‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 208 sur 279 · RÉGIME DES ADJECTIFS · texte numérisé non relu

RÉGIME DES ADJECTIFS

Le régime ou complément des adjectifs est un

substantif ou un verbe avec une préposition.

(1} Chacune à sou tour lemblait la plus jolie.

I Quelques adjectifs ne •régissent rien : ce sont ' ceux qui ont par eux-mêmes une signification déterminée, conime : courageux, sage , etc» i Quelques autres doivent avoir nécessairement j «n régime : ce sont ceux qui ont besoin d'être restreints pour avoir une signification déterminée, ; comme : capable, prêt , etc.

Il y en a enfin qui sont tantôt sans régime et tantôt avec un régime : ils sont sans régime quand on leur donne une signification générale , et ils ont un régime quand on les restreint ; comme : content , sensible , etc.

Ire Règle. Il ne faut point donner un régime à un adjectif qui ne doit point en avoir, ni lui en donner un autre que celui qui lui est assigné par le bon usage.

L'application de cette règle est souvent trèsembarrassî^nte. Elle dépend principalement de l'usage qu'on ne peut apprendre à connaître qu'à la longue, et qui même est souvent capricieux et irrégulier.

Nous donnerons à la fin de cet article la liste des adjectifs qui régissent ou qui ne régissent pas de préposition ; mais nous ferons remarquer, en passant , que c'est pour notre satisfaction personnelle, et pour ne point laisser de lacune dauf ce que nous avons annoncé ; car il n'y a que fort peu d'adjectifs qui aient, dans toutes les circonstances, le même régime ; un grand usage de la langue peut seul fixer avec certitude sur ces régimes.

Et cette difficulté n'est point la seule qu'on ait à surmonter. Il y en a d'autres plus embarrassant tes encore, parce qu'elles tiennent plus au génie qu'au mécanisme de la langue^ Eu voici deux que pose Lévizac :

La première, c'est de bien connaître la nature des adjectifs : car il y en a qui ne conviennent qu'aux personnes, et d'autres qui ne peuvent qualifier que les choses.

Dans la classe des adjectifs verbaux, ceux-là seuls s'appliquent heureusement aux personnes, qui viennent des verbes, qui peuvent avoir ces personnes pour régime direct. Ainsi, quoiqu'on dise : faute pardonnable, action déplorable; on ne peut pas dire : homme pardonnable ; ni, malgré l'autorité de Racine, prince déplorable; parce que l'usage ne permet pas de dire : pardonner quelqu'un, déplorer quelqu'un. Ces mots se trouvent plusieurs fois dans Racine, dans des ouvrages différents, et qui ont été composés à dix ou douze ans l'un de l'autre. < Mais quand il s'agit d'un auteur tel que » Racine, dit l'abbé d'Ohvet, il est toujours à pro- > pos d'observer que ces expressions sont des » manières de parler qui ont pu ne lui pas dé- » plaire, quoique l'usage ne les eût pas auto- I risées. » C'est d'ailleurs une hardiesse poétique.

La même impropriété a lieu lorsqu'on applique

GRAMMAIRE FRANÇAISE

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aux choses des adjectifs qui ne conviennent qu'aux personnes, t II y a des adjectifs, dit T. Corneille,

> dont on ne détourne pas la signification, mais

> qu'on joint à des substantifs auxquels ils ne con- » viennent pas. De Balzac a dit : je trouve en lui » une admiration si intelligente de votre vertu, etc. » Celui qui admire peut être intelligent, mais Vad-

> mirationnepeut être intelligente. On trouve dans » la vie de saint Barthélémy : tous les pauvres le » pleuraient avec des larmes inconsolables. Celui )) qui pleure. peut être inconsolable, mais , etc. » Malgré T . Corn eille , ce sont là des beautés de style.

La seconde difficulté, c'est de connaître les adjectifs qui ne peuvent être restreints que par les verbes ; car alors c'est une vraie faute de leur donner un substantif pour régime. Une impropriété de cette espèce a été relevée dans Balzac par le père Bouhours, à qui, malgré quelques erreurs , la langue française doit beaucoup. Balzac avait dit : impatient du joug et de la contrainte. Bouhours, un peu puriste, censura cette expression , et prouva qu'elle était mauvaise, parce que l'adjectif impatient ne peut être restreint que par un verbe. On doit dire : impatient de commander, et pas du non commandement. — Selon nous, cette construction est un latinisme, consacré maintenant en français, dans le style soutenu.

Remarque. Quelque chose, rien, quoi que ce soit, etc., veulent de avant l'adjectif qui suit.

Vaugelas pense qu'on peut supprimer de avant l'adjectif qui régit cette préposition. La raison qu'il en donne, c'est que celte répétition rend la phrase dure et désagréable : et en effet, tous nos bons écrivains évitent, toutes les fois qu'ils peuvent le faire, ces sons sourds et monotones qui ne sauraientplaireà une oreille délicate. En conséquence, il veut qu'on dise : il l'exhortait à faire quelque chose digne de sa naissance, au lieu de : il l'exhortait à faire quelque chose de digne de, etc. Mais la dureté du son est-elle une raition suffisante pour faire ce changement? Nous ne le pensons point, et pour deux raisons. La première, c'est que cette formule a été de tout temps dans la langue ; elle est donc conforme à l'usage : pourquoi, dit l'abbé d'Olivet, ne le respecterait-on pas? La seconde raison, c'est que nous pensons que ce changement serait une faute, parce que le mot chose , joint à quelque, chditiQede nature, ne présentant plus alors une idée déterminée, comme lorsqu'il est uni à tout autre prépositif, mais qu'il présente seulement une idée vague qui a besoin d'être déterminée; de vrai substantif, il devient vrai pronom indéfini.

C'est ce que Vaugelas lui-même paraît reconnaître dans une autre remarque où il avoue que quelque chose est neutre en quelque sorte. Or, dans notre langue, le pronom indéfini est

suivi de la préposition de : aucun de vous ; nul de vous; pas un de nous; personne de vous; qui que ce soit de vous; rien de soliile, etc., parce que l'effet de la préposition de est de faire disparaître la signification vague qu'il a de lui-même, en la déterminant à un objet particulier. Et dans ce cas, comme l'observe du Marsais, Y adjectif placé après de perd aussi sa nature, et devient un vrai substantif; car, nous l'avons dit et nous ne cesserons de le répéter, ce ne sont pas les mots en eux-mêmes qui décident de leur nature, mais c'est l'em-. ploi qu'on en fait.

Nous conclurons de ce que nous venons de dire , que dans les phrases où il y aurait ce choc à craindre, on doit éviter et la faute et la dureté du son, en employant un autre tour; il n'y a rien de plus aisé, puisqu'il y en a un trèsélégant , et qui n'est contesté par personne. Il consiste à faire modifier quelque chose par le relatif qui, sujet d'une proposition incidente déterminative , et à dire : il l'exhortait à faire quelque chose qui fût digne de sa naissance.

II« Règle. Un substantif peut être^régi par deux adjectifs, pourvu que ces adjectifs veuillent les mêmes régimes :

Une femme dou^e, honnête et décente, qui ne voit dans les avantages de la naissance, des richesses et de la beauté, que des encouragements à la vertu, est bien sure d'être aimée et recherchée de tout le monde.

Mais on ne pourrait pas dire : cet homme est ut'ile et chéri de sa famille, parce que utile et chéri ne peuvent être suivis de la même préposition. On doit alors employer un autre tour et dire : cet homme est utile à sa famitk, et en est chér'i. Les étrangers font souvent des fautes de ce genre; et l'usage de la conversation familière dans leur langue les y fait tomber fréquemment par inadvertance.

Donnons maintenant la liste que nous avons annoncée concernant les adjectifs qui régissent ou ne régissent pas de prépositions, ou qui en régissent de différentes. Le travail que nous donnons appartient à Girault-Duvivier ; mais nous l'accompagnons de commentaires et d'additions qui nous ont paru nécessaires.

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