OBSERVATION IMPORTANTE
quelque... que, et quel que.
Rien n'est plus bizarre que l'accord des adjectifs quelque... que, et quel que, avec les substantifs qui les accompagnent. Il n'est personne que la difficulté de construire ces deux adjectifs n'ait souvent embarrassé, et chacun avoue qu'il ignore la raison pour laquelle écrivant : quel que soit votre poste, on n'écrit pas également : quel que poste que vous occupiez. Il nous semble qu'il est fort à propos d'établir une différence réelle entre des mots qu'on a coutume de confondre dans son esprit ; et cette différence si simple, si claire, nous la puiserons dans le génie de la langue latine. Le principe que nous allons poser nous paraît aussi vrai qu'il est peut-être neuf :
io Si l'on vçut exprimer une idée de nature, une idée de qualité, on devra se servir de quel... que (déclinable), qui répond au qualiscumque, déclinable des Latins.
2o Si l'on veut exprimer une idée de grandeur, une idée d'étendue, on devra se servir de quel que... que (déclinable) qui répond au quanttiscumque déclinable des Latins.
3o Si l'on veut exprimer une idée de quantité, une idée de nombre, on devra se servir de quelques...que (masculin et féminin) qui répond au quotcumque, adjectif indéclinable des Latins,
GRAMMAJRB FKAWÇAISE.
Exemples du premier cas {idée de nature, de qualité).
Quel motif que vou^ ayez, ou quel soit votremo- Uf, il ne faut jamais tirer vengeance (1). '
Quelle opinion qu'ils mettent en avant, ou quelle soit leur opinion, gardex-vous de parler.
Quels livres qu'on veuille vous procurer, ou quels soient les livres qu'on veuille vous procurer, refusez-les.
Quelles offres de services qu'on vous fasse, ou quelles soient leurs offres de services, reposez-vous sur moi seul.
Exemples du deuxième cas {idée de grandeur, d^éiendue).
Quel que désir que nous ayons de vous plaire, ou quel que soit notre désir de vous plaire, nous ne pourrons y parvenir.
Quelle que résistance que tu fasses, ou quelle que soit ta résistance; il faudra néanmoins céder.
Quels que services que nous rendions, ou quels que soient les services que nous rendions, nous ferons toujours des ingrats.
Quelles que richessesquevoîispossédiez,o\iquelle$ que soient vos richesses, vous ne serez jamais heureux (2).
(1) Deux raisons commandent cette locution , qui d'ailleurs est employée par plusieurs bons écrivains. Un auteur trèsconnu 9 dit : De quel côté qu'on aborde cette île, on reçoit l'impression d'un vent brûlant. On lit daus un autre écrivain justement estimé : Toutes les combinaisons, de quelle nature qu'elles soient, sont comprises dans ces deux grandes divisions ; l'amour heureux ou l'amour malheureux, La première raison se tire de la nécessité d'étalilir une différence entrfe quel motif que vous ayez (où il s'agit de faire connaître, non pas de quelle grandeur, de quelle étendue est le motif, mais quelle en est la nature), et quelque désir que vous ayez ( où il faut faire connaître non pas de quelle naturey (îe quelle qualité est le désir, mais combien il est grand. La seconde raison se tire de l'emploi avoué par tout le monde, de cette expression très-jusle : Quoi qu'il fasse, il ne réussira pas, c'est-à-dii-e quelle chose qu'il fasse (■ or remarquez bien que l'on dit: i/Hci/e chose qu'il fasse : qualem^umque rem agot, commejedis: quelmotifque vous ayez, qualismmque fit tibi causa, non pas quelle que chose qu'il fasse, ce qui signifierait quelque grande chose qu'il /iisse). J'ajouterai que ces locutions: quel motif que vou.s ayez; quelle religion qu'ils professent; quelle r/iovc qu'il fasse; à qMelle chose, ou à quoi qu'il s'applique; sont tellement vraie« , que les personnes qui ne connaissent pas toutes les délicatesses du langage, emploient tel
que, au lieu de quel... que, comme dans cette phrase qui est écrite partout : Vous ttes. prévenus que toutes les demandes particulières, sur tel objet que ce soit, doivent être adressées directement aux ministres que ces demandes cotu:ernent. Il faut... sur quel objet que ce soit, ou sur quoi que ce
soit. . BoiNVILLIERS. ,
(2) Les Grammairiens, qtti se sont copiés servilement, écrivent : Quelques richesses que vous ayez, et quelques livres que vous possédiez; cependant il y a là deux idées différentes,
pui«4Q« i'uu y«Q^ iwe t <^u$l(fU9 granitti rtct^^ms <fuê. pom
Exemples du troisième cas {idée de quantité, . de nombre).
Quelques amis que tu comptes en ce moment, tu n'en auras plus, dès que tu seras tombé dans l'indigence (c'est-à-dii'e : quelle que quantité d'amis que tu comptes, etc.).
Quelques bienfaits qU'il ait reçus de vous (1), il n'en témoigne aucune re/onnaissance (c'est-à-dire: quelle que quantité de bienfaits qu'il ait reçus, etc.)
Quelques disgrâces que nous ayons éprouvées, nous ne sommes pas encore devenus sages (c'est-àdire : quel qiic nombre de disgrâces que nous ayons éprouvées, etc.)
II résulte de cette règle évidemment neuve, que les écrivains qui voudront la mettre en pratique devront, avant d'employer l'at/jecti/" indéternHné quel que, se demander laquelle de ces trois idées, bien diflérenies, ils ont à exprimer : l'idée de nature, l'idée de grandeur, l'idée de quantité.
ayez, et de quelle nature que soient les livres que vous possédez. Ces deux idées étant diffiTcntes, on doit donc les exprimer différemment. Il en est de même de ces deux phrases : Quelque prétexte que vous alléguiez , et quelque pouiioir que nous ayons. Puisqu'elles renferment deux idées différentes , H faut les différencier dans la langue écrite et parlée; il faut dire et ét'rire: Quel prétexte que vous alléguiez (c'est-à-dire de quelle nature que soit le prétexte... ) et quelque pouvoir que nous ayons (c'est-à-dire quelque grand pouvoir que nous ayons) ; et non pas , comme le disent et l'écrivent les Grammairiens : quelque prétexte que vous allénuiez , et quelque pouvoir que nous ayons. Voilà une première inconséquence.
Ils écrivent: Quelques dignités que vous ayez, et quelles que soient vos dignités. Je le demande à toutes les personnes qui réQéchissent : quelle différence peut donc apporter le verbe être dans ces deux façons de parler : quelques dignités que vous ayez, et quelles que soient vos dignilés? J'y vois une même idée qui est celle-ci ;</tfe/gt<e</>'flnd es dignités que vous ayez, et quelque grandes que soient vos dignités ; or si f'idtJe est absolument la même, l'expression doit être aussi la même. Voilà une seconde inconséquence.
En écrivant de cette manière : quelles que soient vos dignités, WsiWy dit : quelque, quelle que désignera qualité, et lépond au quafiscumque des Latins. Si quel que répond, comme il le dit , au qualiscumque des Latins, il ne faut doue pas donner pour exemples : quelles que soient vos dignités ; quelles que soient vos richesses; quelle que soit l'otre naissance ; elc. ; puisque Vidée que reufocnient ces trois expressions est celle-ci : quelque grandes que soient vos dignités; quelque grandes que soient vos richesses: quelque grande que soit votre naistnnce; or l'on retrouve dan.s ces phrases le quantuscumque , et non le qualiscumque des Latins. Voilà la troisième inconséquence. BOINVILLIERS.
(1) On écrit- ordinairement quelques bienfaits qu'il ait reçus de vous , soit qu'on veuille dire quelque grands bienfaits qu'il (litreçtis; soit qu'on veuille exprimer : quelle que quantité de bienfaits qu'i/ ait reçus: cependant le premier répond évidemment au ^wanfw.sTimKjMe. et le second au quotcumque des Latins lle.sl donc très-convenable, à mon sens, de différencier ces deax mots , en écrivant l'un: quels que bienfaits qu'il ait reçu^ de vous ( idée d'étendue ) , et l'autre quelques ûienfaits qu'il ait reçus ( idée de quantité. ) On n'a pas encore fait sentir jusqu'ici cette différence de signes , qui
ea ét«ii)Ut une (iaos lei cboies signifiéei, :giowyim<ii;m*
DE L'ADJECTIF (SYNTAXE)
A-t-on l'idée de nature à exprimer, on doit se servir de quel... que. -
A-i-on tidée de grandeur à exprimer , on se servira i\e quel que... que.
A-t-on l'idée de quaniité à exprimer , il faut se servir de ^ue/f/ues... ^ite.
Le mot quelque. ..que, placé devant un adjectif ou un adverbe, et signifiant tout... que, est invariable par la raison qu'il est adverbe.
Ne dites pas : quelques avantages dont nous jouissions ici^bas, gardons-nous de nous en glorifier. Ne dites pas non plus : de quelques avantages dont nous jouissions, etc. Ces phnises oMrent, l'une et i'auire, un vice de locution très-remarquable. Dites : quels que soient les avantages dont nnu^ jouissions ici-bas, etc.; ou bien : de quelques avantages que nous jouissions ici-bas, etc. (1), gardons-nuus de nous en glorifier. Cette façon de parler : de quelques avantages dont nous jouissions, offre une répétition esseniiellf nient vicieuse du déterininaiif </e> car dont esl pour de lesquels., Donner deux mêmes compléments au verbe jouir, c'est commettre une faute semblable à celle-ci : c'est à vous seul à qui je m'adresse. Une faute qui est la même que ceile que nous avons signalée : quelques avantages dont nous jouissions , etc., c'est la faute que renferment les vers suivants :
Toutefois, quelques soins dont ses mains gcnérenses Aient tempéré l'horreur de ces maisons atfreuses,
Je m'éloigne
Belille.)
Il fallait : de quelques soins que ses mains généreuses aient tempéré, etc.
Bien des personnes ont coutume de confondre Vadjectif tel (signifiant de la même nature), avec quel (signifiant de quelle nature ou qualité) : il résulte de là qu'en parlant et en écrivant, elle^ commettent sans cesse une faute. On doit dire , par exemple : monsieur, montrez -vous toujours tel que vous êtes; — que de gens craignent de se faire voir tels qu'ils sont, parce qu'ils ne sont pas tels qu'ils devraient être ! c'est-à-dire : que de gens craignent de se faire voir de la même nature qu'ils sont, parce qu'ils ne sont pas de la même nature qn'iM devraient être ! Mais c'est une faute grossière que de dire : il faut à un peuple une religion, telle quelle soit. Dites : il faut à un peuple une religion , quelle qu'elle soif (2). C'est encore une faute grave, que de dire : tel mérite littéraire
(1) Pour se conformer à la r^gle que nous avons proposée ci-dessus, il faudrait écrire: de quels qu'avantages que nous jouissions ici-tas , etc., si l'on voulait exprimer ime idée de çrandeur, et non pas de nombre. Boii-sviLLiEBS.
(S!) Et mieux quelle elle soit ; c'est-A-dire ; de quelle nature ellt Suit , selon la règle arbitraire de M. Boinvilliers.
que vous accordiez à ce poète, sa réputation d'homme de bien est encore au-dessus de ses talents. Dites ; quelque mérite littéraire que vous accordiez à ce poète, sa réputation d'homme de bien est encore au-dessus de ses talents. Voltaire lui-même a péché contre la langue, lorsqu'il a dit :
Ce grand roi, tel qu'il soit, peut n'offenser que moi.
Enfin, c'est une faute impardonnable que de dire : telle agréable que me paraisse cette province, je ne puis cependant m' accoutumer à ses usages. Dites ; quelque agréable que me paraisse cette province, je ne pais cependant m' accoutumer à ses usages.
Remarque. L'adjectif tel ne signifie pas seulement de la même nature, il a encore les deux acceptions suivantes : i" rien n'est tel que f empire de l'habitude; c'est-à-dire : rien nest au-dessus de l'empire de l'habitude (1 ) ; — - S^ notre conduite doit être telle, que chacim ne puisse s'empêcher de l'admirer ; c'est-à-dire : si honnête j que chacun ne puisse s'empêcher de l'admirer (2).
Note essentielle. La théorie exposée ici par M. Boinvilliers (jusr|u'à l'alinéa: A'e dites pris, etc.) n'est ni justifiée par l'exemple des bons écrivains, ni reçue dans la pratique usuelle. Un seul vers de Molière pourrait l'appuyer : En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas [les Fâcheux, acte Ui, se. 4); et M. Au{j;er fait remarquer qu'il fallait dire : En quelque lieu que ce soit. Racine a dit fort bien : Quelques raisons que vous me puissiez dire ; et Boileau : Quelques vains lauriers que promette ta guerre. La mission du grammairien n'est point de cre'er des règles neuves , mais de reconnaître et de systématiser les règles généraleiuent admises. Nous renvoyons donc au véritable emploi de quelque et quel.... que, qui se trouve exposé à la page 343 de celte Grammaire générale. {Note des éditeurs de la Grammaire générale.)
Nous avons VU ailleurs (j)age2SA)qu'\\ n'est pas indifférent de placer Vadj. avant ou après lesubst.
Cependant Boinvilliers nous donne une nomenclature des adjectifs qui doivent précéder , et de ceux qui doivent suivre toujours les sul^stantifs auxquels ils se rapportent; nous ne la mettrons sous les yeux de nos lecteurs que pour les avertir de se tenir continuellement en garde , parce qu'ici il n'est pas indifférent de dire : lait chnud, ou chaud lait; bon père, ou père bon ; certaines gens, ou gens certaines; grand capitaine, ou capi"
(1) On le prend en bonne ou en mauvaise part dans celte
première acception,comme :IJ n'y a rien de tel que la persévé-
\ ranre dans le bien ; c'est-à-dire : il n'y a rien de meilleur...
j Rien n'est tel qxu la flatterie pour perdre les princes; c'est-
i à-dire : rien n'est pire...
' (2) On le prend aussi en bonne on en mauvaise part dans cette seconde acce|)tion, comme: De tels exemples sont bien propres à nous ramener dans le bon chemin : ç'c;st-à-dire d(S exemples si beaux , si louables.,. Aristide mourut dans «ne te//e misère , qu'il laissa à peine de quoi se faire enterrer j «'est-à-dir« ; dans une misère si aj/reuse.
4m GRAMMAIRE
taine grand; petit gain, ou gain petit; triple al liance, ou alliance triple, etc., etc.
Dites donc :
Terme abstrait, coutume abusive, politique anglaise, billet anonyme, livre ascétique, .erre australe, style badin, action basse, bonnet blanc, habit bleu, diable boiteux^ diamant brut, mine burlesque, lait chatid, pensées choisies, bruit clandestin, discours concis, livre contrefait, verre convexe, vin cuit, raison décisive, île déserte, voie directe, ton doctoral, oraison dominicale, ligne droite, style dur, étal ecclésiastique, fil écru,
son enchanteur, style enjoué, science exacte, mot expressif, urne fatale, désinence féminine, yeux fendus, sens figuré, étoiles fixes, viande fraîche, langue française, oraison funèbre, accent gascon, usage général, taille gigantesque, mer glaciale, ton goguenard, air gracieux, marche graduelle, terre grasse, mine grotesque, vice habituel, chien hargneux, voix harmonieuse, ton hautain.
voix rnâle, enfant malpropre, dessein malveillant, crime manifeste, place marchande, herbe marine, femme matineuse, oraison mentale, mur mitoyen, gouvernement monar-
chique, vers mordant, style naturel, mal nécessaire, maison nette, fait notoire, suc nourricier, ciel nuageux, terme obscur, qualité occulte, testament olographe, cheval ombrageux, esprit ordinaire, péché originel, empire ottoman, forme ovale, remède palliatif,
terreur panique,
faute pardonnable, raison péremptoire,
homme personnel,
mot piquant, soins prévoyants, mot propre,
lieu public.
somme quadruple,
femme quinteuse,
fièvre quotidienne,
vice radical,
motif raisonnable,
grammaire raisonnée,
pouls rare,
bien réel,
esprit rétif,
marche rétrograde,