‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 3 sur 279 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉpiTJON.

Kn niellant au jour celle Grawmaire , nous ne venons pas seulement ëclaircir et développer les principes ibndamentauïi de la science {frammalicale, mais présenter une foule d'enseinnemenis nouveaux , et critiquer ou confirmer ceux qui ont pu être proposés par tous les Grammairiens qui nous ont devancés.

C'est en nousaiiachant à faire connaître notre belle langue dans ses principes et dans son génie; c'est eu nous conformant aux variations que le progrès des lumières et le laps du temps ont nécessairement introduites, et en ne le faisant jamais sans en montrer la raison et l'esprit ; c'est en indiquant les lois ordinairement imposées par ru>age; c'est enfin en donnant à tous le moyen de parler notre langue comme on la parle dans un monde éclairé et poli , que nous parvieiidrons à prouver (ju'elle est et qu'elle doit être , par sa perfection , la plus riche de toutes les langues.

« Bien des personnes , disait Lévizac , non moins » connues par leur goût pour les lettres que par » le rang qu'elles occupent dans la société , nous

> ont souvent parlé de l'insuffisance de l'ensei- » gnemenl dans cette branche de l'éducation pu-

> blique. Nos enfants , nous ont-elles dit , passent » plusieurs années dans des écoles où on leur en- » seigne la langue française ; et toute la connaissance

> qu'ils en apportent se réduit à balbutier des . phrases communes , ou plutôt à chamarrer de » mots français des phrases purement latines. Ils » n'y puisent que du dégoûl et une aversion pres-

> que insurmontable pour tout ce qui tient à notre » langue. Ils n'y voient pour la plupart qu'un misé- » rable jargon peu digne de les occuper. Et néan-

> moins si l'état auquel nous les destinons , oii » si les places auxquelles leur fortune les appelle, I exigent qu'ils la connaissent, nous sommes forr » ces de leur donner de nouveaux maîtres , et de I la occuper 4 des muls , dans le temps de la vi^

» où l'esprit , plein d'ardeur et de feu , est le plus « propre à la connaissance des choses. »

Rien n'est changé depuis Lévizac; ce qu'on l«ii di>.aît ^ on nous le répète : c'est donc le besoin de suppléer en peu de temps à l'imperfection des prendères études, qui nous" l^it un devoir de publier cette nouvelle Grammaire.

Le succès inespéré de noire Dictionnaire général et grammatical den Dictionnaires français nous imposait d'ailleurs l'obligation rigoureuse de compléter noire tâche par la publication que nous faisons aujourd'hui.

^ous ne devions pas uniquement chercher , comme l'ont f:ut quelques-uns , à réunir dans un corps d'ouvrage toutes les difficultés de notre idiome ; nous devions , en suivant le progrès des langues, indiquer les redressements qui rendront la nôtre non-seulement la plus riche et la plus belle , mais encore la plus facile et la plus simple.

Qu'on ne nous croie pas de ceux qui accusent notre langue de faiblesse et de pauvreté. Nous sommes las d'entendre dire que des Français , même ceux qui ont fait de longues études , ne peuvent parvenir à bien savoir l'orthographe, tant les règles de la Grammaire sont semées de difficultés insurmontables. Nous espérons réussir à prouver le contraire.

Jusqu'ici , les écrivains qui se sont occupés de Grammaire se sont en général contentés de puiser dans les ouvrages de leurs prédécesseurs , de présenter et d'analyser leurs opmions, et de livrer ainsi au public une compilation instruciive et savante, mais sans apporter eux-mêmes le tribut de leurs propres études , et sans oser se prononcer sur les questions soulevées et débattues depuis long-temps.

C'est ainsi que Giraull-Duvivier dit dons sa pré-r face :

f 4e me s^is rarement permis d'émettre mon

» avis : j'ai dû me contenter de rapporter , ou tex- » tueliement , ou par extrait , celui des grands » maîtres ; et j'ai pris, dans les meilleurs écrivains » des deux derniers siècles et de nos jours , les » exemples qui consacrent leurs opinions,.... J'ai ^ mis en parallèle les sentiments des divers au- » teurs, mais j'ai laissé aux lecteurs le droil de se » ranger à tel ou tel avis, lorsque la question restait » indécise.... »

Notre plan est tout autre : nous aurions cru faire une œuvre inutile si nous avions suivi sous ce rapport les errements de ceux qui nous ont précédés.

Après avoir discuté à fond les thèses grammaticales qui offrent des difficultés, nous ne nous sommes fait aucun scrupule d'éclairer le goût et le jugement du public en tranchant la question. Car n'est-il pas ridicule d'abandonner à l'esprit peu exercé des lecteurs une solution grammaticale devant laquelle un écrivain spécial en la matière croit devoir se récuser ? N'est-ce pas déclarer que la solution est impossible ?

A l'exemple des principaux Grammairiens, nous invoquons l'autorité de nos auteurs les plus célèbres ; mais nous ne manquons jamais de résoudre la difficulté en donnant toujours les raisons et les motifs de notre solution ; car ces discussions, qui doit les éclairer? ces questions , qui peut y répondre, si ce n'est un Grammairien? Qui consulter? l'Académie ! Mais l'Académie n'a pas fait de Grammaire.*

Une langue vivante est sans cesse entraînée vers des accroissements , des changements, des modifications qui deviennent par la suite la source de sa perfection ou de sa décadence.

N'appartientril point alors au Grammairien , et au Grammoàrien seul , témoin de ces mouvements naturels , de les approuver ou d'en prononcer absolument la condamnation ? En un mot , n'est-ce pas à lui de régler ces accroissements , ces changements , ces modifications? C'est à quoi nous nous sommes particulièrement appliqués.

Notre ouvrage est un résu nié de toutes les Grammaires : nous n'avons pas manqué de puiser partout ce qui nous a semblé bon et profitable ; mais nous n'avons pas hésité non plus à écarter tout ce qui nous a paru fautif ou suranné.

Nous devons expliquer ici pourquoi nous avons religieusement conservé les expressions techniques et élémentaires consacrées par l'usage; pourquoi nous n'avons pas appelé Vindicatif, affirmatif; la p"é;30«iùon, déterminaiif ; h conjonction , conjonciif; V interjection, exclamatif : c'est que notre

opinion est que ces mots n'expriment guère plus que ceux par lesquels on a prétendu les remplacer; ensuite, nous avons voulu que ceux qui auraient déjà étudié des principes dç Grammaire pussent profiter des connaissances classiques acquises par euxdansl'étude des langues. L'inconvénientdes dénominations nouvelles , c'est de n'être pas toutes à la portée du public : notre livre étant fait pour tous, doit être compris par tous.

En général , les Grammairiens confondent les éléments du discours avec la syntaxe. Une grande différence existe cependant entre les mots isolés et les mots construits. Sans connaître les premiers , on ne saurait réussir dans l'analyse , qui est le seul moyen d'arriver à la théorie des principes : car nous aurons l'occasion de le prouver au chapitre des participes : toutes les difficultés sont insolubles pour celui qui ne s'est pas occupé de l'analyse de la phrase. ,

Nous ne nous sommes pas contentés de poser les règles des participes , si simples , et en même temps si difficultuéuses pour ceux qui les ignorent; nous les avons rendues faciles par une multitude d'exemples que nous avons tous décomposés.

Dans notre Dictionnaire , nous avons nomenclature tous les verbes irréguliers à leur ordre alphabétique; dans la Grammaire, nous donnons en tableaux leurs conjugaisons diverses.

Plusieurs personnes , sachant d'ailleurs leur langue, sont embarrassées pour connaître les différents régimes ou compléments de certains mois ; par exemple , il y a des adjectifs qui veulent après euK à ou rfe ; des verbes qui exigent un régime ou complément direct , d'autres qui réclament à , de, ou par. Quelques lexicographes ont essayé d'introduire ce travail dans leurs Dictionnaires; Gattel, lui-même , qui a le plus fait en cette matière, n'a pu y réussir parfaitement : c'est qu'aucun d'eux n'avait pensé qu'un travail de ce genre n'est que du ressort de la syntaxe , et par conséquent d'une Grammaire. Il en est de même pour les verbes qui se conjuguent à la fois avec être et avoir, ou seulement avec l'un ou l'autre de ces auxiliaires.

Notre Grammaire sera surtout consacrée à rendre plus facile et plus rationnelle l'étude de l'or^ thographe.

Nous ne sommes pas de ceux qui repoussent opiniâtrement une sage et judicieuse reforme orthographique , mais nous voulons qu'elle soit toujours basée sur Véiymologie, toutes les lois qu'il y a éiymologie; et , dans le cas contraire , sur le raisonnement et sur l'usage général.

Partout où il ne se rencontre pas de raison

ëlymoIo^i<liie, nous nous sommos elïon.és de déinoDlrer l'art d'écrire les mois de la langue conformément à l'usage reçu et adopté par les plus purs écrivains ei par les Grammairiens le plus en crédit. Car,quelque vicieux que soit l'usage en fait d'orthographe, c'est cependant à lui qu'il faut se soumettre le plus ordinairement ; c'est de lui qu'il fjut apprendre comment on est convenu de peindre les mots qui composent le lanjjage. Une reforme totale de l orthographe , qui aurait pour but de rendre l'écrilure rigoureusement et absolument conforme à la prononciation ^ doit être regardée, pour la plupart des peuples, comme une chimère philosophique, à laquelle Vusage ne cédera jamais ; et une réforme partielle qui, en corrigeant sur certains points la discordance qui existe entre la prononciation et l'écriture, laisserait subsister une partie des abus , consacrerait en quelque sorte ceux qu'elle aurait épargnés, et ne serait pas encore sans de grands inconvénients, particulièrement pour Vétymologie.

Cette dernière science étant le plus grand des moyens de reconnaître la vraie valeur des mots , nous avons dû y apporter le plus grand soin : ce qui est accrédité par un long usage mérite sans •!o 'te des égards; et ces égards exigent qu'on n'abandonne pas une opinion , qu'on ne renonce j as à un système, aune méthode, sans justifier 1 innovation par des raisons plus fortes que celles <iui éiayaienl les principes anciens. Mais aussi faut-il convenir qu'il y aurait de l'excès à vouloir consacrer en quelque sorte les opinions anciennes sur le seul litre de leur ancienneté , et à rejeter toutes les nouvelles par la seule raison de leur nouveauté! * Tout ce que nous avons aujourd'hui (le plus excellent, dit Quinlilien , n'a pas toujours été. Quidqiùd est optimum, antè non fuerat. (Instit., Oral. X, 2.) ♦

Presque toutes nos solutions orthographiques ont déjà reçu leur sanction dans Dotve Dictionnaire des Dictionnaires ; mais nous devions les développer. L'orthographe ne saurait être arbitraire, s'il existe une raison étymologique : quant aux mots qui n'ont point d'étymologie, des règles ont dû les former. On voit que nous ne sommes pastout-àfoit d'accord avec les Grammairiens qui préten-

dent que Vusage a tout fait. Nous nous trompons : nous conviendrons avec eux que Vusage a trop souvent tout fait'; mais a-t-il dû tout faire? D'après ce raisonnement , nous devrions parler encore le langage des premiers siècles.

Knfinnous promettons un examen approfondi et critique de la sixième édition de l'Académie.

Nous n'avons pas besoin de dire que cet examen sera fait avec conscience et avec la plus entière impartialité ; aucune rivalité n'existe, ni même ne peut exister entre le Diciioimaire de C Académie et le nôtre ; l'un est le livre authentique, l'évangile de la langue: c'est l'œuvre mûrie d'un aréopage qui ne sanctionne que les lois bien consacrées par le temps. Notre Dictionnaire au contraire, sentinelle avancée de la langue française, a pour mission principale de protéger toutes les innovations heureuses, de leur ouvrir un asile, de leur offrir le droit de cité. Notre tâ< hesous ce rapport a donc été et devait être de préparer la septième édition de l'Académie.

D'ailleurs, notre Dictionnaire, outre le travail des verbes irrégutiers qui nous est propre , offre aux lecteurs la prononciation etl'étymologie, choses trop souvent hypothétiques pour qu'elles aient pu être abordées dans un livre académique qui ne peut prononcer qu'avec science certaine.

Quant à ce qui caractérise spécialement notre Grammaire^ nous en aurons dit assez en annonçant qu'elle est à la fois élémentaire et transcendante, et qu'il ne s'y mêle aucune espèce de système.

Nous sommes convaincus que le purisme est la superstition des Grammaires; c'est donc toujours la raison , et la raison rnoiivée, qui , développant les règles, et les épurant au creuset de l'analyse, doit consacrer et réformer Vusage ^ lorsque Vusage s'est égaré.

Ceux qui chercheront dans notre ouvrage une étude suivie, trouveront de quoi satisfaire leur goût ; et ceux qui ne voudront que consulter au besoin, lorsquilsauront quelques doulesàéclaircir, ou quelques difficultés à lever, rencontreront chez nous les questions et les solutions qu'aucun traité semblable ne leur a présentées jusqu'à ce jour.

Napoléon Landais.

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