‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 207 sur 279 · ADJECTIFS QUI SE PLACENT APRÈS LE SUBSTANTIF · texte numérisé non relu

ADJECTIFS QUI SE PLACENT APRÈS LE SUBSTANTIF

Les adjectifs qui se placent après leurs sul> stantifs sont :

DE L'ADJEGTJF (SYJNTAXE).

lo Les adjectifs verbaux, c'est-à-dire qui viennent des verbes : une belle pensée embrouillée est un diamant couvert de boue.

Les personnes reconnaissantes ressemblent à ces terres fertiles qui rendent plus qu'elles ne reçoivent.

Ainsi, au lieu de dire : on ne peut s'imaginer quelle surprise causa aux décemvirs cette fâcheuse et inattendue nouvelle ; dites : cette nouvelle fâcheuse et inattendue.

Cette règle est sans exception pour les adjectifs qui viennent du participe passé, comme embrouillé, couvert, inattendu; mais quelques-uns de ceux qui sont pris du participe présent peuvent se placer avant le substantif : le plus décidant personnage n'est pas toujours le mieu^ instruit.

La campagne offre mille riantes images.

2o Ceux qui marquent ; la figure : une table ronde ; une tabatière carrée ; la couleur : tes marbre blanc, un tapis rouge; la saveur : une herbe amere, une pomme aigre; la matière : les parties salines, un corps aérien; une qualité de l'ouïe ou du tact : instrument sonore, voix harmonieuse, bois dur, chemin raboteux, corps mou ; ceux qui expriment une sorte d'opération : homme actif, mot expressif, péché actuel, etc. Enfin ceux de nation : empire ottoman, gravité espagnole, musique italienne.

En vers et au figuré, Y adjectif noir se place bien devant le substantif : le noir limon, les noirs soucis, les noirs artifices.

Les adjectifs blanc, rouge, vert, se placent avant le substantif dans les blancs-manteaux, du blancmanger. Un blanc-bec, un jeune homme sans barbe et sans expérience. f/nroMgfe-6orrf, un verre plein de vin jusqu'au bord. Un rouge-gorge, oiseau. On appelle rouge-trogne\e visage d'un ivrogne. On dit figurément et familièrement : une verte jeunesse, pour les premiers temps de la jeunesse ; une verte vieillesse, pour une vieillesse saine et robuste ; un vert galant, un jeune homme vif, alerte.

50 Les adjectifs terminés en ique se placent presque toujours après le substantif : un livre canonique ; un écrit authentique ; un esprit pacifique, etc.

40 Ceux qui expriment une qualité relative ou à la nature, ou à l'espèce de la chose : plaisir réel; droits seigneuriaux ; mense abbatiale; charité chrétienne; ordre grammatical; mariage clandestin, etc.

50 Les adjectifs qui peuvent s'employer seuls, comme noms de personne, tels que : l'aveugle, le boiteux, le bossu, le riche, etc. Un homme aveugle, un cheval boiteux, etc. ; la peinture est une poésie muette.

Ainsi n'imite?- pas l'auteur qui a dit : Sénèque était le pltu riche homme de l'empire. Dites : l'homme te plus riche.

60 Les adjectifs qui expriment des qualités morales, soit en bien, soit en mal, se placent assez in différemment avant ou après le substantif. Tels sont : aimable, admirable, charitable, cruel, fidèle, détestable, arrogant, etc.

Cependant, comme il n'y a point de règle absolument certaine sur ces deux dernières remarques, c'est l'oreille et l'harmonie qu'il faut consuher. Par exemple, l'harmonie demande ordinairement que les adjectifs d'une syllabe, comme beau, bon^ grand, gros, etc., soient placés avant le substantif : un beau cabinet, un bon ouvrage, un grand chapeau, un saint personnage, etc. Ainsi, au lieu de dire '. il y a une délicatesse grande à séparer les choses confondues; je dirai : ily a une grande délicatesse, etc.

Lorsque plusieurs adjectifs modifient un nom, on les place presque toujours après ce nom. Ainsi, au lieu de dire : ces deux rivales et guerrières nations, dites : ces deux nations guen-ières et rivales.

Ce courageux jeune guerrier, dites : ce guerrier jeune et courageux.

Mais on dira fort bien : ce courageux jeune homme. L'adjectif jeune est tellement lié avec le substantif homme, qu'il semble ne former qu'un mot avec lui.

Dans le style relevé on place quelquefois Vadjeciif loin de son substantif.

Les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient tremblants pour se dérober à sa fureur.

(Fénelon.)

Dans la langueur qui l'accable, le héros hésite et balance incertain.

L'adjectif ne peut être régi immédiatement que par le verbe être : Il jugea indispensable de capituler, dites : il jugea qu'il était indispensable.

Les oppositions de leur caractère leur rendirent impossible de persévérer dans cette harmonie; dites : d'après l'opposition de leur caractère, il leur fut impossible, etc.

Remarque. Quelques adjectifs suivent le substantif dans le sens propre, et le précèdent dans le sen&^guré. On dit au propre : action juste, homme just^m repas cher, action basse, plancher bas, un fruit mûr, etc. Mais au figuré , il faut dire : juste prix , juste colère , son cher ami, mûre délibération, etc.

EMPLOI DE l'adjectif AVEC L* ARTICLE.

Les adjectifs n'exprimant que des modes, des qualités, n'ont point d'article qui les accompagne : les hommes sont souvent bons ou mauvais, par cela seul qu'ils ont eu de bons ou de mauvais exemples sous les yeux. Mais ils le reçoivent dans certains cas.

Un principe qu'on ne doit point perdre de vue, c'est que la langue française n'ayant point de cas,

GRAMMAJBE

X adjectif ne peut être séparé de son substantif que lorsqu'il est attribut; ce qui lui arrive avec le verbe être, ainsi qu'avec dtvenir,rendre,paraUre,etc.

• Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

(BOILEAU

J'approchai ma main de mes yeux; elle me parut alors plus grande que tout mon corps, et elle fit disparaître à tna vue un nombre infini d'objets.

(BUFFON

Un vers était trop faible, et vous le rendez dur ; J'évite d'être long, et je deviens obscur.

(BOILEAU

Il en est encore séparé dans des c^s eîlipliques: nous aurons occasion d'en parler.

I" Règle. Les adjectifs pris substantivement sont, comme les noms communs, accompagnés de l'article, lorsque l'emploi qu'on en fait l'exige ;

Les fous inventent les modes, et les sages s'y conforment.

La mode assnjétit le sage à sa formule : La suivre est un devoir ; la fuir, un ridicule,

(DE Berws.)

II« Règle. Quand un nom est accompagné de deux adjectifs qui expriment des qualités opposées, l'article doit se répéter avant chaque adjectif :

Les vieux et les nouveaux soldats sont remplis d'ardeur ; — un homme qui est jaloux de sa réputation fréquente la bonne compagnie et fuit la mauvaise.

La raison de ceci est que des adjectifs opposés ne peuvent en même temps modifier le même sujet, et c'est ce que marque l'article : il y a dans ce cas deux phrases réunirs en une par le moyen de l'ellipse. Si l'on supprimait larticle avant le dernier adjectif, il arriverait, dans la première phrase, par exemple, qu'on affirmerait , en parlant d^s soldats, qu'ils sont en même temps vieux et nouveaux, ce qui serait une absurdité.

Celte règle est donc de rigueur toutes le^is que les qualités exprimées par les adjectifs sont opposées.

Mais ces qualités peuvent être à peu près synonymes, ou différentes sans être opposées. Dans le premier cas, on ne répète pas l'article, parce que les deux adjectifs modifient conjointement le substantif, et font un tout avec lui : ainsi l'on dira : le sage et pieux Fénelon a des droits bien acquis à l'estime générale. Dans la seconde supposition, il est peut-êire mieux de le répéter, comme ; le sage et l'ingénieux Fénelon, etc. ; parce qu'une qualité a rapport à l'esprit, et l'autre au cœur, Néanmoins, en général, les auteurs, dans ce dçrnier cas, ne consultent guère que l'oreille.

III» Règle. On met l'article avant l'adjectif (fu'on joint à un nom propre, ou pour marquer une qualité caractéristique, ou pour distinguer la personne dont on parle de celles qui pourraient porter son nom.

On dit : le sublime Bossuet ; le vertueux Fénelon; le tendre Racine; lennïfLa Fontaine; el : Louis le gros ; Henri le grand, etc. On excepte César- Auguste, Philippe- Auguste, Louis-Dieudonné; parité que le dernier mot qui compose ces noms est considéré, non plus comme un adjectif, mais comme un nom propre.

L'adjectif qu'on joint à un nom propre le précède ou le suit. S'il le précède, il marque une qualité distinctive. Lorsque je dis : le sublime Bossuet, j'affirme seulement de Bossuet qu'il est sublime; mais si je dis : Louis le juste, j'exprime qu'il y a plusieurs Louis, et que celui dont je parle est ju^te. Ainsi ces deux phrases : le savant Varron, etc., et Varron le savant, etc., ne présentent pas la même idée. (Lévizac.)

A l'occasion de cette règle, du Marsais fait une observation qui mérite d'être rapportée, parce qu'elle rend compte de l'usage de l'article avec certains mots, t Lorsqu'à la simple idée du nom » propre on joint quelque autre idée, dit-il, ou que » le nom dans sa première origine a été tiré d'un t nom ou d'un qualificatif qui a été adapté à un » objet particulier par le changement de quelques » lettres, alors on a recours au préposiiif, par une » suite de la première origine. > De là Vient qu'on dit : le paradis, mot qui, à la lettre, signifie jardin planté d'arbres; l'enfer, de infernus, lieu bas; le monde, de muvidus, adjectif qui signifie prop-e, élégant, paré; l'univers, de universus orbis, cercle universtl; le soleil,, de l'adjectif «o/us; la hine, de lucere ; la mer, de l'eau amère, tic.

IV* Règle.. Quand on veut élever un adjectif comparatif au superlatif relatif, on met l'article avant ce comparatif; et dans ce cas, si l'adjectif est placé avant le substantif, l'article sert pour ]' un et pour l'autre ; ^lais s'il marche après, on doit répéter l'article avant l'un et l'^iutre,

Ainsi l'on dira dans le premier cas : les plus Aabiles gens font quelque fois Içs plus grossières fautes; et dans le second : les gens les plus habiles font quelquefois les fmtesi les plus grossières.

C'est ici le lieu d'examiner deux phrases dans lesquelles les Grammairiens ont trouve de la difficulié.

i o Doit-on dire : c'est également la coutume de» peuples les plus barbares et civilisés ; ou bien : c'est également la coutume des peuples les plus barbares CI. les plus civil SCS? Cette dernière manière est la seule bonne, puisque, conformément à la seconde règle, l'article doit se répéter avant les adjectifs qui expriment des qualités opposées, afin d'ei

DE L'ADJECTIF (SYNTAXE)

marquer l'opposition. Nous observerons encore que cette deniièfe phrase sera plus exacte, si l'on ne fait pas l'ellipse de celle^ et si l'on dit : c'est égfllenient la coutume des peuples les plus barbares, et celle des plus civilisés.

20 Doit-on dire : c'est une des femmes des plus belles, ou les plus belles de Paris ? Girard et Condillac admettent la première manière, lorsqu'on veut marquer un second rapport extractif ; mais est-ce avec fondement? Nous avons vu, dans la quatrième rè»le, que l'article se met avant le superlatif relatif, quoique l'article ait été placé avant le substantif. La raison en est que, sans cette répétition, il n'y aurait point de superlatif relatif; mais V adjectif n'en est pas moins intimement uni au substantif. Dans la phrase que nous examinons, V adjectif est au contraire séparé de son substantif pat" la préposition exiractive de, parce que, disent les Grammairiens cités, après avoir fait un premier extrait de la totalité des femmes , on sent qu'un n'a pas dit tout ce qu'on veut faire entendre, et que, pour rendre la pensée complète, il faut encore un autre extrait plus restreint, fait de ce nombre de femmes que le plus de beauté distingue du reste de leur totalité. Voilà leur raisonnement : mais ce raisonnement ne porte sur rien de solide; car que veut-on dire? qu'une telle femme est du nombre des femmes les plus belles de Paris. Or, on le dit, et très-bien, sans le second extrait : il estdoncinutile, puisque, par le premier extrait seul, /a /emme dont je parle est tirée de la totalité des femmes, el mise au nombre des plus belles. Nous ajouterons que pour que deux extruits fussent admis dans cette phrase, il faudrait qu'ils renfermassent, à l'aide de plusieurs ellipses, ces deux phrases : c'est une des femmes les plus belles, et c'est parmi les plus belles une des plus belles : c'est précisément ce qu'ils ne font pas ; et il n'y a pas grand mal, car Cette seconde phrase pourrait bien, comme celle dont nous allons parler, n'exprimer qu'une absurdité.

Nous avons vu citer dans bien des Grammaires, et nous avons entendu dire une infinité de fois, cette phrase : il y avait vingt femmes, toutes plus jolies les unes que les autres. C'est encore là une de ces phrases que l'inattention a introduites; car si l'on se donne la peine de la décomposer, on trouvera qu'elle ne renferme qu'une idée absurde et ridicule. Car que signifie-t-elle ? E'ie signifie seulement que chacune de ces vingt femmes était plus belle que sa voisine, qui était elle-même plus jolie qu'elle{i), (Lévizac.)

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