‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 267 sur 279 · DU VEBS FACILE ET DU VERS COMMUN · texte numérisé non relu

DU VEBS FACILE ET DU VERS COMMUN

Il faut bien distinguer le vers facile du vers commun. C'est une nécessité imposée aux bons vers, qu'ils ne doivent jamais paraître faits avec peine ; il faut au contraire qu'ils semblent couler de source, d'inspiration. L'expression du poète doit se montrer au lecteur tellement inhérente à la pensée,que celui-ci sente que l'une n'a pu guère venir sans l'autre. En général, les beaux vers, même ceux que l'on s'apprend, comme Racine, à faire difficilement, s'échaj'pent tout d'un jet de l'imagination. Il ne doit plus rester qu'à adoucir les tous un peu trop rudes, à rejeter le mot oisif ou trop faible qui pourrait s'être glissé dans cette création subite, presque toujours et naturellement entachée de remplissage. Si le coloris ne vient pas large et vigoureux du premier coup de pineeau ; s'il faut déjà , en même teiiips que la pensée enfante , revoir , reformer sou vers mot par mot , hémii^tiche par hémistiche ; enlin s'il nV a

I pas eu abondance dans l'expression comme dans la

j pensée , c'est qu'on a manqué à la première condition du vers , qui veut être avant tout poétique , inspire.

I On a bien pu accoupler des rimes , mais on n'a pas fait réellement des vers.

Cependant au-dessous du vers obtenu difficilement ,

I arraché hémistiche par hémistiche , lambeaux par lambeauji , il y a quelque chose de plus fatigant encore , c'est le vers commun, que l'on retrouve partout , à quelques syllabes près , et dans lequel gravite toujours et toujours le servile troupeau des plats imitateurs, qui finissent par rendre monotone jusqu'au genre même des maîtres qu'ils décalquent ordinairement de la façon la moins originale et la pins fiâle. Feuilletez la tragédie , depuis Racine jusqu'au Marino Faliero de M. Casimir Delavigne, de ce poëte si élégant et si pur, qui a apporté au théâtre une versification pure et correcte, une versification vraiment tragique, vous trouverez , à très-peu d'exceptions près , et encore toujours partielles jusqu'en elles-mêmes, un moule unique de vers beaux, splendides peut-être au jour où ils furent enfantés , mais qui sont devenus fades et insipides ; la faute en est à leur perpétuelle reproduction. Ce sont tantôt des hémistiches complets et répétés sans cesse , comme ceux-ci et mille autres de même force :

rimant avec

rimant avec

ou bien avec

Je tremble , je frissonne ,

La force m'abandonne.

De si trompeurs appas ,

Gardes, suivez mes pas !

Un généreux trépas.

Tantôt ce sont des vers entiers dont toute l'idée f)0étique repose sur des points d'exclamation ou d'interrogaiion , comme dans ceux-ci :

Madame , quel transport I qu'entends-je I Et quel discours 1 Quoi! voos me reprochez de coupaliles amours I

Ciel ! que viens-je d'entendre? Amanie infortunée! A ce comble d'horreur j'étais donc destinée !

Princesse , vons partez ! vous partez ! Et pourquoi ? Qui peut vous imposer cette barbare loi?

Nous connaissons cinquante tragédies représentées depuis Racine, Crébillon et Voltaire, qui sont écrites tout entières de réminiscences de cette force. Les auteurs de ces pièces nées de la mémoire des rimes ont tous :

Des transports furieux .

qu'ils font rimer avec :

Un spectacle odieni.

Certains fahricateurs dodes, qui croient posséder l'admirable facture de Malherbe et de Jean-Baptiste Rousseau , composent tous leurs vers :

D'un sublime délire, que doivent toujours accompagner

Les accords de lenr lyre.

Ils ne réfléi hissent pas , les insensés ! que ces formps sont devenues triviales , tant la médiociité en a abusé.

La plupart de ceux qui méprisent , avec raison , \t-s éternels plaguùres des plus mé liocres vers du sièclj de

PRÉCIS DE VERSIFICATION

Louis XIV, depuis Cam|Hstron jusqu'à nos jours, font la sourde oreil'e pour eux-mêmes; ils oublient trop que leurs hémistiches langoureux , redondants , saccadés , toujours froids, ont été déjà lus et relus mille fois. Ils ont accoui-Ié des mots qui leur ont semblé doux ou saisissants , des mots qu'ils avaient rencontrés dans M. de Lamartine , ou dans M, Victor Hugo , et ils n'ont pas fait attention , les aveugles-nés quils sont, que ces génies ont des formes à eux , qui n'appartiennent qij'à eux, et auxquelles aucune main sacrilège ne peut toucher , sans encourir la peine du ridicule, dernier degré delà misère en malière, de littérature. Ces tristes prosateurs eii vers, écoutez-les en nous parlant de la lune , s'écrier :

Que ta lumière est douce •

Quand tu dors sur la mousse;

Quand tu trembles, le soir, à travers les rameaux....

ou bien :

Quand tes pâles rayons se bercent sur les eaux,

ou :

Caressent les eaux ,

ou :

Flottent kur les eau.

Dans les vers de ces messieurs , c'est : Un flot après un Ilot qui baise le rivag-'.

Tout chez eux est mol azur, ciel pur!

Tout s'en va

De colline eu colline, OU :

D'abyme en al)yme, OU bien :

De vague en vague.

Partout c'est dans leurs bals :

Une femme ingénue , Une vuix inconnxnt - Une taille menue.

II y a eu un moment où pas un recueil de vers ne s'éditait sans que VAudalousie n'y rimât avec jalou' sie, sans qu'une danseuse ingénue ne sentît frissonner quelque cliose sur son épaule nue; aucun livre de poésie ne se publiait sans allonger df s bras osseux oa sans montrer des spectres aux doigts noueux, sans qu'un regard timide ne tombât noir ou hleu d'une paupière humide.

Pour eux tout fut incisif, corrosif: les pensers incisifs : les heures corrosives. Ils crurent, en copiant l'opiihète, avoir surpris le génie de l'auteur; les maladroits! ils n'avaient fait que le heurter. Mais, s'il ne faut |)as imiter les grands poêles en les copiant, en quoi consiste donc l'étude des bons et des beuux vers? A avoir assez peu de mémoire pour ne se rappeler que l'ensemble, que la forme générale, afin de ne pas courir le risque de piller les détails et de se les approprier d.ms un ordre d'idées qui n'est jamais absolument semblable, ou à posséder une mémoire assez bien douée pour garder la faculté de disùnguer sur-le-champ ce que l'on tire de sa propre imagination de ce dont on se souvient. Celui qui va, rapinantçàet là des hémistiches pour en composer ses vers, ne peut être comparé qu'à un peintre inhabile, incapable , qui, prenant une tête de femme au Titien , des muscles d'homme au Dominicain, poserait le tout sur une sandale grecque de David, et sous un chapeau claque d'Horace Vf rnet , dans la persuasion de réussira faire de ces partit^s bonnes en ellesmêmes et ainsi réunies , un tout égsl aux modèles. Celui-ci n'aurait arrangé qu'une méchante caricdture : l'autre n'a arrangé que de méchantes rimes.

Ne l'oublions pas, on ne parvient point à surmont' r les difficultés di' la rime quand on n'est pas né [loëie; et si l'on est réellement poète, la rime n'est rif-n. Le vrai poète est toujours grand peintre et fécipn qu»ment; c'est l'un des plus beaux génies latins qui l'a dit:

Vt pictura pocsis.

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