DU MXI.AIO'GR DES VERS ET SES RIMES
La versification la mieux soutenue et la plus symétrique, celle surtout qui convient aux grands poèmes, n'admet ordinairement que le vers de douze syllabes régulièrement accouplé par deux rimes féminines et deux rimes masculines . qui se suivent immédiatement , comme dans ces vers :
Le rayon concentré, dardant sur sa figure, La détachait en clair de la muraille obscurej Comme si du cachot pour racheter l'affront Une auréole sainte eût éclairé son front.
De Lamartine, Jocelyn.
Ce mode de vers a été généralement adopté aussi pour la tragédie et pour la haute comédie.
Le mélange des rimes, dans les vers dedouze et de dix syllabes comme dans tous les autres , s'opère , soit eu séparant la rime masculine d'avec la rime féminine, et viceversâ , par un accoupleineni de detix rimes pareilles, comme ici :
Et je meurs.'de sa froide haleine
Un vent funeste m'a touché >
Et mon hiver s'est approché
Quand mon printemps s'écoule à peine.
Millevote.
Soit en entrecoupant régulièrement la rime ti\îisculine ou féminine par un vers seulement ayant la terminaison \\\n autre genre , comme ici .
Au banquet de la vie , infortuné conviTe ,
J'apparus un jour,et je meurs ; Je meurs, et .sur la tombe ou lentement j'arrive Nul ne viendra verser des pleurs.
Gilbert.
Dans les stances de huit vers on illie ordinairement ensemble ces deux manières d'entrecouper les rimes : Soit en mettant quatre rimes du même genre entre deux rimes d'un autre genre , comme dans cet exemple ; Qu'un stoîque aux yeux secs vole embrasser li mort. Moi je pleure et j't^spère j au noir souffle du nord
.Je plie et relève ma tète.
S'il est des jours amers, il en est de si doux! H> las 1 quel miel jamais na laissé de dégoûts.' Quelle mer n'a point de tempête .-•
André Cherieb.
Soit en entrecoupant trois rimes pareilles de deox rimes différentes, soit en laissant les trois rimes semblables à côté l'une de l'autre , comme dans les exemples suivants :
Quelle Jérusalem ucuvelle Sort du fond du désert brillante de clartés. Et porte sur le front une marque immortelle.'
Peuj)les de la terre, chantez :
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
Racine.
Lève, Jérusalem, lère ta tête altière ; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés: Les rois des nations , devant toi prosternés ,
De tes pieds baisent la poussière ^ Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.
Le même.
PRÉCIS DE VERSIFICATION
Trois ou quatre rimes pareilles , à la suite l'une de l'autre , ne s'emploient guère que dans la poésie lyrique , où lout semble être permis. C'est aux littérateurs qu'apparlient la cntiq'ie de ce genre.
Disons donc qu'il y a vingt manières d'entremêler la strophe , soit pour la rime , soit pour la mesure du vers. Nous ne posons pas ici des règles pour les vrais poètes , mais pour ceux qui lisent des verset qui veulent apprécier ce qu'ils lisent.
Si nous avions à traiter ici de toute la poétique française, ce serait le moment de parler des différents genres de pièces qui la composent ; mais nous n'avons point la prétention de cette haute mission. Plusieurs d'ailleurs , tels que l'épithalame , l'anagramme, le madrigal, etc., sont lombes dans le domaine du ridicule; On a vu vieillir la villanelle , le rondeau, le triolet , etc. Queupies auteurs de nos jours se sont fait cependant (m mérite d'exhumer le sonnet français. C'est pourtant à nos yeux une espèce de tour de force que personne encore, que nous sachions, n'a exécuté d'une façon victorieuse. Nous en citons un , seulement comme exemple de l'arrangement des vers qui sont distribués en deux quatrain^, devant être distribués sur deux rimes, et en deux tercets dont la dernière rime du premier doit s'accorder avec la seconde du dernier.
SONNET SUR lA. MORT DE M. LE CA.RDINAI, DE RICHELIEU.
Impuissantes grandeurs, faibles dieuK delà terre. N'élevez plus au ciel vos triomplies divers ; La vertu des lauriers dont vous êtes couverts Ne peut vous garantir des coups de son tonnerre.
Le ministre fameux que cette tombe enserre
Ne témoigne que trop aux yeux de l'univers Que la pourpre est sujette à l'injure des vers, Et que Téclat du monde est un éclat de verre (1),
Tous les autres vedlaient au soin de sa grandeur, Augmentaient tous les jours sa pompe et sa splendeur , Et rendaient en tous lieux sa puissance célèbre.
Cependant sa puissance a trouvé son écueil ;
Sa pompe n'est plus rien qu'une pompe funèbre ,
Et sa grandeur se borne à celle d'un cercueil.
Claude de Malleville.
Quanta l'idylle, à l'élégie , à l'églogue, à la satire , à la ballade, etc. , leur genre tient uniquement au sujet qu'on traite, et non à l'arrangement de la versilicatioii qu'on emploie, etc., etc.
Pliilip|ion de La Ma'leleine ajoute à son traité de versification les règles de pièces qu'il nous paraît utile de faire coniiaîire, parce qu'elles font généralement en usage. Nous les donnons avec fort peu de modifications.
Le poème épique , la tragédie, la comédie et le drame sont assujéiis à des règles spéciales qui tiennent à leur contexture plus qu'à la versification, dont les deux derniers peuvent même se passer.
Nous ne disons rien non plus de l'épitre ; son étendue
(I) ffuw sommes fore»'* d'avouer que la cotisonnance du mot vert avec rerie peut i/araiire clioqiiante à l'oreille. (> df'fant est malheureux ; car les pt-nsiVs de ce sonnet sont magninques : mais celui qui pose des règles jiof'tiques , comme celui qui lit un poème, ne doit tenir aucun compte du mécanisme du vers, qui n'est an teste qu'une difliculté qu'il l<mt abiuliirueut vaincre.
OU ses limites, le ton des pensées ou des images, et le genre de vers y sont au choix du poète.
Il n'en est pas de même de l'ode ; c'est celle de nos pièces qui demande le plus d'élévation dans les idées , de noblesse dans le style , et de richesse dans la rime.
On la divise en strophes. Cette division tient à son essence. Sans cela , ce serait un morceau lyrique ; ce ne serait pas ime ode.
La strophe est un assemblage de six , huit ou dix vers qui forment entre eux un sens complet , quoique subordonné au sujet général de la pièce. C'est un défaut , selon nous , de terminer une strophe par un point et virgule, et même par deux points. Le poète peut disposer comme il lui plait les vers de la première strophe, et y mêler les rimes à son gré ; mais celte disposition une fois faite, toutes les autres strophes doivent se modeler sur ce type.
Un soin qu'il faut avoir , c'est de ne pas se donner la licence dont les Latins abusaient en faisant enjamber les strophes l'une sur l'autre.
Une attention encore est de ne pas commencer la strophe qui suit par un vers du même genre que celui qui finit la précédente.
Racine a eu tort de s'être écarté de cet usage dans les stances si connues : Rois, chassez la calomnie, etc.
Le nombre des strophes de l'ode n'est pas déterminé : elle est régulière , si toutes les strophes sont de la même mesure ; irrégulière , si leur mesure est inégale.
Nous ajoutons que si , d'une part , cette inégalité est considérable , et que, de l'autre, le désordre des idées devienne une sorte de délire , l'ode alors prendra le nom de dithyrambe.
L'ode embrasse à peu près tons les sujets. S'ils sont grands et nobles, c'est l'ode pindarique; tiennent-ils à la religion , c'est l'ode sacrée ; n'est-elle que philosophique et morale, elle perd son nom d'ode , et ses strophes deviennent de simples stances , où l'on cherche la raison plus que l'enthousiasme, et d'où le beau désordre, qui est quelquefois pour l'ode un effet de l'art , doit être sévèrement banni.
Des vers faits pour être chantés forment un morceau de poésie lyrique; tels sont les opéra, les cantates, les ariettes, les cavatines, eic.
Si ces ver)* sont sur un air facile et distribués en fractions uniformes , c'est une chanson : elle peut n'avoir qu'un couplet ; mais en général elle est faite pour en renfermer plusieurs , qui tous tendent à un plan général.
La chanson se divise en erotique , en bachique et en vaudeville. L'Amour, sa mère, ses sœurs, leurs jeux, leurs plaisirs , leurs trahisons même , forment les tableaux du premier genre, auquel se rattachent les roman.^es, qui ne retracent que les plaintes des amants.
Bacchus et son nectar offrent une autre source abondante de couplets; el plus ils savent animer la joie d'un festin , mieux aussi ils atteignent leur but.
Momus et ses grelots semblent indiquer une classe à part; mais la Folie est un élément qui se mêle à la plupart des chansons : elle leur distribue ni^me ce sel , cette saveur qui plait si fort dans le vaudeville.
Ce qui caractérise ce dernier, c'est qu'il roule sur la censure des mœurs, atia(|ue les travers, poursuit les ridicules, démasque les sois, et veuge la modestie des dédains de la fatuité. Il est conmiunénieni à refrain ; et si ce refrain contient une moralité, il n'en vaut que mieux.
PRÉCIS DE VERSIFICATION
Le chansonnier ne doit obéir qu'à l'air, lorsqu'une fois l'air est choisi ; mais à légani de la versiticalioii isulément prise, il est parfaitement libre, pourvu néanmoins qu'il évite le défaut, trop commun aujourd'hui , de joindre ensemble des vers masculins ou féminins qui ne rimtnt pas entre eux; qu'il ne donne pas à ses vers neuf ou onzK syllabes ; qu'il ne les hérisse pas de mots trop longs ou insonores ; qu'il n'y ramène pas trop fréquemment un moi que le refrain n'exige point ; qu'il n'y entasse pas, sans un grand motif, ces retranchements de syllabes qui dénaturent le vers et offensent l'oreille, etc. Ce sont là des licences; et moins le rimeurs'en permet, plus il montre de talent. Une bonne chanson doit être telle qu'on ait du plaisir à la lire , sans qu'il soit besoin de la chanier ; et pour vous en convaincre, lisez et relisez sans cesse notre inimitable chansonnier, notre grand Béranger, que tout le monde sait ou doit savoir par cœur.
La cantate est d'un ton plus élevé ; elle demande dans son vt rs beaucoup de correction, du nombre et de la mélodie ; elle peint une action, et, pour donner de la vivacité à son t.tbieau, elle le varie : là ce sont des récitatifs où la poésie, plus ou moins grave, suit le motif de l'ouvrage; ici ce sont des réflexions nées du sujet , des maximes quelquefois morales, le plus souvent galantes , qui, sous la forme de couplets, interrompent la monotonie du récit. Les cantates de Rousseau sont des modèles pour le plan , l'ordonnance des idées, la coupe des vers, leur mélange et la beauté de la diction.
Voraiorio ne diffère presque de la cantate qu'en ce qu'il a des bases plus larges et qu'il traite toujours un sujet religieux. L'un et l'autre sont susceptibles d'être dialogues , et même admettent des chœurs et des morceaux d'ensemble.
Les hijmnes et les cantiques tiennent pour les règles à la classe des chansons. La sainteté du sujet est la chose qui les distingue particulièrement.
L'énigme, le logogriphe , la charadCf sont communément tn vers , mais cet ornement n'y est pas de nécessité absolue; et quand la poésie les embellit, sa marche n'y est soumise à aucune règle particulière. Couvrir le mot choi>i de tissus assez épais pour le dérobera l'attention ordinaire, et cependant assez déliés pour qu'il n'échappe pas à la perspicacité, voilà tout le mérite de ces puérilités, si importantes pour les grands, enfants.