DE LA DÉCLINAISON ET DES CAS
he Dictionnaire de V Élocution définit ainsi la déclinaison (en lai n declinaùo , fait de declinare, pencher, se détourner) : c'est, dil-il, la chute, le passage d'une terminaison à une autre. Le mot cas signifie la
même chose. Tous les mots qui ont des terminaisons différentes ont donc une déclinaison ; mais on a beaucoup resserré la signification de ce mot :
loEn ne l'appliquant point aux variations des terminaisons des verbes , pour lesquelles on s'est servi d'un autre mot, qui est celui de conjugaison ;
2° En ne comprenant point sous le titre de déclinaison les variations qui se font dans la terminaison des mots par rapport au nombre et au genre.
Lsi déclinaison y dans quelque langue que ce soit , ne peut donc se dire que des mots , soit sithstantifs, soit arfjecïi/'s. Bien plus , pour que ces mots aient une déclinaison, il ne suffit pas que chacun d'eux puisse se prêter à des terminaisons , à des chutes différentes; il faut que ces chutes variées aient un autre objet , un autre but que le nombre et le genre; il faut qu'elles servent à indiquer des rapports de dépendance et de régime entre les membres d'une phrase; entre un sujet et un verbe; entre un verbe et un objet; entre une préposition et un nom , etc.
Mal fait au pluriel maux ; al et aux sont deux terminaisons , deux chutes , à la fin d'un même mot : de même beau fait au féminin belle ; eau^lle, sont encore deux désinences dans un même mot: mais ces variations n'ont de rapport qu'avec le nombre et le genre ; elles n'indiquent point si le nom dans lequel ellesse trouvent est régi ou régissant par rapport à un nom, à un verbe, etc. Sous chacune de ces désinences , ces mots peuvent également figurer dans tous les membres de la phrase qui sontdudistrfct desnoms; ainsi ces variations ne sont pointée qu'on appelle rféc/inaison, en frfinçais.
Comme le nombre des différents rapports qu'on aurait pu indiquer dans les noms, au moyen de ces variations de leurs dernières syllabes , est infini , et qu'on peut les combiner de mille façons différentes , dans le but d'en faire un plus grand ou un plus petit nombre de classes, selon la manière dont on les combine, il est clair que les langues n'ont pu s'accorder sur la quaniilé de désinences auxquelles elles ont assujetti leurs noms. Aussi les unes en admettent-elles plus, et les autres moins. Il y en a qui pour chaque nombre n'en comptent que trois ; d'autres en comptent jusqu'à dix.
Nous ne parlerons ici que de la langue latine , qui en a six. Ce qui nous détermine à ce choix, c'est que la langue latine est la plus connue des langues qui déclinent leurs noms, et celle à laquelle nous sommes accoutumés à comparer la nôtre, Cliacune de ces désinences particulières d'un même nom se nomme cas (de casus), qui signifie chute.
Les noms latins ont donc six cas pour chaque nombre. «
Le premier, qui présente le nom sous sa dénomination primitive, s'appelle nominatif, parce qu'il semble ne servir qu'à nommer la chose, sans indiquer aucun rapport particulier.
Le second est nommé génitif, du mot genitus, qui signifie engendré , produit, parce qu'il est le seul qui soit immédiatement formé du nominatif, les autres tirant leur formation de la sienne. D'ailleurs c'est par le génitif surtout qu'on distingue les différentes sortes de déclinaisons; c'est dans le génitif qu'on trouve la lettre caractéristique de chacune d'elles.
, Le troisième est nommé datif, du verbe dare, donner, parce qu'il sert surtout à marquer le rapport d'attributions , le terme auquel aboutit l'action qui est précédemment exprimée.
Le quatrième s'appelle accusatif, parce que c'est celui qui accuse ou qui déclare l'objet de l'action que le verbe signifie, ou du rapport indiqué par certaines prépositions.
Le cinquième, qui, suivant la Grammaire de Port-Royal , devrait être à la seconde place , est nommé vocatt/", parce qu'il sert à appeler, à apostropher , ainsi que le marque le verbe vocare , d'où il tire son nom. ^
Enfin Xablatif , qui est le sixième cas des Latins , vient du supin ablatum, du verbe au/èrre, ôter; ce cas exprime en effet, dans les noms, un rapport de séparation, de division ou de privation.
Quand on prononce de suite tous les cas d'un nom, soit au singulier, soit au pluriel, c'est ce qu'on appelle décliner : ainsi les Latins,pour décliner, par exemple, le substantif Dominus {Seigneur), disent... pour le singulier : au nominatif, Dominus; au génitif, Domini; au datif, Domino, à l'accusatif, Dominum; au vocatif Domine; à l'ablatif. Domino. Pour le pluriel : au nominatif, Domini; au génitif, Dominorum ; au datif, Dominis ; à l'accusatif , Dominos ; au vocatif, Domini; à l'ablatif, Dominis.
Mais tous les noms d'une langue n'ayant pas à beaucoup près le nominatif terminé de la même façon , il eût été souvent dur à l'oreille de les ramener tous aux mêmes désinences pour les autres cas : d'ailleurs on y aurait perdu le plaisir de la variété; souvent même il ea eût résulté une entière ressemblance, quant au matériel, entre des noms bien éloignés de signifier la même chose. Ainsi il y a eu différentes sortes de terminaisons générales ; les unes ont été pour les ca* de certains noms, et les autres pour les cas de certains autres; ce qui a produit différents cadres communs, différentes classes de noms, ou dilTérenics déclinaisons. Les Grammairiens latins en comptent ordinairement cinq.
Nous avons cru devoir poser tous ces préliminaires avant d'entrer dans la grande question qui fait l'objet principal de cet article.
On demande donc si la langue française a des déclinaisons. Celte question n'aurait jamais été posée, si nous n'avions tous été imbus, dès notre jeunesse, des déclinaisons des Latins. En effet, où
DES ÉLÉMEINTS DU DISCOURS
aurioDS-nous pris une idée aussi étrangère à notre langue? Nos noms ne sont sujets à aucune variation autre que celle qui marque le nombre et le genre : encore ce dernier plan n'existe-t-il que pour les adjectifs.
Mais à force d'étudier les Grammaires latines , l'homme, sur qui l'habitude a tant de pouvoir, s'est accoutumé à ne voir les rapports des membres de phrases entre eux que dans les cas des noms; il lui a donc fallu des cas, même dans les langues qui n'en ont point. Avons-nous réellement des cas? Toute la question est là. L'Académie nous affirme , dans son Dictionnaire, qu il n'y a point de cas proprement dits dans la langue française. Nous ne pouvons donner ici que l'opinion des plus célèbres Grammairiens ; voici ce que dit Beauzée à cet égard :
« Les Grammairiens ont employé les cas pour caractériser certaines terminaisons des noms, des pronoms, et des adjeclifc ; parce que le mol est, pour ainsi dire , entièrement tombé de la bouche quand on en a prononcé la terminaison : c'est cette terminaison qui en annonce la chute totale. Terminaison est donc un terme général , applicable aux dernières syllabes de toutes les parties du discours ; il exprime le genre ; cas est un terme spécifique qui ne peut convenir qu'aux dernières syllabes des noms, des pronoms et des adjectifs, et encore quand elles ont rapport à certains points de vue; il n'exprime qu'une espèce.
^ Qu'entend-on donc par cas ? Les cas , en général, sont différentes terminaisons des noms, des pronoms, et des adjectifs, qui ajoutent à l'idée principale du mot l'idée accessoire d'un rapport déterminé à l'ordre analytique de l'é- 0 nonciation. >
Il est généralement reconnu qu'il y a des cas dans toutes les langues; et nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître^ avec Estarac, que les pronoms, qu'il appelle , peut-être trop savamment, substantifs personnels, sont les seuls qui, en français et dans quelques autres langues modernes, soient susceptibles de cas^ c'est-à-dire qu'ils prennent des inflexions différentes, selon qu'on veut exprimer le sujet, ou l'objet, ou le terme de l'action ; comme dans ces vers de Pierre Corneille ;
Va , je suis ta partie et non pas ton bourreau : Si tu m'offres la tête , est-ce à moi de la prendre ? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, Et je dois te poursuivre et non pas te punir. (Cid, acte 5, scène 4.)
Je , qui est au premier, au troisième et au cinquième vers , exprime que Chimène, qui parle , est le sujet des verbes suis , dois et dois ; me dans m'offres (pour me offres, offres à moi) ; à moi dans le second vers , et me dans le quatrième, indiquent
la même personne qui parle comme terme de l'action exprimée par les verbes offres , est , et faut ; tu, dans le deuxième elle troisième vers, indique que Rodrigue , à qui Chimène s'adresse , est le sujet des verbes offres et dois; te , dans le cinquième , marque que le même Rodrigue est L'objet de l'action exprimée par les verbes poursuivre et punir. Ces substantifs ont donc des inflexions différentes , selon qu'ils expriment le sujet , ou l'objet , ou le terme de l'action ; et ce sont ces inflexions différentes qu'on appelle cas.
On a vu dans le lalin que le mot, le nom qui sert de sujet dans une proposition, est ordinairement au nominatif; que souvent celui qui exprime l'objet d'une action marquée par un verbe est à l'accusatif; et de là on a dit le nominatif d'un verbe ou d'une phrase , pour dire le sujet ; l'accu atif d'un verbe, pour l'objet. Cependant cette façon de parler est très-vicieuse , même en latin , puisque cette langue admet bien des tours de phrases dans lesquels le sujet d'un verbe est à l'accusatif, c'est-à-dire dans lesquels le nominatif n'est pas nominatif. Il en est de même des autres cas. N'importe, on s'est tellement habitué à ce langage faux, qu'on s'en est servi jusque dans des langues où il est encore plus déplacé pour d'autres raisons. On a dit, pour la langue française comme pour le latin , le nominatïf du verbe , etc.
Le génie de la langue des Romains et la routine ont fait bien plus. Nous avons des Grammairiens estimés qui nous disent sérieusement que dans les phrases semblables à celle-ci : Dieu est bon , bon est au nominatif; tandis qu'il est à l' accMsa/i/" dans cette autre ; l'expérience m'a rendu bon. C'est qu'au lieu de s'arrêter à leur propre langue, ils sont encore tout entiers plongés dans les rudiments de la langue latine. Us ne voient en français que celte règle si connue,qui dit qu'en latin le verbe être veut le même cas après que devant , et encore celle qui enseigne que le verbe actif veut^son régime à ï accusatif. Ainsi dans : Dieu est bon; Dieu étant an nominatif, bon sera aussi au nominatif; et dans Alexandre vainquit Darius ; vainquit étant un verbe actif dont 2?an«s est le régime, ce dernier doit clairement être à l'accusatif.
Comment peut-on avancer des idées si absurdes pour quiconque n'aurait pas la tête préoccupée de latin, et qui saurait dans l'étude du français n'étudier et ne voir en effet que le français ? Nous demandons si dans le dernier exemple cité , Darius est plus à l'rtccusati/'que Alexandre? Que nous disions : le père aime le fils, ou : le fils aime le père; quelle différence trouve-t-on entre ces mots: le père , le fils , dans l'une et dans l'autre version? Y a-t-il une lettre changée quant à leur tei^minaison? Diffèrent-ils autrement que par la place qu'ils occupent? Est-ce donc la place où se trouve un nom qui fait qu'il est à tel cas ?