles que ' mots, cet objet si in»porlant, et d'où naissent la

nous établirons sur les parties grammaticales se ront renfermées celles qui regardent les parties logiques. Disons encore un mot de la syntaxe en général, des figures qui peuvent embellir l'expression, et des vices qui peuvent la souiller.

La syntaxe est niturelle ou figurée. Lorsqu'on veut communiquer aux autres sa pensée, on est obligé de la décomposer, de l'analyser, d'étaler, pour ainsi dire, les unes après les autres, toutes les idées qui la composent, et de présenter chacune de ces idées sous l'expression qui lui convient. Or la syntaxe naturelle exige que la phrase déroule les mots qui concourent à sa contexture dans le même ordre et sous les mêmes rapports que les idées se présentent à l'esprit , lorsque celui-ci analyse sa pensée pour là tracer sur le papier, ou pou'P la transmettre par l'organe de la voix. La syntaxe figurée, au contraire, permet de déroger à cet ordre sévère, pour donner à la phrase une construction plus élégante. La vivacité de l'imagination, l'impatience de l'esprit, le désordre du cœur, l'intérêt de l'expression, l'harmonie, le nombre, la précision, etc., déterminent souvent et nécessitent même cette infraction aux lois de la «i/ntflurenafure//e. llest mille ci rconstancesoù l'exactitude scrupuleuse, que prescrit celle-ci, serait désagréable, produirait un très- mauvais effet- Mais, comme l'expression doit toujours être une image claire et vraie de la pensée, on doit éviter avec soin toute construction, quelque élégante qu'elle pût être, qui en ferait une image fausse ou mystérieuse : la clarté et la vérité ne doivent jamais être sacrifiées aux ornements de la syntaxe figurée.

clarté, l'harmonie, nous avons presque dit les seuls charmes du style. Résumons-nous : qui saii parfuitement décomposer une ph> ase sait parfaitement sa langue. Notre tâche consiste donc maintenant à enseigner la composition, et par conséquent la décomposition de toute construction de phrase française ; et, ce qui est plus fort, nous n'hésiterons pas à poser en thèse générale, avec Du Marsais, que les principes métaphysiques de \a conslrurtiun sont les mêmes dans toutes les langues. — Il en fait l'application qui suit sur l'idylle de madame Deshoulières.

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