CHAPITRE PREMIER
CONSTAUCTION PARTICULIÈRE À CHAQUE LANOUR.
L'ordre dans lequel se succèdent les mots dans le dis. cours se nomme construction, Or, cet ordre est fondé sur l'analogie et le génie des langues; l’analogie et le génie des langues se modifient dans chaque idiome par l’usage ou l'habitude de parler de chaque nation. La construc tion du discours prend donc une conformation particulière dans chaque langue ; il a donc une construction propre à chaque langue.
L’analogie est le rapport, la convenance, la proportion que plusieurs choses ont les unes avec les autres , quoique, d’ailleurs, différentes par des qualités qui leur sont propres.
« L’analogie des langues, dit Lebatteux, est le rapport des sons, des mots, des terminaisons, des conjugaisons de ces mots à certaines formes adoptées par une nation et concentrées dans son goût par l'habitude de Ja langue et de l'oreille, c'est-à-dire des organes qui produisent la parole ou qui la reçoivent. »
Ainsi l’analogie en français aime à mettre un e à la place de l’a final des latins, comme aa, aile; porta, porte. Elle change al en au, falsus, faux ; b en v, liber, livre; caballus, cheval. Elle établit une forme pour les négatifs, infini, incertain , déplaisant, etc. Telle est l’analogia concernant la formation des mots. « Elle est, ajoute Lebaiteux, plas sensible encore dans les déclinaisons des noms et dans les conjugaisons des verhes, parce que les déclinaisons et les conjugaisons ne sont elles-mêmes que des modèles, des espèces de moules où les noms et les verbes prennent une configuration particulière qui modifie leur signification en y ajoutant les nombres, les genres, les cas, les tems, les modes, les personnes. C’est l’analogie qui fait qu’on dit d’un nom propre même, aussitôt qu’on l'entend , ce mot est flamand , anglais,
allemand , polonais, italien. L'analogie se prend même quelquefois pour marquer la convenance réciproque des mots d’une même famille, qui s’engendrent les uns les autres : aimer, amour, amitié, aimable , sont des mots analogues, parce que, exprimant le même fonds d'idées , avec les mêmes sons principaux , ils n'y ajoutent qu’une légère modification, comme les traits individuels qui distinguent le fils du père, le frère du frère. L’analogie signifie encore le rapport de convenance du son d’un mot avec l’objet qu’il exprime. Ainsi claquer, siffler, tonner, gronder, sont analogues avec les objets qu’ils représentent. »
Marquons ici la différence des modicatifs analogues et analogiques. Le modificatif analogue signifie correspondant soumis à la même analogie, snsceptible des mêmes formes, des mêmes procédés analogiques. Le modificatif analogique signifie conforme aux vues de l’analogie, ayant rapport à l’analogie. C’est une cause intrinsèque qui rend les choses analogues.
« L’analogie en fait de Jangue, dit encore Lebatteux, est donc l'habitude de la langue et de l'oreille : le génie, au contraire, est l’habitude de l'esprit qui s’est accoutumé à donner ou à recevoir les idées en tel ordre plutôt que dans tel autre. En général notre ame dans toutes ses opérations aime à être conduite par des rapports, parce que les rapports la soulagent et la mènent sans effort d’un terme à l'autre. Quaud il y a des rapports, il lui semble qu’elle glisse d’une idée à une autre idée. Quand il n’y en . a point, il lui semble qu’elle n’y arrive que par saut. C’est pourquoi toute langue formée a eu son analogie qui la détermine en ce qui concerne la forme des mots, et son génie qui la guide dans ce qui concerne l’arrangement de ces mêmes mots. » |
Or ce génie vient du caractère des hommes qui parlent une même langue. En effet les hommes, en ce qui leur est essentiel, sont les mêmes ; ils ont tous la faculté de décomposer leur pensée par les langues, et de communiquer à leurs semblables par la parole leurs sentiments et leurs
idées. Le discours qui représente cetle décomposition et qui est le canal de cette communication, doit donc avoir une forme semblable, une construction commune qui est Je type de toute décomposition : voilà le génie général de toute langne.
Mais le besoin qui détermine cette décomposition, se modifie daus chaque homme suivant les lieux et les tems. Les peuples qui ont plus de vivacité et de feu, expriment moins de choses et en laissent plus deviner à leurs auditeurs, parce que se contententant de principales idées, qu’ils expriment fortement, ils négligent les autres qui pourraient les arrêter dans leur course et les empêcher d'arriver si tôt. Ceux qui ont plus de phlegme ou plus de lenteur, prennent tout le temps nécessaire pour laisser sortir tour à tour toutes les idées principales et acces= soires avec toutes leurs circonstances. La manière de sentir influe donc sur la manière de penser; et autant les besoins et la manière de les satisfaire distinguent les hommes en divers peuples, autant il y a de sortes de langues distinguées par un génie particulier.
Le génie particulier de chaque nation détermine le choix des signes propres à figurer les idées et la manière de les arranger dans le discours. Ce génie s’imprime dans l'expression de la pensée et constitue le génie de chaque langue.
C’est donc par la forme matérielle des mots et par le tour de leur construction dans le tissu du discours, que les langues se divisent en langue hébraïque, grecque, latine, allemande, anglaise, italienne, espagnole, française, etc.
À mesure que le goût d’uue nation se perfectionne par le discernement plus éclairé des beautés de la nature et de Part, la langue sans changer de génie se modifie dans ses déclinaisons et dans ses constructions de manière à pré-
LA
senter des formes ct des tours plus assortis au sentiment
du beau. « Le génie de la langue française, dit Lebatteux, est dans Villehardouin comme il est dans Racine, Mais dans l’uu il est offusqué par des latinismes et des barba-
rismes. Dans l’autre il est non seulement purgé de tout ce qui lui est étranger, mais embelli de tout ce qu’il pouvait recevoir de graces. C’est le goût de la nation qui a changé, non le génie de la langue.»
D'où il suit que le goût de la nation est la règle de
Pusage d’une langue.
: Or le bon usage en fait de langue est la façon de parler de la plus nombreuse partie de la cour et du parlement, d’après la façon d'écrire de la plus nombreuse partie des ‘auteurs les plus estimés du temps, et spécialement des corps académiques.
L'usage est rationnel ou positif. L’usage rationnel ou douteux est celui qui n’a pas décidé quelle doit être la facon de parler douteuse. L’usage positif ou déclaré est ou général ou particulier. L'usage général est celui qui a fixé la façon de parler d’après l'opinion unanime de tous ceux dont l'autorité fait poids et loi. L’usage particulier ou partagé est celui qui laisse le choix entre deux façons de parler ou d'écrire également autorisées par les gens de la cour et les législateurs on académiciens et par des auteurs distingués dans le temps.
La construction du discours dont la forme est déterminée par le génie de la langue, prend pour règle l’usage dans le choix des mots et des tours. D’où il suit que la construction usuelle ou propre à chaque idiome se diversifie en autant de formes qu’il y a d’idiomes différens.
Les langues déclinables qui trouvent dans la déclinaison plus de moyens de marquer les rapports des mots et des phrases, peuvent varier davantage l’ordre de la succession des mots et employer plus d’inversions, plus d’ellipses pour rendre le discours harmonieux et énergique. Les Jangues sans déclinaison, privées de ces secours, sont réduites à disposer Îcurs mots presque toujours dans le même ordre; elles ont moins d’inversions et d’ellipses, par conséquent moins de ressources pour répandre la même diversité et la même harmonie dans le discours ; mais elles ont leur genre de nombre et d'harmonie propre à plaire à l'esprit et à flatter le goût, et si dans certai-
nes occurrences, elles sont inférieures aux langues déclinables, elles en ont d’autres où, peut-être, elles les surpassent. Rarement, toutefois, elles peuvent les 1raduire avec parité de construction; ce n’est que par des différences de tour qu’elles parviennent à reproduire sous une autre forme la succession des images présentées dans les premières.
Le point de comparaison pour déterminer ces différences, est l’ordre dans lequel le discours est le plus décomposé, et cet ordre est celui de la grammaire.
Or dans la construction grammeaticale les mots se succèdent selon l’importance des rapports qu'ils expriment ; le sujet est le terme principal, il est nommé le premier ; le connectif- variable et le modificatif lui sont subordonnés comme étant ses déterminations, ils paraissent ensuite ; l'objet est le second terme du rapport exprimé par le verbe, le terme qui en reçoit immédiatement l'action, il se place à la suite du verbe ; la circonstance est le troisième terme du rapport, le terme accessoire qui marque Ja cause, le lieu, le tems, le moyen, le bat de l'action, elle vient après l'objet. Ainsi dans l’ordre grammatical nous dirons: Æ#lexander vincit Darium apud Arbelam.
Mais les objets ne se présentent pas toujours dans cet ordre à la pensée, et le discours, qui est la peinture figurée de la succession des idées dans la penséé, offre les mots dans un ordre plus ou moins différent de la construction grammaticale. Ce changement ou renversement d'ordre grammatical constitue l’inversion.
L’inversion renverse plus ou moins la construction grammaticale selon l'importance des idées et leur subordination à une idée principale. Si nous voulons parler des rois que vainquit Alexandre, nous dirons : Darium vicit Alexander, Darius fut vaincu par Alexaudre. Si nous faisons l’énuméraltion des victoires d'Alexandre, nous aurons cette construction : Wicit Alexander Darium apud Ærbelam, victoire d'Alexandre sur Darius auprés d’Arbelles. Si nous exposons l'itinéraire de l’expédition d’A- Jexandre en Asie, nous formerons cette construction :
Apud Arbelam Alexander vicit Darium, ce fut auprès d’Arbelles qu’Alexandre vainquit Darius.
L'ordre de la succession des idées dans la décomposition de la pensée détermine donc le choix de la construction des mots dans le discours. C’est pour se conformer à cet ordre qu’ur.e langue traduisant une autre langue a recours à des constructions différentes. De là vient que dans ceriaines occurrences les deux langues ont parité de construction, dans d’autres disproportion ou différence de construction.
Les langues dans leur parité ou similtiude de construction suivent plus ou moins l’ordre grammatical de la succession des mots et des phrases. C’est ainsi qu’en latin onu dit: Ælexander wicitDarium , et en français, Alexandre vainquit Darius.
Mais pour conserver l’ordre analytique des idées, les langues sont forcées de prendre des constructions plus ou moins différentes, selon la différence de leurs moyens de syntaxe. Ainsi pour traduire celte phrase, Æpud Arbelam Alexander vicit Darium, nous devons nous servir de cette constr uction, ce fut à Arbelles qu’ Alexandre vainquit Darius. Voilà ce que nous appelons disproportion ou différence de construction.
C’est de la disproportion que naissent dans chaque idiome Îles façons particulières de s'exprimer qui se nomment idiotismes et qui sont autant de moyens différens de représenter l’ordre analytique dans lequel la pensée se décompose.
D'après les exemples que nous venons de présenter, il est clair que le discours par des moyens différens se conforme à l’ordre successif de la décomposition des idées. Ainsi la construction grammaticale, l’inversion, les idiotismes sont des constructions naturelles, puisqu'elles se conforment à l’ordre de la génération des idées ; car la contruction naturelle est la conformité de l’arrangement des mots et des phrases à l'ordre successif des idées. Toute construction est donc naturelle quand elle est conforme à cet ordre. La construction naturelle n’est
donc point une construction particuliére différente de la
grammaticale et de l’usuelle,