SYNTAXE DU PRONOM
Parmi Ifs pronoms , les uns ne se disent que des personnes, les autres ne se disent que des choses ; et il y en à qui se disent également des ;)ersonnes et des choses.
Les pronoms de la première personne : je, me, moi, nous, et ceux de la seconde : tu, te, toi, vous, ne s'appliquent qu'à des personnes ou à des choses personnifiées.
//, ils^ le, la. les, se disent indifféremment des personnes et des choses.
Il en est de même de elle et elles, quand ces
pronoms sont en sujet ; mais quand ils sont précéda d'une préposition, l'usage varie, et les Grammairiens ne s'accordent pas ; c'est donc l'usage qui donne la règle.
On dit en parlant d'une femme :je m'approchai d'elle ; je m'assis près d'elle ; mais on ne s'exprimera pas ainsi en parlant d'une muraille ou d'une table. On dira : je m'en approchai, je m'assis auprès.
Quand ils sont précédés des prépositions avec, après , ils se disent fort bien des choses ; cette ri'
vière est si rapide, quand elle déborde, qu'elle en- Iraîne avec elle tout ce qu'elle rencontre; elle ne laisse après elle que du sable et des cailloux. Ils se disent aussi des choses dans bien des occasions, avec les prépositions de, à, pour, et en. On dit, en parlant d'une armée ennemie : nous marchâmes à elle; et l'on ne peut pas s'exprimer autrement. L'usage veut qu'on dise : ces choses sont bonnes d'elles-mêmes; j'aime la vérité au point que je sacrifierais tout pour elle ; ces choses sont solides en elles-mêmes. On voit par ces exemples qu'il n'est pas toujours nécessaire que les choses soient personnifiées pour que ces pronoms puissent être employés.
Après le verbe être, ils ne peuvent se dire que des personnes : c'est à elles ; c'est d'elles que je parle; c'est elle que je vois. Néanmoins quelques Grammairiens pensent que, dans les réponses à des phrases interrogatives, ils peuvent se rapporter à des choses : est-ce votre tabatière ? oui, c'est elle. Mais cet emploi, ajoute Lévizac, n'est dû peut-être qu'à la licence de la conversation : or pourquoi y aller chercher une expression qu'on peut contester, tandis qu'il y en a une qui, d'un aveu général, vaut mieux, savoir : oui, ce l'est?
Nous donnerons ici notre commentaire , en avouant que la dernière locution est en effet celle que l'on doit employer, mais qu'on s'en sert moins que de l'autre.
On fait la môme observation quant aux pronoms eux, lui, et leur, quoiqu'ils ne se disent ordinairement que des personnes. L'usage permet de dire familièrement : ces oiseaux font mon amusement , je n'aime queux; eux seuls m'occupent , je ne songe qu'à eux. On dit aussi: j'ai fait réparer ma maison, et je lui ai donné un air neuf; ces arbres sont trop chargés, ôtez-leur une partie de leur fruit.
Maintenant que nous connaissons l'usage, voici la règle :
On ne doit appliquer aux choses les pronoms elle, elles, lui, leur, et eux que quand il serait impossible de les remplacer par les pronoms y et en.
Mais ces pronoms se disent fort bien des choses personnifiées ou des choses auxquelles on attribue ce qui ne convient qu'aux personnes.
D'après ce que nous venons de dire, on ne trouvera rien à blâmer dans cette phrase de Bossuet : on avait bâti le labyrinthe sur le bord du Iqc Mœr'u, et on lui avait donné une vue proportionnée à sa grandeur;
ni dans ces vers de Boileau, où il dit :
La raison outragée enfin ouvrit les yeux, Et, dans tons ces écrits la déclarant infâme, Par grâce lui laissa l'entrée en l'épigramme.
Se peut se dire des personnes et des choses :
GRAMMAIRE FRANÇAISE
cette fleur se flétrit ; cette femme se promène. Il est des deux nombres et des deux genres.
Soi se dit ou des personnes ou des choses. S'il se dit des personnes, on ne l'emploie qu'avec un sujet vague et indéterminé : on pense trop à soi ; chacun songe à soi ; n'aimer que soi, c'est n'être bon à rien. Voltaire a blâmé avec raison ce vers de Corneille:
Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.
Soi, observe cet écrivain, ne se dit qu'à l'indéfini. Il faut faire quelque chose pour soi; il travaille pour lui. D'après celte critique, qui est juste. Voltaire n'aurait-il pas dû éviter de faire la même faute? On la trouve dans ces vers de Zaïre r
Ou mon amour me trompe, ou Zaïre aujourd'hui, Pour l'élever à soi. descendrait jusqu'à lui.
Rien ne peut l'excuser; la règle était fixée de son temps, et il la connaissait; au contraire, lorsque Corneille écrivait, l'usage n'avait rien déterminé. Aussi trouve-t-on ce mauvais emploi dans presque tous les écrivains les plus célèbres du siècle de Louis XIV, même dans Racine et dans Boileau. On lit dans le premier :
Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous;
ailleurs :
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi t
et dans plusieurs autres endroits.
Nous lisons dans le second :
Mais souvent un auteur qui se flatte et qui s'aime Méconnaît son génie, et s'ignore soi-même.
Aussi, dans les notes grammaticales sur cet auteur, s'est-on contenté d'en faire l'observation, sans marquer tous les passages où cette faute se trouve.
Cependant, lorsque soi se dit des choses, il peut, selon la remarque de l'abbé d'Olivet, se mettre non-seulement avec l'indéfini, mais encore avec le défini ; et dans ce cas il convient aux deux genres. On dit : la vertu est aimable de soi; le vice est odieux de soi. Mais ce pronom peut-il se rapporter à un pluriel ? t Tout le monde, dit ce Grammai- » rien, convient que non. S'il s'agit des personnes, > on ne dit qu'eMa; ou elles ; à l'égard des choses, » les avis sont partagés. Vaugelas propose trois 1 manières de l'employer : ces choses sont indiffé- » rentes de soi ; — ces choses de soi sont indiffé- » rentes ; — de soi ces choses sont indifférentes. Il » ne condamne que la première de ces trois phra- » ses, n'approuvant pas qu'on mette de soi après » l'adjectif. Maisl' Académie, danssesobservations » sur Vaugelas, n'admet que la dernière de ces » trois phrases, et rejette également les deux au- » très. Pour moi, si je n'étais retenu par le res-
DU PRONOM
» pect que je dois à l'Académie, je n'en recevrais : * aucune des trois, étant bien persuadé que sot, » qui est un singulier, ne peut régulièrement se » construire avec un pluriel. » Cette opinion de Tabbé d'Olivet devait prévaloir, puisque tout le monde convient que, dans ceite phrase, d'etlesviêmes vaut mieux que de soi. Aussi l'Académie s'exprinje-t-elle ainsi dans la dernière édition (1) de son Dictionnaire.
t Soi est un pronom de la troisième personne ,
> substantif des deux genres, et seulement du ) nombre singulier. Quand il s'emploie absolu* » ment, il ne se met qu'avec une préposition, et
> dans des phrases où il y a un pronom indéfini, » ou exprimé ou sous-eniendu. » L'Académie fait observer aussi que lorsque de soi et en soi sont employés dans un sens défini, avec des nomade choses, ils signifient de sa nature et dans sa nature.
Nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs la règle posée par l'Académie dans l'édition de 1835. « Quand on dit soi des personnes, il ne se rapporte » ordinairement qu'à un sujet indéterminé : cha-
> cun travaille pour soi; quiconque rapporte tout » à soi n'a pas beaucoup d^amis. Quand on dit soi » des choses, il se rapporte à un sujet déterminé : » un bienfait porte sa récompense avec soi ; les re- » mords que le crime traîne après soi. »
Nous nous sommes étendus sur ce pronom, parce que nous avons été si souvent consultés sur son emploi, que nous nous sommes convair^us que ces détails étaient absolument et rigoureusement nécessaires.
Y ne se dit ordinairement que des choses : fuyez les procès; souvent la conscience s'y intéresse, la santé s'y ruine, et les biens s'y dissipent. Y est ici pour dans les procès. Cependant il paraît quelquefois se rapporter à des personnes dans les réponses à des phrases interrogaiives : pensez-vous à moi? oui, j'y pense. Mais, si l'on y réfléchit, on verra que cet y se rapporte à un nom de chose qu'on a dans l'esprit ; il y est pour : à mes intérêts , à mon affaire, etc. Quelques Grammairiens ont cité des phrases dans lesquelles y paraît évidemment se rapporter à des personnes ; mais ces phrases, puisées dans la liberté de la conversation, sont en si petit nombre, que ce n'est pas la peine d'en faire une exception.
En, pour un nom précédé de la préposition de, se dit très-bien, comme nous l'avons déjà vu, des personnes et des choses.
Règle. Les pronoms de la troisième personne doivent réveiller la même idée que les mots dont
(f) Il est ici question de la 5< édition.
ils tiennent la place, et être au même nombre et au même genre :
Celte femme était belle comme une déesse ; elle joignait aux charmes du corps tous ceux de l'esprit ; elle était enjouée, flatteuse, insinuante. Avec tant de charmes trompeurs, elle avait, comme les sirè' nés, un cœur cruel et plein de malignité ; mais elle savait cacher ses sentiments corrompus par un prO" fond artifice. (Fénelon.)
Au milieu de tant d'ignorance, l'homme vint à adorer jusqu'à l'œuvre de ses mains ; il crut pouvoir renfermer l'esprit divin dans des statues, et il oublia si profondément que Dieu l'avait fait, qu'il crut à son tour pouvoh' faire un Dieu. (Bossuet.)
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords; On n'y peu plus rentrer, dès qu'on en est dehors.
(Bouleau.)
Dans le premier exemple : elle, qui se rapporte à cette femme, en réveille l'idée, et est le seul qui convienne, parce qu'il est le seul qui prenne la forme féminine et singulière, qui est celle de femme. Il en est de même de il dans la seconde phrase, et de y et en dans la troisième.
C'est donc avec raison que l'abbé d'Olivet et l'abbé de Condillac ont censuré ce vers de Racine :
Nulle paix pour l'impie , il la cherche, elle fuit.
En effet, d'après la construction, les pronoms la et elle paraissent se rapporter à nulle paix, et néanmoins, par le sens, ils tiennent la ^îilace du substantif ^aia; qui exprime l'état opposé. Mais, dit du Marsais, < je crois que la vivacité, le feu, > l'enthousiasme que le style poétique demande, » ont pu autoriser cette expression, qui ne serait » pas régulière en prose. »
Remarqde. Les pronoms moi, toi, soi, nous, vous, eux, lui, elle, elles, marquent quelquefois un rapport d'une personne à elle-même. Dans ce cas, pour donner plus d'énergie au discours, on joint même à ces pronoms : il faut de temps en temps rentrer en soi, pour se rendre compte à soi-même.
(Lévizac. )
rOHCTXOK DES FROHOOSS VEaSOHXEXS.
On a déjà dit que les substantifs ont trois fonctions dans le discours : ils y sont en sujet, en apostrophe ou en régime. Les pronoms personnels, dont la nature est de foire l'office de leurs substituts, doivent avoir la même fonction ; néanmoins avec cette différence que quelques-uns sont toujours en sujet, deux seulement en apostrophe, quelques autres en régime, et d'autres enfin tan* tôt en sujet et tantôt en régime.
Nous nous garderons bien d'adopter la division
GRAMMAIRK FRANÇAISE.
des pronoms personnels en conjoints et disjoints, parce que cette division imaginée par les anciens Grammairiens ne serait propre qu'à répandre de l'obscurité sur le sujet que nous traitons. Simplicité et clarté ; voilà le but où l'on doit tendre, quand on veut être utile.
Les pronoms personnels toujours en sujet sont : je, tu, il, ils, elle, elles : je parle, tu joues, il aime, ils s'amusent, elle lit, elles lisent.
Les deux qui se rencontrent en apostrophe sont toi et vous, soit seuls, soit précédés de l'interjection ô ; exemples : 6 toi qui es aussi fraîche que la rose qui vient de naître, toi dont le sourire, etc.; Vous que j'aime, o \oas que j'ai rassemblés aujourd'hui, etc.
Ceux qui se trouvent toujours en régime sont: me, te, se, leur, le, la,les, y et en : je me trompe; tu te repens; il se promène; nojw leur parlons; je le vois ; je la touche ; vous les aime» ; je m'y rendrai ; ne m'en parlez pas.
Remarque. Un verbe peut avoir essentiellement deux régimes, l'un direct, et l'autre indirect. Le régime est direct quand le mot régi est l'objet de l'action exprimée par le verbe. Le régime est indirect quand le mot régi est le terme de l'action exprimée par le verbe. Dans cette phrase '.j'envoie ce livre à mon frère ; ce livre est objet, et à mon frère est terme. Le premier est sans préposition exprimée ou sous-entendue ; mais le second est toujours précédé de l'une de ces prépositions à ou de; toujours exprimées si ce régime est un nom ; et exprimées ou sous-entendues si ce régime est. un pronom ; c'est à, s'il s'agit du but où tend l'action ; et de , s'il s'agit de marquer d'où celte action vient ou commence.
Leur est toujours terme, parce qu'étant mis pour à eux, il renferme la préposition à : je leur parle est pour : je parle à eux ou à elles.
Me, te, se, sont tantôt objet : il m'aborde, ce qui signifie il aborde moi ; et tantôt terme : il me tend la main, ce qui est pour il tend la main à moi.
Le, la, les , sont toujours objet , ety toujours lerme. On dit d'une maison : je la vois ; on y a fait de grandes réparations. La est pour lamaison, et y pour à la maison.
En est ordmairement terme, mais il est quelquefois objet. Il est terme, quand il ne fait que remplacer un nom et la préposition de : vous êtes -vous occupé de mon affaire? oui, je m'en suis occupé. En est pour de cette affaire. Mais il est objet, quand il remplace un membre de phrase elliptique : avez-vous reçu de L'argent, des livres ? ont, j'en ai reçu ; en est pour une somme quelconque d'argent, une quantité quelconque de livres : ce qui arrive toutes les fois que les noms sont pris dans un sens partitif, parce qu'alors il y a toujours l'ellipse d'un uoin, objet de l'action, et que
ce nom, avec le complément qui lui est joint parla préposition de, forme une idée indivisible dans les vues de l'esprit.
Quelques Grammairiens considèrent en comme toujours terme, même dans ce cas, parce qu'ils séparent le mot régi du mot régissant , en les considérant chacun séparément. Mais n'est-il pas plus simple de considérer ces deux mots, à l'exemple des plus célèbres Grammairiens, comme formant une idée indivisible?
Nous, vous, moi, toi, lui, elle, eux, ellesy sont tantôt en sujet et tantôt en régime.
Nous et vous peuvent être sujet, objet ou terme ; nous pensons (sujet), aimez-nous (objet), donneznous , donne» à nous (terme); vous aimez (sujet), etc.
Moi, toi, soi, lui, eux, sont ordinairement sujets , lorsqu'ils sont employés en quahté d'explétive, quand on veut donner plus de force au discours : moi, je voulais la sauver aux dépens de mes jours; il l'a dit lui-même, etc.; et dans des phrases distributives où il s'agit d'assigner la part que différentes personnes ont à une action : mes frères et mon cousin m'ont secouru ; eux m'ont relevé ; et lui m'a pansé ; et encore dans ces sortes de phrases : Pénélope sa femme , et moi qui suis son fils, nous avons perdu l'espérance de le revoir.
Moi, toi, soi, ne peuvent être objet dans les phrases expositives qu'après le verbe être : c'est moi qui le dis; c'est toi qui l'as fait; on n'est jamais plus sûr du travail, que quand c'est soi qui le conduit. Pour être terme, ils doivent être précédés d'une préposition : on parle de moi ; on rit de toi , on s'occupe trop de soi. Mais moi et toi peuvent être ol^et ou terme dans les phrases impéralives : aimez-moi (objet); parlez-moi (terme); occupe-toi (objet) , donne-toi la peine (terme) .
Lui n'est objet que comme explétive ; je le verrai lui-même; sa fonction naturelle est d'être terme :je lui donne ; parlez-lui.
Eux, elle, elles, objet en qualité d'explétives ; je la verrai elle-même, je les vetrai eux-mêmes. Pour qu'ils soient termes , ils doivent être précédés d'une préposition : je vais à eux ; cela dépend d'elle.
Remarque. Ces phrases, donnez-moi, et donnez à moi, ne présentent pas la même idée. On se sert de la première quand on se borne à demander une chose; et de la seconde, quand on la demande à quelqu'un qui ne sait à qui la donner^ et qui est sur le point de la donner à un autre.
Ire Règle. Les pronoms sujets de la première et de la seconde personne doivent se répéter avant tous les verbes, quand ces verbes sont à des temps différents ; mais on peut ne pas les répéter, et ceci est une affaire de goût, quand les verbes sont au même temps ;
DU PRONOM
Je soutiens et je soutiendrai toujours quon ne peut être heureux sans la vertu.
Vous m'avez déjà dit , et vous me le répétez aujourd'hui, que, pour être heureux, il ne faut jamais regarder au-dessus de soi, mais toujours audessous.
Ainsi madame de Sévigné s'est mal exprimée dans ces deux phrases : je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours ; — je les ai senties, et les sentirai long-temps. En prose, on regarderait également comme peu exact ce passage de Racine :
Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés, Dussiez-voHS, je Vai dit et veux bien leredirCf Demander la moitié de ce puissant empire.
Ces sortes de licences n'ont rien de choquant en poésie, surtout quand elles donnent plus de rapidité à l'expression.
Mais lorsque les verbes sont au même temps, on dit très -bien je dis et soutiens; vous pensez et croyez; ou je dis et je soutiens; vous pensez et vous croyez.
On doit, dans tous les cas, répéter ordinairement ces pronoms, quand le premier verbe est suivi d'un régime.
Buffon a dit avec des temps différents :
Excité par le plaisir que j'avais senti, je cueillis nn second et un troisième fruit, et je ne me lassais pas d'exercer ma main pour satisfaire mon goût.
Et au même temps :
J'étendais les bras pour embrasser l'horizon, et je ne trouvais que le vide des airs.
Nous avons dit ordinairement , parce que nous n'oserions blâmer la phrase suivante du même auteur, dans laquelle le pronom n'est pas répété :
Je m'imaginais avoir fait une conquête, et me glorifiais de la faculté que je sentais de pouvoir contenir dans ma main un autre être tout entier.
II« Règle. On ne répète pas ordinairement les pronoms sujets de la troisième personne, quand les verbes sont au même temps ; et l'on peut se dispenser de les répéter, quand les verbes sont à des temps divers :
La bonne grâce ne gâte rien ; elle relève la mO' destie et y donne du lustre.
11 n'a jamais rien valu, et ne vaudra jamais rien.
On peut dire aussi :
Il est arrivé ce malin, et il repartira ce soir.
Si nous disons encore ordinairement, c'est que l'on doit répéter ces pronoms :
1° Lorsque, dans une suite de verbes , on veut supprimer la conjonction et avant le dernier, afin
de réveiller plus fortement l'attenlion : fourbes adroits , hypocrites dangereux , ils flattent , ils caressent , ils environnent de séductions.
2" Quand, dans une suite de verbes, il y en a un suivi d'un régime différent des autres, excepté rféanmoms avant le dernier .précédé de la conjonction et. En voici un exemple dans Buffon : ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base ; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet à des lois. Sans la répétition du pronom l'oreille ne serait pas saiisfaiie,à cause du régime différent du troisième verbe.
5° Si le dernier verbe, uni aux précédents par la conjonction et , est lui-même précédé d'une conjonction qui, avec son régime, exprime une circonstance : telle est cette phrase de Fénelon : Il fond sur son ennemi, ef , après l'avoir saisi d'une main victorieuse, il le renverse, comme le cruel aqtiilon abat les tendres moissons qui dorent la campagne. Néanmoins on trouvera des exemples contraires.
4° Avant le dernier verbe, quand il est précédé d'une proposition incidente forniant une longue phrase, quoique les verbes auxquels il est uni par la conjonction et soient eux-mêmes sans pronom. Tel est ce passage de Buffon, dans lequel il parle de l'homme : excité par l'insatiable avidité, aveuglé par l'ambition encorepkis insatiable, ilrenonce aux sentiments d'humanité, tourne toutes ses forces contre lui-même, cherche à s' entre -détruire, se détruit en effet; et, après ces jours de sang et de carnage, lorsque la fumée de la gloire s'est dissipée, il voit d'un edl triste la terre dévastée, les arts ensevelis, les nations dispersées, les peuples affaiblis, son propre bonheur ruiné, et sa puissance réelle anéantie. Dans ce cas, la clarté demande la répétition du pronom.
D'après ce que nous avons dit sur ces deux règles, on voit combien elles sont liées à l'art d'écrire, et de combien de nuances leur observation est susceptible.
IIl« Règle. Les pronoms personnels sujets, de quelque personne qu'ils soient, doivent toujours se répéter avant les verbes, si l'on passe de l'affirmation à la négation, et réciproquement, ou si les verbes sont Ués par des conjonctions, excepté et, ni :
11 veut et il ne veut pas; vous le dites et vous ne le pensez pas, mais vous faites semblant de le croire.elle plaît à tout le monde, parce qu'tWe a autant d'honnêteté que d'esprit. Mais on doit dire : il donne et reçoit ; il ne donne ni ne reçoit.
IV* Règle. Les pronoms en régime doivent se répéter avant chaque verbe.
L'idée de ses malheurs \e poursuit, le tourmente.
48*2 GRAMMAIRE FRANÇAISE
et taccable; il nous ennvie et nous obsMe sans bien des événements; et dans la seconde pour : le cesse. ciel.
Un fils ne s'arme point contre un coupable père; Il détourne les yeux, le plaint et le révère.
(Racine.)
Remarque. On ne répète pas le pronom en régime avant les verbes qui, composés du premier, expriment la répeliiiundelamèmeaction, comme: je vous le dis et redis ; il le fait, refait et défait sans cesse; ce qui néanmoins n'est vrai que quand les verbes sont au lîième temps. Mais on doit les repéter avant les veibes qui, quoique composés du premier, expriment une action différente; exemple : du matin au soir elle ne fait que s'habiller et se déshabiller.
Gomme ces deux dernières règles ne présentent aucune difficulté, nous pensons qu'il est inutile d'entrer dans de plus {grands détails.
V*" Règle. Les pronomsde la troisième personne, il, elle, ils, elles, le, la, les, lui, leur, doivent toujours se rapporter à un nom en sujet ou en régime pris dans un sens défini ; mais il ne faut pas qu'ils puissent se rapporter, soit en même temps à un sujet ou à un régime, soit à un nom pris dans un sens indéfini :
Ministre de ses ordres irrévocables {de Dieu), la
-nature ne s'écarte jamais des lois qui lui ont été
prescrites; elle n'altère rien aux plans qui lui ont
été tracés, et, dans tous ses ouvrages, elle présente
le sceau de l'Eternel. (Buffon.)
Mais on ne peut pas dire : Racine a imité Euripide en tout ce qu'il a de plus beau dans sa Phèdre; parce que le pronom il, pouvant se rapporter à Racine ou à Euripide, fait équivoque : on ne sait si ÏŒi veut parler de tout ce qu'il y a de plus beau dans la Phèdre de Racine ou dans celle d'Euripide. On ne peut pas dire non plus ; le légat publia une sentence d'interdit, il dura trois mois; parce que, dans celle phrase, il se rapporte à interdit qui est pris dans un sens indéfini. Vaugelas est le premier qui ail développé celte règle peu connue et peu observée avant lui, à l'exclusion d'un petit nombre d'auteurs. C'est d'après cette règle que le père Bouhours a condamné ces deux phrases : vous avez droit de chasse, et je le trouve fondé; — le roi lui a fait grâce, et il l'a reçue allant au supplice. L'abbé d'Olivet a donc trouvé avec raison peu d'exactitude dans ce vers de Racine :
Quand je rae fais justice, U faut qu'on se la fasse.
Il faut l'avoner, celte règle est une des plus difficiles de la langue française, dont le caractère principal est la clarté.
Il, dans les verbes unipersonnels ou pris unipersonnellement, paraît ne tenir la place d'aucun nom : il s'est passé bien des événements; il pleut ; mais, dans la première phrase, il est mis pour :
BEGZJ: PAaTICUUÈHB AU PaONOM XiE.
Le, lu, les, sont ariicles ou pronoms; il est cependant aisé de les distinguer. Ils sont articles (juand ils sont joints à des noms : ils sont pronoms quand ils sont joints à des verbes. Dans cette phrase ; la vertu est aimable , aimez-la, le premier la est article, et le second est pronom.
« Les Grammairiens demandent, dit Duclos, » pourquoi, dans ces sortes de phrases, ces deux » la ne sont pas de la même nature ; c'est qu'ils » n'en peuvent être. Le premier la est article, et » le second pronom, quoiqu'ils aient la mêmeori- 1 gine. Ce sont, à la vérité, deux homonymes, » comme : mur (murus) et mûr (maturus),dont » l'un est substantif et l'autre adjectif. Le maté- » riel d'un mot ne décide pas de sa nature ; et, » malgré la parité du son et de l'orthographe, ces » deux mots ne se ressemblent pas plus qu'un > homme mûr, et une muraille. »
Le pronom le peut tenir la place d'un substantif, d'un adjectif, ou même de tout un membre de phrase.
Il n'y a pojnt de difficulté, s'il tient la place de tout un membre de phrase, c'est-à-dire s'il tient lieu d'une proposition résumée par ellipse. Dans ces phrases : on doit s'accommoder à l'humeur des autres autant qu'on le peut ; — les lois de la nature et de la bienséance nous obligent également de défendre l'honneur et les iniérêls de nos parents, quand nous pouvons le faire sans injustice; le tient li«u de ces mots : s' accommoder à l'humeur des autres dans la première; et de ceux-ci : défendre l'honneur et les intérêts de nos parents, dans la seconde. Alors, il ne prend ni genre ni nombre, parce que les membres de phrases qu'il supplée n'en ont pas.
(Voyez ce que nous avons dit, page 425.)
FLACB D£8 VBOMOISS PERSONKEU.
Il n'y a point de difficulté sur la place des pronoms personnels en sujet : il ne s'agit que de connaître l'usage. Les Grammairiens ont imaginé que les pronoms de la première personne sont plus nobles que ceux de la seconde, et que ceux de la seconde le sont plus que ceux de la troisième. L'accord des verbes avec les pronoms sujets se règle sur cette préséance. Nous nous bornerons à marquer la placequ' on doit leur assigner. En français la personne qui parle se nomme toujours la dernière, et la personne à qui l'on parle est toujours nommée la première : vous et moi nous irons
DU PRONOM
ee snir au pare ; — vou», votre frire et moi, nous souperons ensemble.
Passons à la place des pronoms en régime, les seuls qui offrent quelque embarras, surtout pour les étrangers.
I'* Règle. Les pronoms me, te, se, leur, le, la, les, y, et en, ainsi que nous, vous et lui, eux, elle et elles sans préposition, se placent ordinairement avant les verbes dont ils sont le régime :
// me dit. — Je te vois. — Elle leur a parlé. — Je lui donnai. — Je les aime. — Vous y penserez. — J'en suis ravi.
Ile Règle. Les pronoms personnels moi, toi, soi, nous, vous, lui, eux, c//ê'et elles, se placent après le verbe, quand ils sont précédés d'une préposition.
Le vice entraine avec soi bien des maux; —je pense à vous ; — comme on conseillait à Philippe, père d'Alexandre, de chasser de ses états un homme qui avait mal parlé de lui : Je m'en garderai bien, dit-il, il irait partout médire de moi.
Il s'agit de phrases expositives dans les deux règles précédentes : et nous devons faire observer que les pronoms nous, vous et lui, sont mieux placés avant les verbes, quand ils sont le terme d'un rapport qui pourrait être exprimé par la préposition à. Mais, de même qKe les autres de la seconde règle, ils ne peuvent être placés qu'après le verbe, quand ils sont le terme d'un rapport exprimé par la préposition de. Cela dépend de nous, de vous, de lui.
Ilf* Règle. Dans les phrases impérativesavec affirmat-ion , mot, toi, soi, nous, vous, lui, leur, eux, elle, elles, le, la, les, y et en, se placent après le verbe :
Dites -moi ce qui en est. — Donnez - en. — Songez'y. — 0 homme, souviens-toi que tu n'es que poussière !
Dans les phrases impératives avec négation , me, te, se, nous, vous, lui, leur, le, la, les, y et en, suivent la première règle, et se placent avant le verbe.
Ne me dites pas ce qui en est, — Ne nous en donnez pas. — Ny pensez plus. — Ne le voyez pas aussi souvent.
Quand il y a deux impératifs unis par les conjonctions et, ou, il est mieux de placer le pronom avant le dernier verbe : courez apaiser votre frère et vous réconcilier avec lui ; — polissez-le sans cesse, et le repolissez ; — protégez-les fortement, ou les abandonnez à leur destinée. Ce n'est néanmoins qu'une élégance.
IV« Règle. Quand plusieurs pronoms accompagnent un verbe, me, te, se, nous, vous, doivent être placés les premiers^/e, la, les, se placent avant lui, leur; enfin y, en, sont toujours les derniers ;
Prêtez-moi votre livre, je vous le remettrai demain; si vous me le refusez, je saurai m'en passer. — Aurez-vous le courage de le leur dire ? — // n'a pas voulu vous y mener..
I" ExcRPTioN. Dans la phrase impérative avec affirmation, le, la, les, se placent toujours les premiers : offrez-le-lui; donnez -le-moi; conduisez* les-y.
I(« Exception. Dans la phrase impérative, moi doit se placer après y r eonduisez-y-moi. Mais on dit : menez-nous-y.
Lorsqu'il y a deux verbes, on place ordinairement les pronoms auprès du verbe qui les régit : on ne peut vous blâmer; mais ce serait une faute de dire : on ne vous peut pas blâmer. Il serait ridicule de dire : je m' aurais voulu procurer ce plaisir. [| faut : j'aurais voiUu me procurer ce plnisir. On fait souvent cette faute. En voici une autre que l'on commet plus souvent encore : c'est de mettre le pronom avant un verbe suivi de deux infinitifs joints par les conjonctions et, ni, ou, quoique ce pronom n'ait aucun rapport au second infinitif. On ne doit pas dire : elle ne se peut consoler ni recevoir aucun avis, parce que se n'est point régi par recevoir. On doit dire : elle ne peut se consoler, ni recevoir aucun avis.
n y a encore d'autres détails sur ces pronoms, ajoute Lévizac en terminant; mais la Grammaire, dit Condiliac , serait bien longue et bien ennuyeuse , si l'on n'en négligeait aucun. Tout ce qu'il y a de réellement minutieux dans les langues ne peut s'apprendre que par l'usage.