XXXVJ INTRODUCTION
c'est la gaieté , c'est l'entrain , factice quelquefois , t?est un petit bonhomme confit d'une fatuité amusante « qu'il faudrait conserver dans du sucre, > comme disait M"® de Bourbon.
Nous voici au milieu du siècle. A part Malherbe et Régnfer, nous n'avons trouvé jusqu'ici que des tentatives d'esprit futile, rieii qui démontre cette pensée grave, profonde, sévère, qui annonce le véritable chef-d'œuvre. Tout d'un coup, une même année révélait le père de la tragédie et le père de la philosophie française. Descartes et Corneille, la beauté, la vérité découvertes dans la région sereine de la raison grave, passionnée ou observatrice. Ici la poésie française devient une poésie tout à la fois humaine et personnelle : humaine, en ce qu'elle exprime dans la forme la plus éloquente et la plus belle, les idées générales qui sont le patrimoine universel de l'humanité; personnelle, en ce qu'elle marque de son empreinte les inspirations de l'antiquité, celles de l'Espagne et de l'Italie. Descartes, ce solitaire de génie, ce moine de l'intelligence, qui cherche au milieu des villes et des cours le désert, le silence et le recueillement; ce philosophe hardi, héritier de la haine platonicienne de Ramus contre Aristote , qui se garde bien de changer un maître pour un autre, Aristote pour Platon; qui se propose de découvrir en lui-même, sans l'aide des livres, sans tradition, la vérité absolue, l'évidence, seul critérium de la certitude; la logique ou l'observation, seuls moyens de démonstration.
Corneille et Descartes , c'est la poésie et la philosophie de l'intelligence pure qui émeut l'âme par l'admiration ou la satis&it par la possession idéale du vrai. Entre l'idée pure et la matière il y a une place pour l'homme qui cherche la vérité, qui se trouble de ne pas la trouver: c'est la place de Pascal. Les Provinciales et les fragments des Pensées sont les deux monuments de la langue française où la perfection est atteinte. Assurément, Bossuet, Racine, Fénelon, ajouteront l'empreinte de leur génie particuher aux grâces ou aux puissances déjà acquises; mais dès avant Molière, à partir des Provinciales, le génie français est rendu dans sa plénitude, la langue est fixée.
Nous arrivons au re^ne personnel de Louis XIV. Molière , la Fontaine, Racine, Bossuet, Fénelon, quel ensemble, quel cortège de grands et magnifiques esprits! Il serait peut-être ici à propos de traiter le chapitre tant de fois recommencé des influences royales. Mais à quoi bon? La plupart de ces hommes qui sont l'honneur de l'esprit humain ont incontestablement vécu en dehors
INTRODUCTION. XXXVïJ
de resprit'dé suite, de la routine imposée par le goût du monarque aux artistes.
Le joug du latinisme sefcoué, la majesté paisible et régulière de la période française est rendue plus légère. Le dix-huitième siècle ya paraître. Alors la prose , quittant ses allures compassées , son attitude magistrale, se raccourcit, se ramasse, s'aiguise. Voltaire et Montesquieu sont les principaux modèles de cette nouvelle forme de la langue. Buifon et Jean -Jacques Rousseau, appelés à affirmer dans des ouvrages , Tun la grandeur infinie de la création, l'autre la souveraineté de l'esprit, reprennent cette façon majestueuse de concentrer la pensée sur elle-même. Le réveil de la nature, le sentiment de l'infini au milieu des œuvres divines, les charmes dé la rêverie mélancolique tant de fois célébrée par nos poètes modernes : voilà ce que Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre apportent à la France. Nous sommes à la veille de la révolution.
Parmi les historiens de la langue et de l'esprit Irançais , il y a des hommes qui méritent d'être glorifiés, je veux parler des savants et modestes auteurs de YHistoire littéraire, les bénédictins de la confrérie de Saint-Maur, dont l'œuvre a été continuée de nos jours par les membres de l'Académie des inscriptions et belles-leltres, au nombre desquels nous devons nommer, après M. Daunou , le vénérable doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Leclerc.
Les redierches de M. Raynouard el de M. Fauriel, sur la langue provençale, donnent l'éveil aux savants; aussitôt, avec la même diligence que les Aupstin Thierry, les Guizot, les Michelet, fouillent les manuscrits et les vieilles archives, d'autres savants aussi hardis exhument les antiques épopées nationales de la France. MM. Paulin Paris, Guessard, Génin, avec la sûreté d'une critique éclairée par une science profonde, déterrent ces merveilleux -récits que le dix-septième et le dix-huitième siècle avaient ignorés. Parallèlement à leurs efforts, d'autres, remontant à travers la fihation des langues sur les traces de M. E. Burnouf et de M. Théodore Pavie, découvrent les rapports de plus en plus nombreux qui rattachent les langues européennes aux langues orientales. MM. Hase, L. Delatre, Duméril, de Chevalet, etc., éclairent de leurs recherches aussi patientes que fructueuses ces ténébreuses origines.
Enfin, de l'autre côté du Rhin, la critique allemande s*est emparée de nos origines et les a traitées avec le soin scrupuleux qui
XXXViij INTRODUCTION.
caractérise tout ce qu'elle fait. Les savants de Berlin ont pris les poëmes de nos vieux trouvères, les ont commentés, expliqués, élucidés avec la môme patience que Bothe commente Homère et Schûtz éclaire Eschyle. Parmi ces nouveaux critiques , deux sont particulièrement recommandables : c'est Ideles, auteur d'une Histmre de la littérature française au moyen âge, et M. Burguy de Berlin, qui vient de publier une grammaire romane, où l'esprit de critique ne sert qu'à rehausser davantage l'immense érudition de détail qui éclate à chaque page de cette œuvre, un des plus précieux monuments élevés par la philologie moderne (4).
Il ne nous est pas permis d'omettre ici les travaux imp(»*tants qu'ont successivement publiés les anciens grammairiens. *
Au commencement du seizième siècle, Jean Palsgrave, chargé par le roi d'Angleterre Henri VIII d'enseigner à la princesse Marie, sa soBur, qui (kvait épouser Louis XII, les éléments de la langue française, prépare une grammaire qu'il publie en anglais. Cet ouvrage, qui présente une série de faits curieusement et finement observés, est un tableau très-fidèle de l'état de notre lan^fue au seizième siècle.
Jacques Dubois, dit Sylvivs, un des plus célèbres professeurs de la Faculté de médecine de Paris, publia, vers le milieu du seizième siècle; en langue latine, la première grammaire qui ait paru ,cn France. Admirateur de l'antiquité, il ne tient aucun compte de l'usage; il essaye de tout bouleverser, même l'alphabet, et ouvre tout d'abord la voie où tant do néographes irréfléchis s'empressèrent de le suivre plus tard.
Louis Mei^*et s'y engage presque aussitôt; son Traité touchant le commun usage de Vescriture françoise fut toutefois peu remarqué, et sans l'apologie qu'en fît Jacques Pelletier, il sérail aujourd'hui, et depuis longtemps, très-Justement oublié.
Par bonheur, l'immortel typographe qui avait imprimé le livre de Sylvius, et qu'avaient révolté les bizarres et ridicules doctrines du maître et du disciple, Robert Etienne, publia à son tour, en 4557, un Traietédela Grammaire françoise, aux principes duquel se rallièrent immédiatement tous les lettrés et les meillems esprits du temps.
Mais en 4562, Pierre de la Ramée, ou Ramus, lecteur du Roy
(1) C'ett en suiyftnt M. Bftrguy que nom ftvonft indiqué les andennet formes des coBjuigaisons et dm rerbes irrégutiers,