‹ Grammaire générale et historique de la langue françaisChapitre 2 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

on PABTIGIPE PASSÉ.

Observation» prélîmmairef.

Depuis Ramus jusqu'à Lemare, les grammairiens ont longuement disserté sur l'orthographe du participe passé des verbes transitifs et pronominaux, joint à un auxiliaire précédé d'un complément direct.

Au seizième siècle, Rabelais écrivait presque toujours invariable le participe passé précédé de son complément :

Galaniement ïexerceans le corps comme ils avoient les âmes auparavant exercé. // desgoine son épée , et à grands coups chargea sur les plus huppés , sans que ul ne lui résistast, pensants que ce fust un diable affamé, tant par les merveilleux voltigemenis qu'il avoit faigt, que par les propos qu'il avoit tenu. (Gargantua.)

Amyot comprit que le complément direct placé avant le participe devait exercer sur lui une certaine influence, et que le genre et le nombre du premier, en passant au second, exprimerait plus nettement le rapport logique de ces deux termes :

// seroit malaisé que chacun pust représenter les dioses mêmes Qc't/ auroU EUES dans sa part de butin. (Vie de .Camille.) ^. . .

Je le trouvay abandonné de père et de n ère, et allaicté par une de mes chèvres, LAQUELLE /at ENTERRÉE dcdttns leverger après qu^elle a esté morte de sa mort na-^ turelle, V ayant aimée pour ce qu'elle aooit faict œuvre de mère envers cest enfant,

(DaphnisetChloé./

2 GRAMMAIRE GÉNÉRALE £T HlâfTORIQUE.

Les exemples en contradiction avec ceux-ci sont rares dans Amyot.

Henri Etienne exagéra ce principe en établissant indistinctement l'accord du participq ayec tqat complément placé av^mt lui :

Pour exalter la beauté d'une dame, il ne faudroU alléguer qu'elle approcheroif plus que toute à la beauté d'Hélène» &inon à ceux qui fauroyent vue (je dis qui auroyent vo Hélène*) (De la précellence du langage françois.)

L'éloquence d'un roy est trouvée plus éloquente que celle de toute autre personne QUE Dieu n'a ixALriEJus^ues à te degré, (Idem.)

Ils ( les Italiens ) ont pareillement pris leur troppo de notre trop, et en ce trop se sont DONNEZ trop de licence : car ils ne se sont pas contentez d'en faire ce troppo, mats en ont faict aussi un nom adjectif. (Idem.)

Pour Montaigne, il écrivit le participe passé tantôt variable et tantôt invariable. Il semble dédaigner Faccord quand le complément qui précède est du genre masculin et du nombre pluriel ; mais s'il est féminin, Teuphonie l'avertit alors, et il tient presque toujours compte du nombre aussi bien que du genre :

Touts les dangiers que j'ai ved, ça esté les yeux ouverts, la veue libre, saine et entière, (Essais.)

Qui auroit faict perdre pied à mon âme, ne la remettroit jamais droict en sa place,,,, et pourtant ne lairrois jamais ressoudre^ et consolider la plaie qui Vau-roit PERCÉE. // m'a bien prins qu'aucune maladie ne me h'ayt eneores deshïse.

(Idem») .

Quant aux poètes, ils tenaient très-peu compte du rang qu'occupait le complément, et ils fessaient le participe variable ou invariable selon que la mesure ou la rime le leur pennettait; ainsi Ton trouve dans le Séjour d'honneur^ de Saint-Gelais :

Mais qui bien eust leurs travaulx comparer Trouve* les eust d'esgale consonnance.

Tous deux dançoient dessoubz Vaine Espérance, Et maintz autres de leur prospérité Que Fol Abur si a déshérité.

Et dans des vers contre un médisant :

Et s'il est si homme de bien, Gomme il veut partout être veu»

Qu'il parle de son bec au mien.

Car j'ai ma réponse préveu,

Marot lui-même se permit plusieurs fois ces licences :

C'est une lourde et longue maladie

De trois bons mois qui m'a tout étourdie

La pauvre teste (Êpltre à François ler.>

Mais il revint bientôt aux principes qu'avait établis ou plutôt à l'orthographe qu'avait adoptée Amyot, et comme quelques-^uns de j&es

BU PARTICIPS. 3

amis l'en blâmèrent, il leur répcmdit par cette épigranraie qu'il adressa à ses disciples :

Enfans, oyez une leçon :

Nostre langue a ceste façon, Que le terme qui va devant, Volontiers régit le suivant.

Les vieulx exemples je suivray Pour le mieulx : car, à dire vray, La chanson fut bien ordonnée.

Qui dit : M' amour vous ay donnée.

Et du bateau est estonné Qui dit : M'amour vous ay donné.

Voilà la force que possède Le féminin, quand il précède.

Or prouveray par bons tesmoings Que tous pluriers n'en font pas moins ; n fault dire en termes parfaicts :

Dieu en ce monde nous a fmcts ; Fault dire en parolles parfaictes :

Dieu en ce monde les a faictes; Et ne fault point dire en ^fîtâct :

Dieu en ce monde les a fait, Ne, nous a fait, pareillement.

Mais nous a faits, tout rondement.

L'Italien, dont la faconde Passe le vulgaire du monde.

Son langaige a ainsi bast^ En disant : Dio noi a fatti.

Toutefois Torthographe du participe passé précédé d'uttcompléracnt direct fut traitée, jusqu'au milieu du dix-septième, d'une foçon si arbitraire que Vaugelas, avant d'aborder cette question, déclare « qu'en toute la grammaire françoise il n'y a rien de plus important » et de plus ignoré. Je dis de plus important^ ajoute-t-il, à cause du » fréquent usage des participes dans les prétérits (passés indéfinis), » et déplus ignoré^ parce qu'une infinité de gens y manquent. »

Et, conmie pour prouver la vérité de son assertion, ce grammairien ^ résumant les différentes conistructions ou peut être employé lepcartkipe passé joint à l'auxiliaire avoir dans les verbes transitifs, et à l'auxiliaire être dans les verbes pronominaux, établit au moyen des exemples suivants'les règles qui, selon lui, devaient prévaloir :

1 «Tai msiçv vos lettres.

2 Lu lettru que /ai bcçoss.

3 Les habitants nous ont asiinD maîtres de la ville. k Le commerce l'A ^ekdv puissante.

5 Je /'ai fait peindre,

« Ces( une fortification que j'ai apprIs à fairt,

7 Nous nous SOMMES RENDUS maîtres.

8 Nous nous sommbb rbndcs puissants.

9 La désobéissance s'est trouvé méritée^

io Elle s'est fait pHndre ; ih se sont fait peindre.

L'invariabilité du participe dans le troisième, le quatrième et le

neuvième exemple prouve que le véritable rapport du participe passé n'était pas alors nettement défini, et que Ton donnait dans ces constructions à un terme purement accessoire une importance qu'on ne peut attribuer qu'au complément essentiel.

Enfin, Lancelot, l'auteur de la Grammaire générale^ publiée par M. Amauld, posa des principes fondés sur le rapport logique du participe passé avec son complément, et les formula ainsi :

« L'accusatif qui régit le prétérit ne cause point de changement » dans le participe, lorsqu'il le suit, comme c'est le plus ordinaire ; » c'est pourquoi il faut dire : Il a aimé Dieu; il a aimé l'Église; il a » AIMÉ les livres; il a aimé les sciences; et non point il a aimée » l'Église^ ou aimés les livres^ ou aimées les sciences. Mais quand un » accusatif précède le verbe auxiliaire (ce qui n'arrive guère en prose » que dans l'accusatif du relatif ou du pronom), ou même quand il » est après le verbe auxiliaire, mais avant le participe (ce qui n'arh rive guère qu'en vers), alors le participe se doit accorder en genre » et en nombre avec cet accusatif; ainsi il faut dire : La lettre que » fay ESCRiTE ; les livres quej'ay leus ; les sciences quefay apprises ; » car que est pour laquelle dans le premier exemple, pour lesquels » dans le second, et pour lesquelles dans le troisième. On dit de » même en vers :

» La valeur d'Alexandre a la terre conquise;

» Hon pas conquis^ parce que l'accusatif la terre précède le participe » quoiqu'il suive le verbe auxiliaire. »

La théorie du participe passé se trouve ici tout entière, clairement quoique sommairement déduite.

Ce sont là les principes fondamentaux qui ont définitivement prévalu.

Ainsi, il a fallu plus d'un siècle pour rallier tout le monde aux doctrines grammaticales d' Amyot, quoique Marot s'en fût fait le défendeur, et qu'elles eussent été sanctionnées dès la première moitié du seizième siècle, dans une foule de vers charm^ts qu'alors chacun savait par cœur.

Nous en citerons comme preuve ces stances de Pemette duGuillet, contemporaine de Louise Labbé, dans lesquelles se trouve l'application des deux principes de variabilité et d'invariabilité du participe précédé et suivi de son complément direct : • Sans congQoissance aulcune en mon printemps j*estois, Alors aulcun soupir encorpoinct ne gectois, Libre sans liberté ; car rien ne regrettois

En ma vague pensée, De molz et vains désirs follement dispensée.

Mais Amour, tout Jaloux du commun Nen des dieux. Se voulant rendre à moi, comme a maintz, odieux,

DU PARTRCIPE? 5

Me vint escaraiouchcr par (axùx alarmes à'yeulx ;

Mais je veis sa Callace ; Par quoy me retiray et lui quittay la place.

Je vous laisse penser s*il feust alors fasché :

Car depuis en maintz lieux il s*est toujours caché,

Et quand à descouvert m'a vue^ m'a lâché

Jdaint% traicts à la^ volée...

Mais onc ne m'en sentis autrement afltolée.

Grâce donc à rautorité et à Tinfluence de Port-Royal, dès 1660 les principes fondamentaux furent mis hors de discussion, et il ne resta plus à s'entendre que sur quelques faits secondaires. Mais aujourd'hui est-on enfin d'accord? Pas précisément ; très-souvent encore, grammatici certant^ et, sur certains points qui ne laissent point d'avoir une sérieuse importance, beaucoup d'académiciens ne sont pas du sentiment de l'Académie.

Examinons donc successivement toutes les constructions dans lesquelles les participes passés peuvent figurer ; et, pour les bien explique!*, procédons avec méthode, en partant des faits les plus simples pour arriver aux plus complexes.

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