‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 203 sur 279 · ACCORD DES ADJECTIFS · texte numérisé non relu

ACCORD DES ADJECTIFS

U adjectif nefsdt véritablement qu'un avec le substantif; d'où il suit qu'il doit, dans tous les cas, prendre les formes du substantif qu'il qualifie : bon père ; bonne mire ; lieux charmants ; fables choisies ; vins exquis, etc.

La longue expéiïence des choses passées leur donnait de grandes vues sur toutes choses ; mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. (fénelon.)

Si d^un beau mouvement l'agréable fureur Souvent ne nous remplit d'une douce terreur, Ou n'excite en notre âme une pitié charmante, En vain vous étalez une scène savante:

Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur toujours paresseux d'applaudir.

Nous avons vu, page 419, qu'on doit excepter les adjectifs nu et demi, placés avant un substantif, et feu placé avant l'article ou un adjectif possessif, il va nu-pieds, nu-jambes, nu-têle; — je suis à vous dans une demi-heure; —feu la reine; feu ma mère; mais qu'on ne doit point excepter ces adjectifs nu et demi, quand ils sont placés après le substantif, ni feu venant après l'article ou l'adjectif possessif : il va les pieds nus , les jambes I nues, la tête nue; — je suis à vous dans une heure et demie; — la feue reine; — ma feue mère.

Nous avons dit aussi qu'il y a plusieurs adjectifs qu'on emploie adverbialement , comme : elle chante faux; elles parlent haut. Dans ce cas, ils perdent leur nature d'arf/ecti/Js, et deviennent de véritables adverbes : ils ne sont par conséquent susceptibles ni de genre ni de nombre.

Il y en a d'autres qui deviennent de vraies prépositions. Tels sent excepté et supposé, placés avant des substantifs; et alors ces sortes de mots ne prennent ni genre, ni nombre : excepté quelques malheureux; supposé la vérité du jfait. Mais si ces mots sont placés après des substantifs^ ils redeviennent adjectifs , et doivent en suivre les règles : quelques malheureux exceptés ; la vérité du l'ait supposée.

Voyez ce que nous avons dit sur l'accord des adjectifs avec le substantif gens (page 417).

Quelques Grammairiens, et entre autres Vaugelas, prétendent qu'on doit mettre au masculin les adjectifs et les pronoms qui se rapportent au substantif personne, si ces adjectifs et ces pronoms en sont séparés par un grand nombre de mots. Voici un des exemples qu'ils apportent : les personnes consommées dans la vertu ont en toute chose une droiture d'esprit et une attention judicieuse qui les empêchent d'être médisants. Telle en effet a été la pratique de plusieurs bons écrivains. Quelque

respectables que soient ces autorités, nous pensons que cette manière de s'exprimer est une vé« ritable faute contre la langue, puis(|ue personne, substantif, est toujours féminin. Cette opinion de Vaugelas a été condamnée par l'Académie. Thomas Corneille et le P. Bouhours l'ont néanmoins soutenue, mais avec des restrictions plus embarrassantes qu'utiles. L'abbé Girard l'a rejetée, et à son exemple tous les Grammairiens enont fait autant. Dans l'usage actuel, Vadjectif, ou le relatif qui se rapporte au substantif personne, se met toujours au féminin.

Conséquence de la règle générale.* Les adjectifs comparatifs et superlatifs doivent s'accorder en genre et en nombre avec le substantif qu'ils modifient, puisqu'ils ne sont que les adjectifs mêmes, pris avec plus ou moixs d'étendue dans leur signification : à la beauté la plus parfaite elle joint la sensibilité la plus exquise. Ils sont également assujëtis à toutes les autres règles des adjectifs employés au positif.

Le substantif auquel on fait rapporter le superlatif relatif est quelquefois sous-entendu; tour heureux qui joint l'élëgance à la précision : dans ce cas, c'est avec ce substantif sous-entendu que 1^ superlatif doit s'accorder : l'hiver est la plus triste des saisons; le bois de Boulogne est la plus agréable et la plu^ fréquentée des promenades des environs de Paris. Dans ces phrases, les substantifs saison et promenade sont sous-enteudus.

Nous renvoyons à Variicle adverbe, où nous traitons de la syntaxe des degrés de significaiinn.

Outre la règle générale relativement à l'accord des adjectifs, que nous venons de donner, il y a des règles particulières qu'il faut connaître.

P' Règle. Quand un adjectif se rapporte à deux substantifs singuliers, on met cet adjectif au pluriel.

Le roi et le berger sont égaux après la mort.

La raison en est que Yadjeitif, modifiant en même temps les deux substantifs singuliers, doit prendre la seule forme qui marque cette double modification ; or, il n'y a que le pluriel qui marque qu'il est Y adjectif des deux substunlifs.

Pour bien entendre cette règ'e, on doit distinguer les phrases dans lesquelles Vadjectif se rapporte aux personnes et celles dans lesquelles il se rapporte aux choses. Cette distinction est essentielle : elle est la clef de l'usage.

S'il se rapporte à des personnes, la règle s'observe dans toutes les circonstances.

Philémon et Baucis, simples et vertueux,

Ne cherchaient le bonheur que dans leur innocence.

S'il se rapporte à des substantifs de choses, ces substantifs sont en sujet ou en rtigime.

S'ils sont en sujet, Vadjectif se met toujours

GUAMMAIRE

pluriel ; il en est de même lorsqu'il est atiribyt après le verbe être : le travail et le courage, \o\nlii ems'mble et loncf-temps soutenus, lui ont fait surmonter tous les obstacles. Sa patience et sa fermeté sont inébranlables.

Ainsi ce vers de Racine :

Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête,

n'est point exact pour wn Grammairien ; car quel est l'homme de goût qui oserait le condamner dans un poète tel que Racine, et qui ne regardera pas ce tour comme une de ces licences qu'on excuse et qu'on aime, surtout en poésie?

S'ils sont en régime, Y adjectif ne s'accorde qu'avec le dernier : il avait la bouche et les yeux ouverts, ou il avait les yeux et la bouche ouverte.

Ainsi Rossuet s'est très-bien exprimé quand il a dit : le bon goût des Egijptiens leur fit aimer dèslors la solidité et la régularité toute nue.

Fléchier a dû également dire : n'attendent pas que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorée.

Remarque. La même règle s'observe avec le pronom relatif placé après deux substantifs de choses. C'est pourquoi Fénelon a dit : ily a dans la véritable vertu une candeur et une ingénuité à laquelle on ne se méprend pas, pourvu qu'on y soit attentif.

fie Règle. Quand les deux noms auxquels un adjectif se rapporte sont de différents genres, on met l'adjectif au pluriel et ati masculin :

Mon père et ma mère sont contents.

L'imagination et le génie de l'Arioste, quoique irréguliers dans leur marche, attachent, entraînent, et captivent le lecteur, qui ne peut se lasser de les admirer.

La raison qu'on en donne est que le genre masculin est le genre le plus noble, et quo par conséquent on doit lui donner la préférence.

Le vers de Racine que nous avons déjà cité ,

Mais le fer, le bandeau, la flamme est foute prête,

manque encore contre cette règle.

Il se présente ici une difficulté sur laquelle les Grammairiens ne s'accordent pas : elle est relative à un nom suivi de plusieurs adjectifs qui expriment différentes espèces d'un même genre.

Quelques-uns veulent qu'on mette le substantif au pluriel , tandis que chaque adjectif reste au singulier. Nous avons long-temps pensé comme eux; mais après y avoir bien réfléchi, nous avons adopté l'opinion de ceux qui rejettent cette construction comme contraire aux règles de la syntaxe; car il n'y a que {'adjectif qui doive subir la loi des accidents et de la forme du substantif, parce qu'il n'y a que le substantif qui ait

le droit de régler l'accord ; or, dans le cas dont il s'agit, ce seraient au contraire les adjeta'/s qui rc« gieraient l'accord du substantif, en le forçant de prendre la forme plurielle , tandis que chacun d'eux conserverait la forme singulière, ce qui ne p^'ut être admis en Grammaire. Ainsi cette phrase: les langues française et anglaise sont fort cultivées, n'est pas française ; on doit dire , en répétant le mot langue : la langue française et la langue anglaise sont fort cultivées.

D'après cette observation, nous ne balançons pas à condamner cette phrase de Duclos : les Grammaires françaises ne se sont que Jrop ressenties des sijntaxes grecque et latine; il fallait : ne se sont que trop ressenties de la syntaxe grecque et de la syntaxe latine ; et celle-ci, de l'abbé Raynal : dans ces climats, les mvussons sèche et pluvieuse se partagent l'année ; il fallait : les moussons sèches et les moussons pluvieuses se partagent l'année.

Le savant Boinvilliers entrip dans de précieux détails sur certains adjectifs, nous devons en faire part à nos lecteurs : ce que nous allons en dire appartient donc à cet habile grammairien, un des plus sages réformateurs de notre langue.

Il ne faut pas confondre, dit-il , ï adjectif demi avec le mot invariable demi que nous avons emprunté des Latins, et qui ne se décline ni dans leur langue ni dans la nAtre, comme : un demi-^ siècle, une demi-journée, un demi-arpent , une dtmi-once; les Grâces demi-nues, etc. (1).

Les adjectifs qui ne sont employés que pour modifier le verbe auquel ils sont joints, ou pour exprimer unecirconstance, demeurent invariables, c'est-à-dire qu'ils n'ont ni genre ni nombre. Vous direz donc : madame parle bas; on a, coulé bas ces chaloupes; elle a chanté faux; cette fleur sent bon; nous ne voyons pas clair ; leurs cheveux sont clairsemés ; cette tige est montée bien haut ; ces demoiselles crient trop haut; elles vont droit à leur but; votre sœur parle gras ; la pluie tombe dru ; ces philosophes pensaient fort juste ; ils se fout fort de réussir; nou^ avons coupé court; pourquoi sont-ils restés court? j'ai acheté cette maison fort cher; cette femme va droit son chemin ("2). '

Il n'est pas rare d'e-ntendre ou de voir commettre les fautes suivantes : cette femme a l'air bonne;

(1) Démise traduit en latin par semi, indéclinable ( sctnileuca, semi-hora, semi-libra; une derai-lieue, une demiheure, une demi-livre ).

(2) Mais on dira : cette femme ne se tient pas droite; mademoisjetle, tenez-vous droite, parce que l'adjectif droit servant ici à modifier les sultstaulifs auxquels il se rapporte ( femme et mademoiselle) doii en recevoir le genre et le nombre. — On dira .: cette femme est une nouvelle accouchée : ce$ fleurs sont fratilus cueillies.

DE L'ADJECTIF

votre fille a Cair spirituelle, a l' air intéressante ; cette jeune demoiselle a l'air dédaigneuse, etc.,'élc.

On doit toujours faire accorder l'adjectif avec le mot air, par la raison qu'il signifie l'exlérieur, la physionomie, etc. ; c'est pourquoi il faut dire : cette fennne a l'air bon ; votre fille a l'air spirituel, a l'air intéressant; cette jeune demoiselle a l'air dédaigneux, etc., etc. Ce n'est pas aux substantifs femme, fille, demoiselle, que se rapportent les adjectifs bon, spirituel, intéressant, dédaigneux; votre jugement ne considère pas leurs qualités intérieures; autrement vous diriez : celte femme est bonne ; votre fille est spirituelle; elle, est intéressante; cette jeune demoiselle est déduigneuse; vous n'avez en vue que leur extérieur. Ce qui prouve évidemment que bon, spirituel, intéressant, dédaigneux , ne modifient pas les substantifs femme, fille, rfemoise//e, c'est qu'on peut dire ; cette femme a l'air bon, et elle est méchante ; cette fille a l'air spirituel, et elle eut stupide ; elle al' air intéressant, et elle est insignifiante ; cette jeune demoiselle a l'air dédaigneux, et elle est affable. Il résulte que Y adjectif précédé du mot air doit être au masculin singulier toutes les fois qu'il peut raisonnablement qualifier ce mot ; ainsi l'on dira : elle a l'air fier, elle a Cair gracieux; ils ont l'air grand; elle a l' air campagnard; ils ont l' air conquérant; elle a l'air rêveur ; elles ont l'air content ; elle a l'air plein de bonté; ils ont l'air ouvert; elle a l'air furibond; etc. Mais quand l'adjectif, précédé du mot air, ne peut pas raisonnablement qualifier ce yjot, il faut employer un autre tour-qui concilie ce qu'on doit à la pensée et à l'expression, et dire : Cette femme a l'air d'être enceinte ; cette roi)e scîuble bien faite; vos terres me paraissent ensemencées ; cette proposition a l'air d'être sérieuse ; ces fruits paraissent bons; cette demoiselle a l'air d'être bossue; etc. (I).

C'est à tort que quelques Grammairiens regardent avoir iair conmie deux termes inséparables, qui équivalent à paraître ou à sembler. Cela pourrait être vrai, si l'on ne faisait attention qu'à l'ensemble des mots; mais il s'agit d'un examen grammatical, et la Grammaire veut que l'on considère les mots un à un.

On élève souvent sur des choses très-peu importantes des difficultés très-faciles à résoudre.

Faut-il écrire, par exemple : des bas de soie noire ou des bas de soie noirs ? des bas de laine yrise ou des bas de lame gris ?

(1) Ne serait-il pas ridicale de dire : Cette rruche a Fair lovrd; celle poire a l'air mou; ce-He demoiselle a l'air ins/rwit ?Convenons qu'il vaut beaucoup mieux dire : Cette cruche paraît lovrde ; cette poire semble molle ; cette demoiselle a l'air d'être instruite ; coHime on dit : elle parail élre sauffrontt'.

Raisonnons ; Quel est l'objet dont la couleur fiappe votre vue, appelle votre attention? Ce sont les bas , qui sont de soie ou de laine; il s'ensuit que {'adjectif no. se rapporte qu'au mot bas qui le précède ; en conséquence, il faut le faire accorder avec le substantif bas seu'ement, et dire : des bas de soie noirs; des bas de soie blancs; des bas de laine gris; des bas de laine violets; etc., etc. (1).

Les adjectifs possessifs : mon, ton, son (dont le féminin est ma, ta, sa) conservent leur désinence masculine devant les substantifs et les adjectifs féminins qui commencent par une voyelle ou par h non aspiré. Exemple : mon ame; ton étoile; son humeur; mon infortunée parente; etc. On comprend fort bien que la prononciation : ma âme, ta étoile, sa humeur, ma infortunée parente, etc., offrirait un hiaius désagréable à l'oreille (2). i

Les adjectifs possessifs sont inutiles, et doivent être rejetés quand ils sont suivis d'une proposition complétive qui en tient lieu. Ne dites donc pas : j'ai tenu ma parole que j'ai donnée; tu rempliras tes obligations qui t'ont été imposées; il a envoyé sa lettre qu'il a écrite. Mais dites ij'ai ttnu la parole que j'ai donnée ; tu rempliras les obligations qui t'ont été imposées ; il a envoyé la lettre qu'il a écrite. Cependant vous direz : il a envoyé sa lettre, qui parviendra avant trois jours, parce que cette proposition complélive [qui parviendra avant trois jours) ne peut pas tenir lieu de V adjectif possessif: sa.

On doit rejeter encore les adjectifs possessifs, quand ils forment une vériiabie tautologie (5) comme dans les propositions suivantes : je souffre de ma tête; vousavezmal à vos yeux ; il se cassera sa jambe ; tu as reçu un coup de feu à ton visage , etc. II faut dire : je souffre de la tête; vous avez mal aux yeux; il se cassera la jambe; tu as rtçu un coup de feu au visage, etc. Mais si un homme, ayant habituellement la goutie, veut faire entendre qu'elle l'a tourmenté , il devra dire : ma goutte

(I) On egitait un jour la même question devant une assemblée nombreuse. Plusieurs personnes ayant été d'avis qu'il fallait dire des bas de soie blanche , un plaisant de la société fit cette épigramme :

Blessieurs, pourquoi ces longs débats?

Pourquoi des juges, des arbi'res ?

11 fallait trancher net ; vous avez tant de titres

Pour décider en matière de bâts I i

(2") Nous avons défini ailleurs l'hiafi/s une sorte de bâillement , nue ouverture de bouche , que nécessite la rencontre de deux voyelles dont l'une finit un mot et l'autre en commence un autre, sans qu'il y ait élision , comme ta infortune, si on, si un, etc., qui a eu «ne mission? J'ai cherché à avoir cet cnip-'oi. En écrivant, on doit éviter l'hiatus, autant qu'il est possible.

(.5) Le mot Tautologie est formé de deux mots grecs T'«vni pour re «VTO, le même, et i»yo«, discours : c'est la répétilioi»

iuutile ù'nm mm >âée m terme* (iifPërei!(«.

Am

m'a fait beaucoup souffrir, et non pas la goutte. Cette expression : la goutte m'a fait souffrir, laisserait ignorer s'il a coutume d'être tourmenté de la goutte, ou s'il en ressent les douleurs pour la première fois.

Il faut répéter les adjectifs possessifs : i « lorsqu'il y a plusieurs substantifs énoncés dans la phrase ; 2° quand les adjectifs offrent un sens opposé ou différent. Exemples : on doit respecter son père et sa mère (et non pas ses père et mère) ; mes frères et 7nes sœurs ont quitté la France (et non pas mes frères et sœurs) ; nous avons abjuré nos anciennes et nos nouvelles erreurs (et non pas nos anciennes et nouvelles erreurs) ; j'ai vendu mes bons et mes mauvais livres (et non pas mes bons et mauvais livres); vos grands et petits appartements ont été dévastés offrirait une faute ; il faut dire : vos grands et vos petits appartements ont été dévastés.

V adjectif possessif «en ne peut se rapporter à un substantif énonçant un objet inanimé, que lorsqu'ils sont tous deux placés dans la même proposition. On dira bien, par exemple : cet ouvrage a ses partisans ; mais on ne dira pas : cet ouvrage est mal écrit-, j'ignore quel est son auteur. Il faut dire : cet ouvrage est mal écrit; j'ignore quel en est l'auteur. On dira bien : Paris plaît par la beauté de ses monuments ; mais on ne dira pas : Paris est une ville agréable; ses monuments sont magnifiques. Il faut dire : Paris est une ville agréable, les monuments en sont magnifiques. Cependant, quoique Y adjectif possessif son et le substantif énonçant un objet inanimé ne soient pas tous deux placés dans la même proposition, on doit employer le mot son, quand cet adjectif est précédé d'un délerminatif. Ainsi l'on doit dire : Paris est une ville remarquable, la beauté de ses monuments excite l'admiration des étrangers.

C'est pécher contre la langue que de faire rapporter \ adjectif possessif son au substantif indéterminé autrui ; il ne faut donc pas dire avec un Grammairien estimable : en épousant les intérêts d' autrui, nous ne devons pas épouser ses passions. On ne peut pas dire non plus : nous reprenons souvent les défauts d' autrui, sans faire attention à leurs bonnes qualités. Le mot autrui présentant quelque chose de vague et d'ipdéterminé, on ne doit pas y faire rapporter les adjectifs possessifs son, leur (qui signifient de lui ou d'elle, d'eux ou d'elles); c'est pourquoi il faut dire : en épousant les intérêts des autres, nous ne devons pas épouser leurs passions. — Nous reprenons souvent les défauts des autres, sans faire attention à leurs bonnes qualités.

L'adjectif possessif sert toujours à rappeler un substantif énoncé auparavant^ exemples iDieu est bon, j'adore sa puissance (c'est-à-dire la puissance de Dieu) ; — tu peux suivre tes penchants et tes

goûts (c'est-à-dire les penchants et Us goûts de toi.) C'est donc une faute que d'employer l'arf/ecn/" possessif avec un [)articipe ou un adjectif dont le substantif n'est pas énoncé. Deux exemples éclairciront mieux encore cette règle tout à fait neuve : placé entre l'espoir et la crainte, ma position devient extrêmement fâcheuse. {Ma position signifie la position de moi ; or ce substantif, qui est moi ou je, n'est pas énoncé auparavant, et le participe placé, qui commence la phrase , devient un terme isolé qui réclame vainement l'appui d'un mot sans lequel il ne peut paraître dans le discours.) La phrase qui va suivre, dans laquelle il s'agit d'un bienfaiteur de l'humanité, est entachée du même vice : heureux et jouissant du bonheur de ses semblables, sn belle âme n'a rien à déxirer. {Sa belle âme signifie la belle âme de lui; or ce substantif lui, ou il, n'est pas ex'primé auparavant, et c'est à lui seul néanmoins que peuvent se rapporter les mots heureux et jouissant.) Pour être correct, il faut nécessairement dire : je suis placé entre l'espoir et la crainte; ma position devient donc extrêmement fâcheuse; — quand il est heureux et qu'il jouit du bonheur de ses semblçibles, sa belle âme n'a rien à désirer. La poésie n'est point aussi sévère.

L'inadvertance donne lieu quelquefois à une redondance vicieuse produite par le double emploi d'unmot; exemple : comment se fait-il que Boileau, dans ses écrits, ait oublié La Fontaine, dont on sait qu'il admirait et préconisait franchement ses chefsd'œuvre inimitables ? Ses équivaut à de lui ; et dont, qui précède, signifie aussi de lui : il y a là une redondance, qui sera clairement démontrée vicieuse par la traduction de l'adjectif possessif ses {on sait qu'il admirait et préconisait franchement les chefsd'œuvre inimitables de lui). Pour écrire grammaticalement cette phrase, vous devez dire : comment se fait-il que Boileau , dans ses écrits , ait oublié La Fontaine, dont on sait qu'il admirait et préconisait franchement les chefs-d'œuvre inimitables? Ne dites pas non plus •.j'estime beaucoup votre père, dont je reconnaîtrai toujours les importants services qu'il m'a rendus. 11 faut dire : dont je reconnaîtrai toujours les importants services ; ou bien , en supprimant dont : j'estime beaucoup votre père; je reconnaîtrai toujours les importants services qu'il m'a rendue.

Les adjectifs possessifs : le mien, te tien, le sien, le nôtre, le vôtre, le leur, supposent toujours un substantif qui précède ; c'est donc une faute grave que de débuter ainsi en écrivant; j'ai reçu la vôtre le cinq du courant. Il faut : j'ai reçu votre lettre le cinq du courant. N'écrivez pas non plus, comme le font bien des personnes : le huit du mois dernier, il nous a écrit, et il a reçu la nôtre du quinze au vingt ; mais écrivez : il nous a adressé sa lettre le huit du mois dernier, et il a reçu la nôtre du

DE L'ADJECTIF (SYNTAXE)

quinte au vingt. Dites aussi : je connais vos projets, voici les miens ; tes ouvrages ont paru, les miens verront-ils bientôt le jour? — les terres que vous voyez sont les nôtres ; — vous connaissez ses prétentions, quelles sont les vôtres? — j'ai fait une visite à vos parents, je recevrai la leur au premier jour; — vous leur avez montré vos productions, ils vous feront connaître les leurs, etc.

Les adjectifs indéterminés aucun, nul, chaque, maint, quelconque, et tout, {signiUdint de quelque nature qu^il soii) rejettent l'inflexion plurielle; ainsi gardez-vous de dire ou d'écrire : ne faisons aucunes démarches qui puissent nous compromettre ; — nuls d'entre eux nonl accepté cette mission trèsdélicate ; les toits de chaques maisons furent dévorés par les flammes; — elle était suivie de maints adorateurs (1) ; — nous ne voulons pas de romans quelconques ; — tous ouvrages ne sont pas bons à lire. Dites et écrivez : ne faisons aucune démarche qui puisse nous compromettre; — nul d'entre eux n'a accepté cette mission très-déticate ; — les toits de chaque maison furent dévorés par les flammes; — elle était suivie de maint adorateur; nous ne voulons aucun roman quelconque; — tout ouvrage n'est pas bon à lire (2).

Observations. Le pluriel a lieu pour nu4 et aucun, lorsque ces deux adjectifs modifient un substantif qui n'a pas de singulier, ou un substantif qui, dans l'acception où on l'emploie, ne se met qu'au pluriel. Exemples : nulles funérailles ne furent plus pompeuses ; — aticunes troupes n'égalent les nôtres. L'adjectif nul (signifiant qui n'est d'aucune valeur) a un plurieL Exemple : ces procédures seront nulles.

Chaque ne doit pas être employé pour chacun. Exemple : Salomon avait douze mille écuries de dix chevaux chacune ( et non pas de dix chevaux chaque (3).

Quelconque, dans le style didactique, et sans négation , a un pluriel. Exemple : deux points

(f) Ces vers de La Fontaine renferment donc une fante :

( J'ai vu beaucoup d'hymens, aucuns tTeux ne me tentent.»

c Le pasteur était à côté, Et récitait à l'ordinaire Maintes dévotes oraisons, i

f J'ai maints chapitres vus Qui pour néant se sont ainsi tenus. >

(2) Fonlenelle a eu tort d'écrire :

Moi qui n'ai po:ir tous avantages Qu'une musette et mes amours.

Il vaut mieux écrire de fout côté, de toute pari, que de tous côtés, de toutes parts. Nous ne reconnaissons que deux exceplioos, qui sont celles-ci : prendre de totitcs mains , et courir à toutes jambei,

(3) L'abbé Guénée.

quelconques étant donnés, etc. Hors de là, on doit écrire quelconque , tant au féminin qu'au masculin, et sans pluriel.

N'imitez pas un écrivain qui s'est exprimé en ces termes : le ciel s'enflamma d'un pôle à un autre. Par cette expression il a donné à entendre qu'il y a plusieurs pôles. Il devait dire : le ciel s'enflamma d'un pôle à l'autre, parce que l'autre siQuitie le second pôle; l'article le circonscrit l'idée, indique le cercle dans lequel elle est renfermée. Je dirai : donnez-moi , je vous prie , un livre ; veuillez m'en donner un autre, parce qu'un autre signifie un livre différent, et un livre différent ne limite pas le nombre. Au contraire, je dirai ; donnez-moi une main; donnez l'autre ; et non pas une autre j parce qu'il ne peut être question que de deux mains. Voltaire a pu dire :

D'un et d'autre côté je vois tomber la foudre;

parce qu'il n'a pas voulu énoncer seulement deux côtés : mais s'il s'était agi de deux côtés seulement, il aurait dû dire : de l'un et de l'autre côté je vois tomber la foudre.

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