QUALITÉS DU STYLE RELATIVES À L'EXPRESSION
Le style considéré dans l'expression a trois degrés de ton ; le degré bas, le degré mayen, le degré haut, et se divise en style populaire, style familier, style noble.
Le style populaire, bas, commun, consiste à dire comme tout le monde ce que tout le monde a pensé. C'est le langage du peuple, Ce degré de style se nomme aussi le familier-populaire : dans ce cas, le degré moyen prend le nom de familier noble ou décent, qui est le langage du monde poli et cultivé,
Le styls bas, lorsqu'il n'est pas synonyme de populaire, commun, se prend dans l'acception de trivial, et devient un vice opposé à la noblesse du style. La bassesse du style consiste principalement dans une diction vulgaire grossière, sèche, qui rebute et dégoüte le lecteur.
La bassesse et la trivialité du style tiennent absolument à l'opinion et à l’habitude ; elles varient selon les tems et les lieux. Le genre noble, soit d'éloquence, - soit de poésie, n'exclut que la bassesse de convention et admet comme susceptible d’ennoblissement ce qui n'est bas que de sa nature. Félix et Narcisse, dans Polyeucte, en sont un exemple. Quelquefois une image ou une idée à laquelle la mode et l'opinion ont attaché le caractère de bassesse, peut à force d'art se produire en termes figurés ou vagues ; la noblesse de l'expression déguise la bassesse de l’idée. Mais ce qui est bas dans les termes aurait beau étre sublime et grand soit dans le sentiment, dans la pensée ; la délicatesse de notre goût est inexorable sur ce point. La difficulté n'est pourtant pas d'éviter la bassesse dans le genre héroique, mais dans le familier qui touche au populaire et qu doit être naturel sans être jamais trivial.
Au style populaire se rapporte le blue qui travestit les choses les plus nobles et les plus sérieuses en plaisanteries bouffonnes.
Le style populaire consiste dans l'expression la plus sim. ple, dans l'expression dépouillée de tous les ornemens que l'art et l'usage du monde savent lui donner pour ennoblir les choses les plus communes ; par conséquent il ne recherche pas les ménagemens ou détours d'expression du fami- : lier-noble, et quoiqu'il fasse usage des figures, il n'en a point qui lui soient propres, parce qu'une expression recherchée n’entre pas dans sa nature, Voilà pourquai nous ne lui en avons point assigné dans le tableau ou exposé du style. |
Le style familier est le langage du monde cultivé et poli.
Entre le populaire et l’héroique, entre le bas et le sublime, il y a cette ressemblance, que l’un et l’autre abondent en expressions figurées, hyperboliques, pleines de force et de chaleur, parce que le langage passionné du bas peuple comme celui des héros, est l'expression immodérée ou des mouvemens de l'ame ou des impressions faites sur l'imagination. Du coté du peuple la nature est franche et libre; du côté des héros elle est fière et hardie : ainsi l'homme inculte et grossier, l’homme altier et indépendant laissent aller leur pensée et leur ame; l’un, parce qu’il ignore la mesure prescrite par l'usage et les convenances, et l’autre, parce qu'il dédaigne et néglige de la garder. Entre ces deux extrêmes, le langage familier-noble tient le milieu, et c'est à lui qu'appartiennent les ménagemens, les réserves, les détours du sentiment et de la pensée, les demi-teintes, les nuances, les reflets de l’expression, Il renferme les finesses, les délicatesses du langage. | |
Dans les ouvrages destinés à instryire et à plaire le familier-noble convient le mieux parce qu'il est le plus insinuyant, le plus séduisant poyr l'amour propre, et qu'il a toutes les adresses dont il faut user avec des hommes vains, soit pouradoucir la censure, soit pour assaisonner la louange, soi pour déguiser la leçon. |
Dans les compositions d’un style relevé comme dans la poésie héroique et dans la haute éloquence, un art essegtiel à l'écrivain est de savoir entreméler du moins quel-
ques traits de familier-noble, de ie choisir avec goût et de le placer à propos. Ce mélange a trois avantages : l'un de détendre le haut style, de l'assouplir, d'en varier les tons ; l’autre de lui donner un air de naturel et de vérité ; le troisième de prêter au sublime des nuances qu'il n 'aurait pas, les souplesses de l'expression, les délicatesses, les demi- Jours. Exemples :
Madame se meurt, madame est morte. (Bossuer.)
Je ne t’ai point aimé, cruel, qu’ai-je donc fait ?
Quand vous me haïriez, je ne m’en plaindrais pas.
(RacineE.)
. Le style est fin quand à des idées recherchées et choisies, on joint une expression simple et familière ; il est raf: finé quand à des idées ordinaires, on joint une expression recherchée.
On appelle finesses d’une langue, ses élégances les plus exquises, ses nuances les plus délicates, les tours, les ellypses, les licences qui lui sont propres, les tons dont eHe est susceptible, les caractères qu’elle donne à la pensée par le choix, le miélange, l’assortiment des mots. Pascal, La Bruyère, Racine, Eafontaine, madame de Sévigné, ont connu les finesses de notre langue.
On dit dans le même sens les finesses du style, du langage d'un écrivain. Les finesses du style de Lafontaine se cachent sous l'air du naturel le plus naif. Les finesses du langage de Racine n'ont jamais rien de maniéré ni d'affecté : c'est la grâce unie à la noblesse ; c'est la plus élégante facilité ; la hardiesse même en est° sage ; rien n’y décèle l'art, rien n’y marque l'effort.
On appelle spécialement correctifs certains adoucissemens qu'on emploie dansle discours 'pour faire passer favorablement quelque proposition hardie, quelque expression trop forte; quelque métaphore trop élevée ou trop rabaissée, quelque mot nouveau, quelque tournure insolite et extraordinaire : par exemple, er quelque facon, S'il faut ainsi dire, pour ainsi dire, s'il est permis d'user de ce mot, de parler ainsi, etc.
L'euphémisme (ev, benè; gnut, loqui) est une forme de
style par laquelle on déguisc des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées. L’exécuteur, le mattre des hautesœuvres, désigne le Bourreau ; Dieu vous assiste, Dieu vous bénisse, signifie, je n'ai rien à vous donner.
Le styl®@ héroique est le langage des héros, des hommes altiers et indépendans, des hommes élevés au-dessus de leurs semblables par leur caractère propre ou par leur dignité de représentant d’une nation. Au style héroïque se rapportent le style noble, majestueux, le haut stÿle, le phébus, le grotesque, le ridicule du style.
La noblesse du style est la conformité des expressions à
l'élévation du sujet. Elle est déterminée par l'opinion et les mœurs, elle varie selon les tems et les lieux. On s'en forme l’idée par la lecture des ouvrages d’éloquence et de haute poésie. Pour être naturel avec noblesse il faut un goût délicat et sûr. l'aura donc pour moi combattu par pitié ? dit Aménaide en parlant de Tancrède; cela est noble. Il ne s'est donc pour moi | battu que par pitié ? eût été du style comique.
Le style élevé ne daigne apercevoir dans son objet que les rapports qui l'agrandissent ; ses conceptions ressemblent à ces pins qui percent les nues et qui laissent sécher leurs branches voisines de la terre, afin de pousser vers le ciel avec plus de vigueur et de rapidité.
Le haut style est partout le même parce qu il est partout étranger à l’usage et qu’il est pris dans l’analogie des images avec les idées, laquelle analogie est la même dans tous les pays et dans tous les temps : au lieu que les propriétés, les singularités, les finesses, les délicatesses, les grâces de chaque langue, son esprit, son génie enfin sont eonsignés dans le langage de la société; puisque c'est là que le naturel, les mœurs, les usages d'une nation déposent leur couleur locale.
Le phébus, que nous avons eu déjà occasion de citer ailleurs dans cet ouvrage, est ün vice du style opposé à la netteté et qui œnsiste à exprimer avec des termes trop figurés et trop recherchés ce qui doit ètre dit plus simple=
ment et avec moins d'apprét ; d’où nait bien souvent une obscurité très approchante du galimatias.
Le grotesque et le ridicule du style proviennent du faux, de l’outré, de l’enflure de lexpression dans un sujet noble et sérieux.
2, QUALITÉS DU STYLE RELATIVES AU CARACTÈRE DES ACTEURS DE LA PAROLE DANS LA PRODUCTION DE LA PENSKE.
Le style considéré dans le caractère de la personne qui produit la pensée par la parole ou qui est censée la produire, et dans celui de la personne à qui s'adresse la parole, comporte trois degrés de généralité: le degré bas, le degré moyen, le haut degré, et se divise en style simple, tempéré, sublime.
Le style simple s'emploie dans les entretiens familiers, dans les lettres, dans les fables : il doit être pur, clair, sans ornement apparent.
Le style sublime est celui qui fait régner la noblesse, la dignité, la majesté dans un ouvrage : toutes les pensées y sont nobles et élevées ; toutes les expressions graves, sonores, harmonieuses.
Le style tempéré tient le milieu entre les déux précédens; il a toute la netteté du style simple, et recoit tous les ornemens et tout le coloris de l’éloeution.
Ces trois sortes de styles se trouvent souvent dans un même ouvrage, parce que la matière s'élevant et s'abaissant, le style qui est comme porté sur la matière, doit s'élever aussi et s'abaisser avec elle.
La simplicité du style est une manière de s'exprimer pure, facile, naturelle, sans recherche d'ornement, et où Part ne paraît point. La simplicité n’est pas l'opposé des ornemens, mais de l'affectation des ornemens ou d'une recherche de style trop marquée ; elle est susceptible des ornemens du plus haut genre; dans ce sens elle est l'opposé du style fleuri, elle est la même chose que le style net et uni. ba simplicité d'expression n'ôte rien à la grandeur des pensées, et peut sous un air négligé reufermer des beautés
vraiment précieuses. Si cette simplicité noble retrace de grandes images, elle ne diffère pas du sublime : Homère et Virgile sont des modèles de cette manière de simplicité. Le style simple s'attache à la finesse, à la justesse d’une expression châtiée et subtile où les mots pressent la pensée et la rendent avec clarté ; satisfait de tout éclaircir, il n'amplifie et n'agrandit rien; et dans ce genre d'écriro, les uns déguisent leur adresse sous un air d’ignorance et de grossièreté; les autres, pour cacher leur indigence, affectent un air d'enjouement et se parent de quelques fleurs. Le style comprend le style naturel, naïf, marotique, anacréontique. |
Le style naturel consiste dans la conformité des expressions au caractère des personnes dans la situation réelle ou fictive où elles sont placées. L'auteur qui écrit avec le naturel de la simplicité s'exprime de manière que tous ses lecteurs croient qu'ils auraient écrit de même. Dans ses expressions l'art n’est point sensible ; c’est le langage de la nature ; on n’aperçoit dans son style ni l’écrivain ni son travail, mais l'homme et son caractère : il peut être riche en expressions, abondant en figures et en inventions, mais jout se présente sans effort et il semble écrire ainsi, non parce qu'il en @ fait une étude, mais parce. que cette manière de s'exprimer luiest naturelle. Un certain degré d'ornemens est très compatible avec cette sorte de style, et peut même lui prêter des grâces, car une attention trop minutieuse pour les mots le défigure. Le plus haut degré de cette simplicité consiste dans la naiveté.
Le style naïf est unenuance du nature}, un naturel plus simple, plus négligé; c’est le naturel de l'enfance. Le naturel exclut la recherche et l'affectation ; le natf exclut toute espèce de déguisement. On parle naturellement lorsqu’en exprimant sa pensée ou son sentiment, oR ne s'occupe point du choix de ses mots et de la tournure de ses phrases. On parle naivement lorsqu'on énonce sa pensée telle qu’elle nait dans l'esprit et sans s'inquiéter si la manière dont on l’exprime ne blesse pas le goût, les convenances ou son propre intérêt, C'est assurément le caractère d'Ho-
mère, d'Hésiode', d’Anacréon, de Théocrite, d’'Hérodote, de Xénophon, de Térence, de Lucrèce, de Phèdre, de Jules-César. Le style naïf ne prend que ce qui est né du sujet
et des circonstances : le travail n’y parait pas plus que s'il
n’y en avait point ; c’est le dicendi genus- simplex, sincerum, nativum des Latins.
Le style naïf dans les ouvrages peut se prendre en deux sens. Un auteur est naïf, lorsque comme Joinville, par exemple, il racontera des faits avec des circonstances minutieuses, quelquefois même puériles, mais qui donnent à son récit un air de vérité qu'on aime et qui inspire la confiance. Le naif de Lafontaine est toute autre chose; ce n'est que l’imitation du naïf, mais une imitation plus piquante que la vérité même ; ce n'est pas sans y songer, mais par l'effet d'un art profond comme d’un sentiment exquis, délicieux, qu’il fait parler avec tant de naïveté Jean Lapin, Margot la Pie et Robin Mouton. Ce dernier genre de naiveté consiste dans le choix de certaines expressions simples qui paraissent nées d’elles-mêmes plutôt que choisies, dans des constructions faites comme par hasard, dans cer- -tains tours rajeunis et qui conservent encore un air de vieille mode. C’est le caractère du style marotique, du style qui imite la naiveté de Marot, poète du seizième siè. cle, Rousseau, dans l'épigramme, a très-bien réussi à imiter le style de Marot ; mais dans lépitre familière il a fait de ce style un jargon bizarre et pénible très- éloigné du naturef. Par la raison contraire le style marotique embellit les contes de Lafontaine. Il donne à ses vers une gaité plus franche, un badinage plus piquant, une naiveté plus originale. Quand on parle de la naiveté d'Angot et de Montaigne, c'est peut-être un abus de mots; ces deux écrivains n'étaient pas naifs pour leurs contemporains : la vétusté de leur langage en fait la naïveté, et peut-être qu’un jour le style de Fénelon sera naïf pour nos descendans comme celui d’Am yot l'est pour nous.
Le style anacréontique est une nuance du style naïf, dont la grâce est le caractère et qui respire la volupté comme
celui d’Anacréon, surnommé par Gresset, le Nestor du galant rivage, le patriarche des amours.
Le style ingénieux se rapproche beaucoup du style naïf ; il consiste à dire des choses que nous avons tous confusément dans l'ame, mais que personne n’a pris soin encore de déméler, d'exprimer, de placer à propos; c’est les dire dans les termes les plus simples et en apparence les moins recherchés.
Le style force est l'opposé du style simple ; il consiste à développer une idée par des circonstances qui lui sont étrangères dans la fin de la pensée. Le style recherché est l'opposé du style naturel; il consiste à exprimer une idée par des termes apprêétés et tirés de loin, de manière que l’ornement de l’expression ne convient point à l'idée relativement à la fin de la pensée. Le style réfléchi est l'opposé du style naif; il consiste à revêtir une idée, un sentiment, d’une expréssion étudiée, qui fait paraître l'artifice de l'élocution plus que la naïveté du sentiment.
Le style tempéré n'a ni la force ni l'élévation du style sublime ni la subtilité du style simple : il participe de l'un et de l’autre ; et d’un cours uni et soutenu, il coule sans rien avoir qui le distingue que la facilité et l'égalité ; seulement cà et là il se permet quelques reliefs dans l’expression et dans la pensée, dont il fait de légers ornemens. Le tempéré peut sans détonner s'allier quelquefois avec le simple et le sublime. Ses qualités principales sont la facilité, l'égalité et les ornemens. |
Le style sublime appartient aux grands objets, à l'essor le plus élevé des sentimens et des idées. Que l'expression réponde à la hauteur de la pensée, elle en a la sublimité. Supposez donc aux pensées un haut degré W’élévation : si l'expression est juste, le style est sublime ; si le mot le plus simple est aussi le plus clair et le plus sensible, le sublime sera dans la simplicité ; si le terme figuré embrasse mieux l'idée et la présente plus vivement, le sublime sera dans l'image. « Toutétait Dieu, excepté Dieu même. (Bossuzr.) voilà le sublime dans le simple. « L'univers allait s'enfon-
cant dans les ténèbres de l’idolètrie. » (Bossuzx): voilà le figuré.
Ce qui du côté de l'expression est le plus favorable au sublime, c’est l'énergie et la précision ; ce qui lui répugne le plus, c’est l'abondance et l'ostentation des paroles. Cette précision n'exclut pas les gradations, les développemens qui font eux-mêmes quelquefois le sublime. Lorsque les idées présentent le plus haut degré concevable d'étendue etd'élévation, etquel’expression les soutient, ce n’est plus un mot qui est sublime, c'est une suite de pensées, comme dans cet exemple tiré de Pascal : « Tout ce que nous voyons du monde, n'est qu'un trait imperceptible dans le sein de la nalure ; nulle idée n’approche de l'étendue de ses espaces; nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses ; c'est un cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » | |
L'élégance est inutile au sublime; quelquefois elle lui est nuisible. |
Le style sublime et ce qu'on appelle le sublime ne sont pas là même chose. Celui-ci est tout ce qui élève notre ame, qui la saisit, qui la trouble tout à coup : c'est un éclat d'un moment. Le style sublime peut se soutenir longtemps : c'est un ton élevé, une marche noble et majestueuse, Exemples :
J'ai vu l’impie adoré sur la terre ; Pareil au cèdre, il portait dans les cieux Son front audacieux ; Il semblait à son gré gouverner le tonnerre, Foulait aux pieds ses ennemis vaincus ; Je n’ai fait que paséer, il n’était déjà plus. (Racine. Chœurs d’Esther.)
Les cinq pretniers vers sont du style sublime, sans être sublimes ; et le dernier est sublime, sans être du style sublime. La strophe suivante est dans le style sublime, et les rois derniers vers sont sublimes : so
L'ambition guidait vos escadrons rapides, Vous dévoriez déjà, dans vos courses avides, Toutes les régions qu’éclaire le soleil, Mais le Seigneur se lève; il parle, et sa menace
Convertit votre audace
En un morne sommeil.
(J.-B. Rousseau, ode 8, Liv. 1.)
Au sublime appartiennent la grandeur des pensées, la majesté de l'expression, la véhémence, la fécondité, la richesse, la gravité, les grands mouvemens pathétiques.
Le mot chaleur employé figurément, en parlant de l'éloquence, de la poésie, du style eu général, a un sens plus étendu que ceux d'enthousiasme et de véhémence. L’enthousiasme est la chaleur de l'imagination au plus haut degré. La véhémenceest la chaleur des mouvemens de l’âme, impétueusemént exhalée. Mais la chaleur du style en général en est comme l’âme et la vie; c'est une métaphore prise dans la chaleur du sang. Le discours du grand-prêtre à Joas, dans Athalie, offre un exemple de chaleur du style :
O mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, etc.
(Acte 1v, scène tt1.)
La chaleur de l'expression rend le style pathétique. On dit la chaleur du raisonnement lorsqu'il est pressant et rapide, surtout lorsqu'il est-animé par quelque mouvement de l’âme, et mélé d’interrogations, d’invectives, d'impré+ cations, etc. C’est le caractère constant de l’éloquence de Démosthènes ; et le plus souvent sa chaleur y estau point qu’il n’y a rien de plus véhément.
La véhémence du style dépend moins de " force des termes que du tour et du mouvement impélueux de l'expression : c’est l’impulsion que le style reçoit des sentimens qui naissent en foule et se pressent dans l'âme, impatiens de se répandre et de passer dans l’âme d’autrui. La conviction est pressante, énergique ; elle fait violence à l'entende-
ment. La persuasion seule est véhémente ; elle entraine la volonté. Les haranguc: de . Démosthènes sont les plus beaux exemples du style véhément.
Nous avons eu déjà l’occasion de parler du mot ampoulé : on appelle un style, un vers, un discours am poulé celui où l'on emploie de grands mots à exprimer de petites choses, où la forée de l'expression se déploie mal à propos, où la parole excède la pensée, exagère le sentiment. Le style ampoulé n'est jamais qu’un style élevé outre mesure. Îl n’est aucun genre où des mots vides desens, des figures exagérées, des images qui donnent un corps gigantesque à de petites pensées, ne fassent de l'enflure et ne forme ce qu’on appelle un style ampoulé. Dans la tragédie de Théophile, poète du seizième siècle, Pyrame croyant qu'un lion a dévoré Thisbé, s'adresse à ce lion, et lui
dit :
. Toi, son vivant cer reueil , , reviens me dévorer. * Cruel lion, reviens; je to veux adorer :
S’il faut que ma déesse en ton sang se confonde, Je te tiens pour l’autel le plus sacré du monde.
Malheureusement pour le bon goût, on ne manquerait pas d exemples analogues dans plus d'une pièce contemporaine : paix aux vivans et vérilé aux morts,
Le naturel et la vérité sont de l'essence de tous les genres ; et non seulement les figures, mais les mouvemens oratoires sont tous soumis à cette règle. Métaphore, exelamation, imprécation, apostrophe, prosopopée, hypotyposr, tout ce qu'il y a de plus véhément devient froid, languissant ; tout ce qu'il y a de plus noble et de plus sérieux devient grotesque et ridicule, dès que | le faux, l'outré, l'enfure, en un mot, s’y laisse apercevoir. La froideurest l'opposé de la chaleur, comme la langueur est l'opposé. de la véhémence.
CONYENANCR DU STYLE.
La convenance ou analogie du style est la conformité du caractère de l'expression à la généralité de la fin de la pensée. C’est une analogie positive de sentiment, de caractère. La convenance du style détermine la vérité et la pro. priélé du style.
La vérité du style consiste à faire parler chacun son langage dans la situation réelle ou fictive où il est placé. La vérité est ferme et sans dégüisement ; elle est dans les personnes : seulement elle peut marquer des vertus rudes et sauvages.
La vérité est générale, particulière ou individuelle. La vérité générale est la conformité des paroles, des actions, au caractère, aux mœurs, à la nature des hommes dans tous les temps et dans tous les lieux. La vérité particulière est la conformité au caractère d’une nation; caractère variable qui fait varier plus ou moins la vérité selon les lieux et les temps. La vérité individuelle est la conformité au caractère d’un individu et dans la circonstance où il est | placé. Elle est variable selon le caractère propre de chaque individu.
La vérité du style communique à l'expression de la pensée le sentiment qui affecte les auteurs de la parole et se modifie par autant de formes que le sentiment a de nuanccs diverses. Or le sentiment qui se produit avec l'expression de la pensée est une sensation ou une perception de rapport, ou une délibération de la volonté. Le sentimentsensation qui se manifeste dans la vérité du style, caractérise le naturel, le naïf, la décence, l’ingénuité, la candeur, la franchise, la sincérité, la simplicité de la pensée. Le sentiment de rapport qui se manifeste dans la vérité du style, caractérise la délicatesse et la finesse de la pensée. Le sentiment moral d'énergie quise manifeste dans la verité du style caractérise l’éloquence de la pensée.
Le naturel du sty'e consiste à dire ou à faire dire ce qui semble avoir dü se présenter d’abord sans étude ct sans
d — 290 — aucun effort de réflexion et de recherche. La vérité et le naturel sont dans le style inséparables de la décence.
La décence consiste à dire les choses comme il convient à eelui qui parle, à l'objet dont il parle et à ceux qui l'écoutent. Les eonvenances sont relatives aux personnages, les bienséances sont plus particulièrement relatives aux spectateurs. Les unes regardent les usages, les mœurs du tems et du lieu de l’action; les autres regardent l'opinion ei les mœurs du pays et du siècle où l’action est représentée. La décence tient de près à la dignité et à la gravité. Ces trois termes désignent également les égards qui règlent la conduite et le maintien. Ils diffèrent entre eux eu ce que la décence renferme les égards que l’on doit au publie, la dignité, ceux qu'on doit à sa place, ét la gravité ceux qu'on se doit à soi-même.
Le naïf est une nuance du naturel. Le nafet le naturel sont différens du style naïf et du style naturel : tous deux qualifient les pensées et les expressions qui tiennent à la pature du sujet que l’on traite. Ce qui est naïf nait du sujet et .en sort sans effort ; c'est l'opposé de réfléchi, et c’est le sentiment seul qui l’inspire aux bons esprits. 11 ne doit riea à l’art ; il ne peut être ni commandé ni retenu. Ce qui est naturel appartient aussi au sujet; mais il n’éclot que par la réflexion; il n’est opposé qu’au recherché, et c'est à le finesse de l'esprit qu'il est donné d’en connaître les bornes. Toute pensée naïve esi naturelle; mais toute pensée naturelle n’est pas naïve.
Ge qu'on appelle uze naïveté est une pensée, un trait d'imagination, un sentiment qui nous échappe malgré nous, et qui peut quelquefois nous faire tort à nous-mémes : c’est l'expression de la légèreté, de la vivacité, de l'ignorance, de l'imprudence, de l'imbécillité, souvent de tout cela à la fois. Telle est la réponse de la femme à son mari agonisant, qui lui désignait un autre mari : « Prends un tel, il te convient, crois-moi.—Hélas ! j'y songeais. — Voici une naïveté simplement en action.
Dans une barque usée et près de s’entr'ouvrir Un vieil avare allait périr, Quand des pêcheurs, sur le rivage,
Lui crièrent ; « L’ami, donnez votre cordage, Nous allons vous hâler; vite, donnez ,donnez ! » Il reste sourd à ce langage.
Lors on lui jette un câble, en lui disant : « Prenez ! » Aussitôt il saisit la corde, Et, grace aux pêcheurs, il aborde.
(Lavarerre, membre de la société philotechnique.)
La naiveté consiste dans je ne sais quel air simple et ingénu, mais spirituel et raisonnable, tel que celui d’un villageois de bon sens ou d’un enfant qui a de l'esprit; elle fait les charmes du discours. Dans une naïveté il n’y a ni réflexion, ni travail, ni étude; elle échappe comme elle se présente. Îl y a de tout cela dans la naïveté; elle suppose qu'on a examiné, comparé, choisi ; mais le travail ne parait pas. Une naïveté ne convient qu'à un sot, qui parle sans être sûr de ce qu'il dit.-La naïveté ne peut appartenir qu'aux grands génies, aux véritables talens, aux hommes supérieurs. Cette réponse admirable d'Hermione : « Ah ! fallait-il en croire une amante insensée ? » est peut-être le au. blime de la naïveté. Cette réponse de Zaïre à Qrosmane : « Me trahit-on P parlez.— Eh ! peut-on vous trahir ? » est au moins une charmante naïveté.
L'ingénuité fait avouer ce qu'on sait et ce qu’on sent : c’est souvent une bêtise, elle ne sait rien cacher. Elle peut être une suite de la sottise quand elle n'est pas l'effet de l'inexpérience ; mais la naïveté n'est souvent que l’ignerance des choses de convention faciles à prendre et bonnes à déguiscer : elle n’est pas propre à flatter. |
La candeur est le sentiment intérieur de la pureté de son ame, qui empêche qu’on ait rien à dissimuler. C’est la première marque d’une belle ame. Elle est dans les personnes et dans les choses, marque ce que l'âme sent, se laisse voir et montre des vertus agréables.
La franchise fait parler comme on pense; e’est un effet du naturel; elle ne saurait dissimuler. Elle est simple et sans art ; elle est dans le discours. |
La sincérité empêche de parler autrement qu'on ne ne pense ; c'est une vertu, Elle ne veut point tromper,
La simplicité consiste à montrer cequel'on est; la modestie à le cacher. La simplicité tient plus au caractère; la modestie à la réflexion. La simplicité plait sans y penser ; la modestie cherche à plaire. La simplicité n’est jamais fausse; la modestie peut l'être. La simplicité de pensée caractérise les pensées qui naissent naturellement, que la circonstance ou le sujet suggère sans qu'on les cherche, et que tout le monde peut facilement comprendre. Elle exclut les pensées rafinées, forcées; le raffinement dans les compositions signifie un genre de pensées plus recherchées, moins claires et qui exigent une disposition particulière du génie.
La délicateste du style est la sagacité de l'âme qui sent vivement les nuances les plus déliées, les mouvemens les plus imperceptibles d'un sentiment et qui les produit ou les ménage dans l'expression de la pensée. Pour imiter par Je style la délicatesse du sentiment, il suffit que l'expression soit naïve et simple : les tendres alarmes de l'amour, les doux reproches de l'amitié, les inquiétudes timides de l'innocence et de la pudeur, donnent lieu naturellement à une expression délicate : c’est l’image du sentiment dans son ingénuité pure; il n'y a ni Voile ni détour. Tel est le caractère de ce vers de Marot : ù :
Je l’aime tant que je n'ose l'aimer.
Les fables de Lafontaine fourmillent de traits pareils. Celle des deux pigeons, celle des deux amis, sont des modèles précieux de cette délicatesse de perception dont un cœur sensible est l'organe.
Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s’agit de ce qu’il aime.
Mais si la délicatesse de l'expression a pour objet de ménager la délicatesse du sentiment, soit en nous-mêmes, soit dans les autres, c’est alors que l'expression doit étre ou détournée ou demi-obscure : on désire être entendu, et l’on craint de se faire entendre. Ainsi l'expression est pour la pcusée ou plutôt pour le sentiment un voile léger et trom-
peur qui rassure l'âme ct qui la trahit. Un modèle rare de celte délicatesse est la réponse de cette seconde femme à son mari qui ue cessait de lui faire l'éloge de la première : « Hélas ! Monsieur, qui la regrette plus que moi ! Racine est plein de traits de même caractère. Dans P/èdre, Âricie dit à Ismène :
Et tu crois que pour moi plus humain que son père, Hippolyte rendra ma chaîne plus légère ?
Qu'il plaindra mes malheurs ?
La même Aricie répond à Hippolyte, qui vient de luj exprimer son amour :
N'était-ce point assez de ne me point hair ?
Phèdre elle-même dit au fils de Thésée :
Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas. Dans la tragédie de Zaïre, A talide dit à Zaire :
Ainsi de toutes parts les plaisirs et la joie M'’abandonnent, Zaïre, et marchent sur leurs pas. J'ai fait ce que j'ai dû ; je ne m’en repens pas.
En aucun de ces exemples le vers ne dit ce que le cœur sent; mais l'expression le laisse entrevoir ; et en cela la finesse et la délicatesse se ressemblent. Mais la finesse n’a. d'autre intérêt que celui de la malice ou de la vivacité ; son motif est le soin de briller et de plaire: au lieu que la délicatesse a l'intérêt de la modestie, de la pudeur, de la fierté, delagrandeur d’ame : car la générosité et l'héroïsme ont Jeur délicatesse comme la pudeur. Il tient d’une âme généreuse le mot de Didon, qui voudrait sans l'offenser rappeler à Enée ses bienfaits :
Si bene quid de te merui, fuit autem tibi quidquam Dulce meum..….., (Enéide , liv. 1v.) « Si j'ai pu mériter de toi quelque reconnaissance, si quelque chose de moi te fut doux. »
(Traduction nouvelle de M. de PoxeraviLe.)
La finesse du style est la sagacité de l'esprit qui saisit romptement les rapports les plus imperceptibles, les traits Les plus fugitifs d’une idée, et qui les manifeste dans la production de la pensée. C'est l'art de ne pas exprimer directement sa pensée, mais de la laisser aisément apercevoir. C’est une énigme dont les gens d'esprit devinent tout d’un coup le mot. La finesse diffère de la délicatesse. La finesse s'étend également aux choses piquantes et agréables, au blâme et à la louange même, aux choses même indécentes, couvertes d’un voile à travers lequel on les voit sans rougir. On dit des choses hardies avec finesse, La délicatesse exprime des sentiinens doux et agréables, des louanges. Ainsi la finesse convient plus à l’épigramme; la délicatesse au madrigal. il entre de la délicatesse dans les jalousies des amans ;iln y entre point de finesse. Les louanges que donnait Boïleau à Louis XIV, ne sont pas toujours également délicates; ses satires ne sont pas loujours assez fines, Un chancelier offrant un jour sa protection au parlement, le premier président se tourna vers sa compagnie : « Messieurs, dit-il, remercions M. le chancelier ; il nous donne plus que nous ne lui demandons. » C'est lä une répartie trèsfine. Il y a plutôt de la délicatesse que de la finesse dans ce
vers, quand Iphigénie, qui a reçu l'ordre deson père de ne plus revoir Achille, s'écrie :
Dieux plus doux, vous n’aviez demandé que ma vie, (Racine. Jphygénie.)
La délicatesse de l'expression dans le rapport de l'écrivain avec le lecteur est un artifice comme la finesse. Celle-ci consiste à exercer la sagacité de l'esprit ; celle là consiste à exercer la sagacité du sentiment : et il en résulte deux sortes de plaisirs, l’un d’apercevoir dans l'écrivain ce sentiment exquis, l'autre de se dire à soi-même qu’on est doué comme Jui, puisqu'on saisit ce qu'il exprime, et qu'on Île sent comme il l'a senti.
La délicatesse est toujours bien reçue à la place de la finesse ; mais la finesse : à la place de la délicatesse manque
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de naturel et réfroïdit-le style: c'est le défaut dominant d'Ovide. Ce qui intéresse l'âme nous est plus cher que ce qui exerce l'esprit ; aussi! permettons-nous volontiers que l'on sente au lieu de penser ; mais nous ne permettons pes de même de penser au lieu de sentir.
La vérité du style modifiée par le mouvement de l'âme, qui s'exprime avec énergie et dignité sur un intérêt général ou particulier, forme l'éloquence, laquelle a pour but d'instruire, de plaire et d'émouvoir, et s'adresse tour à tour à trois facultés, la raison, l'imagination, le cœur : d'où trois genres d'éloquence: genre simple, genre tempéré, genre pathétique. Ils ont chacun l'avantage d'instruire, les moyens de plaire, ie don d'émouvoir.
Voulez-vous instruire, éclairer, persuader par la raison ? appliquez-vous à donner à votre éloquence un caractère délié, un langage fin et subtil. Voulez-vous délasser l’ajtention et un moment vous occuper à plaire ? Employezy la séduction d’un style tempéré, légèrement semé de fleurs. Voulez-vous toucher, émouvoir, étonner, troubler entrainer vos auditeurs ? Employez-y la véhémence.
Et en effet chacun de ces trois caractèrés convient plus - ou moins au sujet, au lieu, aux personnes, au naturel de. l'orateur; l'erreur n’est que de les classer et de leur marquer des limites ; car le plus souvent ils se mêlent et se combiuent comme les élémens. Telle fable de Lafontaine, telle ode d'Horace, telle page de Cicéron, de Bossuet ou de Racine, nous les présente tous les trois réunis. Les sujets les plus favorables à l’éloquence sont ceux qui donnent lieu à cette variété harmonieuse et ravissante ; et les ouvrages où elle règne sont du petit nombre de ceux dont on ne. se lasse jamais.
«Il ya, dit Marmontel, deux sortes de pathétique ; l'un qui sans doute n'appartient qu'aux mouvements de la haute éloquence, c’est celui qui ébranle et renverse; l'autre, qui, plus doux, plus modeste, et souvent humble et suppliant, pénètre et s’insinue sans éelat et sans bruit. Celui-ci me semble le partage du genre simple : à moins qu'on ne dise
qu'alors le simple est sublime lui-même; et tel est bien mon sentiment, »
Le plus haut degré du pathétique est le sublime. Le sublime, dit Boileau, est une certaine force de discours propre à élever et à ravir l'âme, et qui provient ou de la grandeur de la pensée et de la noblesse du sentiment, ou de la magnificence des paroles ou du tour Darmonieux. vif ct animé de l'expression, c’est-à-dire d’une de ces choses regardées séparément, ou, ce qui constitue le parfait sublime, de ces trois choses jointes ensemble. Tout ce qui porte une idée au plus haut degré possible d'étendue et d’élévation, tout ce qui se saisit de notre âme et l’affecte si vivement que sa sensibilité réunie en un point laisse toutes ses facultés comme interdites et suspendues ; tout cela, soit qu'il opère successivement ou subitement, est sublime dans les choses ; et le mérite du style est de ne pas les affaiblir, de ne pas nuire à l'effet qu'elles produiraient seules si les âmes se communiquaient sans l'entremise de la parole. Homines ad Deos nulld re proprius accedunt quam salute hominibus dandd, dit Cicéron: il y a peu de pensées plus simplement exprimées, et certainement il yen a peu d'aussi sublimes que celles-là, et celleci, qui en est le développement, est sublime encore : « Il est au pouvoir du plus vil, comme du plus féroce des animaux, d'ôter la vie ; il n'appartient qu'aux dieux et aux rois de l’accorder. » Cette maxime d’Aristote « pour n'avoir pas besoin de société, il faut être un dieu ou une brute » est encore sublime dans la pensée, quoique trèssimple dans l'expression.
En général, comme le sublime est d'ordinaire une perception rapide, lumineuse et profonde, un résultat soudainement saisi de sentiments ou de pensées, il est plus rare dans ce qu'il fait entendre que dans ce qu’il exprime : c'est quelquefois le vague et l’immensité de la pensée et de limage qui en fait la force et la sublimité. Telle est cette - peinture de l’état du pécheur après sa mort, « n'ayant que son péché entre sun Dieu et lui, et se trouvant de toutes parts environné de l'éternité » (Larue); telle est cette ex-
pression de Bossuet pour peindre le règne de l'idolatrie, « tout était Dieu, excepté Dieu lui-même. » Dans un voyage de Pinto, on lit ce récit terrible d’un naufrage : « Au milieu d’une nuit orageuse, nous apercûmes, dit-il, à la lueur des éclairs, un autre vaisseau qui comme nous luttait contre la tempête ; tout à coup dans l'obscurité nous entendimes un cri épouvantable, et puis nous n'entendimes plus rien que le bruit des vents et des flots. » Quelquefois même le sublime se passe de paroles: la seule action peut l'exprimer; c’est par le silence que dans les enfers Ajax répond à Ulysse, et Didon à Enée : et c'est l'expression la plussublime de l'indignation et du mépris.
Il y a deux sortes de sublimes : le sublime des images, le sublime des sentimens. Ce n’est pas que les sentimens * né présentent aussi en un sens de nobles images, puisqu'ils ne sont sublimes que parce qu’ils exposent aux yeux l'âme et le cœur; mais comme le sublime des images peint seulement un objet sans mouvement, et que l’autre sublime marque un mouvement du cœur, il à fallu distinguer ces deux espèces par ce qui domine eu chacune. Homère, en parlant de Neptune, dit:
Et les hautes forêts, les profondes vallées Sous ses pieds immortels frémissent ébranlées. (Traduction nouvelle de M. Biawan.)
C'est là une belle image ; mais le poète est bien plus admirable dans un autre passage, où il s'exprime ainsi :
L'enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie : Pluton sort de son trône ; il pâlit, il s’écrie ;
Il a peur que ce dieu dans cet affreux séjour, D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour, Et par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne fasse voir du Styx la rive désolée ,
Ne découvre aux vivans cet empire odieux Abhorré des mortels et craint même des dieux.
Racine abonde en . sublimes dans ses chœurs d’Esther et d’Athalie ; J.-B. Rousseau en offre aussi quel-
ques-unes dans ses odes sacrées, témoin la strophe suivante de l’ode xr°, Liv. 1:
Pleine d'horreur et de respect, La terre atressailli sur ses voûtes brisées ; Les monts fondus à son aspect, S'écoulent dans le sein des ondes embrasées.
Les sentimens sont sublimes quand, fondés"sur ane vraie vertu, ils paraissent être presque au-dessus de la condition humaine, et qu'ils font voir dans la faiblesse de l'humanité la confiance d'un Dieu ; l'univers tomberait sur la tête du
juste, son âme serait tranquille dans le temps même de sa chute (1). L'idée de cette tranquillité comparée avec le bruit du monde entier qui se brise, est üne image sublime, et la tranquillité du juste est un sentiment sublime. Cette espèce de sublime se retrouve fréquemment dans le grand Corneille.
Contre tant d’ennemis que vous reste-t-il? Moi : Moi, dis-je, et c’est assez. .
| (Médde, acte 1.)
Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ?
Qu'il mourût !
(Horace,;a cte 111.)
Il faut distinguer entre le sublime du sentiment et la vivacité du sentiment. Le sentiment peut être d’une extrême vivacité sans être sublime; la colère qui va jusqu'à la fu-
(4) Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinæ.
® (Hon. Liv, rx, ode 1x1.)
Que l'univers s'écroule englouti dans les ombres, Le juste enveloppé sous ces vastes décombres, Ne se troublera pas.
(Extrait de ma traduction en vers des odes d'Horace.)
reur est dans le plus haut degré de vivacité, et cependant elle n'est pas sublime. Une grande âme voit ce qui affecte les âmes ordinaires et l'éprouve sans en être trop émue ; c’est beaucoup moins celle qui suit aisément l'impression des objets. Régulus s’en retourne paisiblement à à Çarthage, prêt à y souffrir les tortures qui lui sont préparées (1).
Horace se représente le héros et fait une ode magnifique ; ; son sentiment est vif, mais il n’est point sublime.
Le sublime diffère de la grande éloquence dont le fond consiste dans l'heureuse audace des pensées et dans la véhémence et l'enthousiasme de la passion. Cicéron en fournit un exemple dans son plaidoyer pour Milon : « Je vous alteste, dit-il, et vous implore, saintes oDee d’Albe que Clodius a profanées, etc. »
Le sublime et le grand ne sont point la mème chose. L'expression d’une grandeur extraordinaire fait le sublime, et l'expression d’une grandeur ordinaire fait le grand. Il est bien vrai que la grandeur ordinaire du discours est une source de plaisir; mais le sublime ne plait pas uniquement ; il ravit, il transporte. Ce qui fait le grand dans le discours a plusieurs dégrés , mais ce qui fait le sublime n’en a qu'un. |
Les sentimens nobles ne sont que des réflexions de l’esprit, et non pas des mouvemens actuels du cœur qui transportent l’âme avec l'émotion héroïque du sublime. Dans la tragédie de Sertorius, la reine Visiate parle à Sertorius, qui refusait de l’épouser parce qu'il s'en croyait indigne par sa naissance, et qui cependant la voulait donner
(1) À son air triomphant, à sa marche assurée, On dirait que de soins son ame délivrée, A de tous ses cliens réglé les longs débats, Et qu’aux champs de Vénafre, aux rives de Tarente, Son intégrité conquérante Va savourer la paix , fruit de nobles combats. (Ext. de ma traduction d'Horace, ode’v, Liv. 111.)
à Perpenna ; ct sur ce qu'il disait qu’il ne: voulait que le nom de créature de la reine, elle lui répond :
Si vous prenez ce titre , agissez moins en maître, Ou m’apprenez du moins, seigneur, par quelle loi Vous n’osez m’accepter et disposez de moi.
Accordez le respect que mon trône vous donne, Avec cet attentat sur ma propre personne.
Voir toute mon estime et n’en pas mieux user, C'en est un qu’aucun art ne saurait déguiser.
Tout cela est noble et digne ; mais lorsqu'elle vient dire immédiatement après :
Puisque vous le voulez, soyez ma créature ; Et me laissant en reine ordonner de vos vœux, Portez-les jusqu’à moi , parce que je le veux.
Ces trois derniers vers sont sublimes, et les autres à côté semblent perdre de leur grandeur et de leur beauté ; le grand disparait presque à la vue du sublime, comme les étoiles disparaissent à la vue du soleil.
. La propriété du style est la conformité de l'expression au genre de pensée; c’est l’unité de ton et de couleur. Elle a son moyen dans la variété des mouvemens et desimages du style ; elle exclut la monotonie. La sagesse du style est la vérité d'expression, de pensée, d'image , de sentiment. La simplicité de composition est l’unité des parties d'un ouvrage; elle se dit par opposition à une trop grande diversité des parties.
Chaque genre d'écrivain a son ton et ses couleurs ; sous ce rapport le style se diversifie en autant d'espèces qu'il y a de genres de pensées, et puisque nous avons distingué six genres de pensées, nous diviserons le sfÿle en six espèces : style descriptif, style didactique, style philosophique; style historique, style oratoire, style poétique.
Le style descriptif est celui de la géographie qui divise et sous-divise les lieux par les peuples qui les habitent, et les peuples par les gouvernements qu’ils se sont donnés, et qui narre les faits de ces-lieux et de ces peuples. Ses
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qualités principales sont la netteté et la clarté. Comme il est tout en descriptions abrégées, il néglige les ornements de l'expression pour ne s'occuper que du fond des choses. | so,
Le style didactique est celui de la discussion. Comme ce genre de pensée peut avoir pour objet ou de-traiter quelque sujet littéraire, quelque question de droit, ou de converser avec un absent sur quelque point d'intérêt, le style didactique se sous-divise en deux sortes, dont l’une nommée proprement style didactique, comprend le style académique, polémique, de la critique, du barreau; l’autre, le style épistolaire, le style des lettres philosophiques et le style des lettres familières. Ces différentes sortes de style doivent se conformer à la nature des choses ou des idées qui forment l’objet de k discussion.
Le style académique se rapproche du style eratoire et en comporte les ornemens. Le style polémique se rapproche du style philosophique. Le style de la critique se confond avec le style polémique. Le style du barreau, suivant les objets de la discussion et la fin de la pensée, est descriptif, historique, polémique ; et partois il s'élève au ton du style oratoire. Le style des Lettres philosophiques s'élève quelquefois avecla matière,sutvantles circonstances, et se rapproche du style philosophique. Le style des lettres familières doit ressembler à celui d’un entretien, tel qu'on l'aurait avec la personne même , si elle était présente. On écrit d’un style simple aux personnes les plus qualifiées au-dessus de nous ; on écrit à ses amis d’une style familier. Tout ce qui est familier est simple ; mais tout ce qui est simple n’est pas familier. Le caractère de simplicité se trouve surtout dans les lettres de madame de Maintenon : rien de si aisé, de si doux, de si naturel.
Le style épistolaire n’est point assujetti aux lois du discours oratoire ; sa marche est sans contrainte : c’est le trop de nombre qui fait le défaut des lettrès de Balzac. il est une sorte de négligence qui plait; de même il est des femmes à qui il sied bien de n’être point parées. Telle est l'élocution simple : agréable et touchante, sans chercher à pa-
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raître, elle dédaigne la frisure, les perles, les diamans, le blanc, le rouge, et tout ce qui s'appelle fard et ornement étranger ; la propreté seule, jointe aux graces naturelles, lui suffit pour se rendre avenante.
. Lestyle épistolaire admet toutes les figures de mots (d’élocution) ou de pensées (de style) ; mais il les admet à sa manière, Il y a des métaphores pour tous les états ; les suspensions, les interrogations sont ici permises, parce que ces tours sont les expressions mêmes de la nature.
Le style philosophique est celui de la philosophie ; sa nature est de définir à la raison les caractères, les généralités, les abstractions ; sa marche doit être grave et méthodique; sou élocution doit être claire, précise, nette, simple, unie, saine.
Le style de l'histoire est naturellement grave et d’une simplcité noble; mais cé caractère universel est modifié
‘par le génie de l'écrivain; il l'est aussi par la nature des événemens qu'il raconte : harmonieux, baut en couleur, et souvent oratoire dans Tite-Live ; plus précis, plusserré, et non moins éloquent dans Salluste ; énergique, profond, plein de substance dans Tacite; ainsi des autres historiens4
Le caractère principal du style historique est la clarté. Les images brillantes figurent avec éclat dans l’histoire; elle peint les faits ; elle peint les traits du corps, le caractère de l'esprit, les mœurs. La simplicité sied bien au style de l'histoire ; c’est en ce point que César s’est montré le premier homme dé son siècle: il n’est point frisé, dit Cicéron, ni paré, ni ajusté ; mais il est plus beau que s’il l'était. Une des principales qualités du style historique, c'est d'être rapide ; enfin il doit être proportionné au sujet, Une histoire générale ne s’écrit pas du même ton qu’une histoire particuliére: c’est presque un discours soutenu; elle est plus périodique et plus nombreuse. | |
Le style. oraloire requiert un arrangement choisi des pensées et des expressions conformes au sujet qu’on doit traiter. Getarrangement des mots et des pensées comprend toutes les espèces de figures de rhétorique et toutes les
combinaisons qui peuveñt produire l'harmonie et les nombres.
Le style du poète et le style de Porateur ont besoin d'être ornés: la richesse, le coloris, l'élégance en sont la parure ; la parure en est la décence ; à moins que la beauté naive de la pensée ou du sentiment ne demande, pour s'exprimer, que le mot simple de la nature. Encore alors la simplicité même aura-t-elle sa noblesse et son élégance : car il faut savoir être naturel avec choix, simple avec dignité, et négligé même avec grâce. Ainsi la vérité et le naturel sont, dans le style, inséparables de la décence.
.… Chaque genre de poésie a son ton et ses couleurs. Les qualités principales qui conviennent au style épique sont la force, l’élégance, l'harmonie et le coloris. Le style dramatique a pour règle générale de devoir être toujours conforme à l'état de celui qui parle. Un roi, un simple particulier, un commerçant, un laboureur, ne doivent point parler du même ton ; mais Ce n’est pas assez : ces mêmes hommes sont dans la joie ou dans la douleur, dans l’espérance ou dans la crainte. Cet état actuel doit donner encore uue seconde conformation à leur style, laquelle sera fondée sur la première, comme cet état actuel est fondé sur l’habituel ; et c’est ce qu'on appelle la condition de la personne. Lo
Le style de l'épopée et le strle de la tragédia sont trèsdistincts par la nature des deux poèmes: car l'hypothèse du poème épique est que le poète est inspiré : et, quoique l'enthousiasme y soit plus calme que celui de l’ode, qui est le délire prophétique, il ne laisse pas d’être encore dans le système du merveilleux. Dans la tragédie, au contraire, les personnages sont des hommes d'un caractère et d’un rang élevé, mais simplement des hommes, et leur langage, pour être vrai, doit être plus près de la nature que celui du poëte inspiré par un dieu. Îl doit avoir pour règle la . sagesse du style; le style simple rarement figuré , ne'se permettra jamais ni des images trop hardies ni des épithètes ambitieuses; que l’on croie toujours entendre là
personne que les poètes font parler, et qu'aucune invraisemblance dans l'expression ne décèle le poète.
Le style de la comédie doit être simple, clair, familier ; cependant jamais bas, jamais rampant. Il doit quelquefois élever le ton et prendre les hardiesses, mais ne pas aller jusqu’au ton tragique. Il demande encore à être assaisonné de pensées fines,délicates et d'expressions plus vives qu'éclatantes. |
Le style lyrique s'élève comme un trait de flamme, et tient par sa chaleur au sentiment et au goût; il est tout rempli-de l'enthousiasme que lui inspire l'objet présent à sa lyre ; ses images sont sublimes, et ses senlimens pleins de feu : de là les termes riches, forts, hardis, les sons harmonieux, les figures brillantes, hyberboliques et les tours singuliers de ce genre de poésie.” |
Le style de l'apologue doit être simple, familier, riant, gracieux, naturel et naïf. La simplicité de ce style consiste à dire en peu de mots et avec les termes ordinaires tout ce qu’on veut dire. Le familier de l’apologue est un choix de ce qu’il y a de plus fin et de plus délicat dans le langage des conversations.