TOME Il
« Vous nous avertissez, Seigneur, dans les livres saints, etc.» (MassizLow, sermon sur l’impénitence finale).
La déprécation est une figure de style par mouvement, qui consiste à substituer au simple raisonnement d'instantes prières, appuyées par tous les motifs que l'on croit les plus propres à toucher ceux que l’on presse.
« Quamobrem hoc nos primum metu, C. Cæsar, per fi-
dem et constantiam, etc. » (Cic. pro Dejotaro, nr, 8).
Nunc quoniam mihi natura finem vitæ faci, etc. (Saz- LUSTE. Jugurt. x).
La déprécation est ennemie surtout d’une bassesse rampante : une noble fierté, tempérée par une modestie naturelle, doit en être le véritable caractère, ce n’est que par là qu'elle peut intéresser et avoir son effet. T'el est le ton de la déprécation de Mariamne recommandant ss ses fils à Hérode:
Quand vous me condamnez , quand ma mort est certaine, : Que vons importe, hélas! ete.
(Vozrame. Mariamne, acte 1v, scène 1v.)
Plusieurs rhéteurs donnent à cette figure le nom d'obsccration, qui a le mème sens.
L’exclamation est une figure de style:par mouvement, dans laquelle il semble qu'on abandonne tout-à-coup le discours dicté par la raison, pour se livrer aux élans impétueux d'un sentiment vif et subit qui saisit l'ame, comme la douleur ou la joie, l’espérance ou la crainte , l'admiration ou l'horreur, le désir ou l'aversion, l'amour ou la haine, l’indignation, la surprise, etc.
O soupirs! ô respects ! oh! qu'à est doux de plaindre Le sort d’un ennemi lorsqu'il n'est plus à craindre! (Pompée, acte v, scène 1 ) ” Où sont ces fils de le terre
Dont les fières légions |
Devaient allumer la guerre “
Au sein de nos régions ? |
La nuit les vit rassemblées ;
Le jour les voit écoulées
Comme de faibles ruisseaux ,
Qui , gonflés par quelqu'orage,
Viennent inonder la plage
Qui doit engloutir leurs eaux.
(3.-B. Rousseau, ode x, Liv. 111.) Que deviendront alors, répondez, grands du monde, Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde, "Et dont vous étalez l’orgueilleuse moisson ? etc. (av, Liv. 1°", ode ni.)
Un des caractères de l’exclamation est de rejeter assez ordinairement la plénitude grammaticale, et de s'énoncer par des phrases ellyptiques.
L' optation est une figure de style par mouvement, dans laquelle on énonce tout à coup un désir véhément d' obte-
nir pour soi ou pour quelqu'autre un bien que l'on j juge très-précieux et trés-important.
0 rives du Jourdain, Ô champs aimés des deux, Sacrés monts, fertiles vallées , ‘Par cent miracles sigualées ; Du doux pays de nos aieux Serons-nous toujours exilées?
(Ésther, cœur. } Quis dabit mihi pennas sicut colombæ , et volabo et requiescam ? (Psaume 54.) O jour heureux pour moi !
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roil . (Athalie, ace 1, scène 1.)
. L'optation, comme on voit, se montre sous toutes sortes de formes et de tours, l'interrogation, l'exclamation, la réticence. En voici un exemple sous la forme véritablement optative, tiré de Crébillon :
Plüt aux dieux que ce jour, qui te paraît si beau,
Düt des miens, à tes yeux, éteindre le ambeau ! Valeant cives mei! valeant ! (Cic. pro milone, xxxiv, 9.)
Oh ! que ne suis-je assise à l'ombre des forèts !
Quand pourrais-je, etc, se
(Phédre.)
L'optation est la figure opposée à l'imprécation. Comme le désir les caractérise l’une et l’autre et qu'elles ne diffèrent que par leur objet, toutcs deux font usage dès mêmes tours.
L'imprécation (prière contre) est une figure par mouvement, dans laquelle, emporté tout à coup par la violence de quelque passion, celui qui parle fait des vœux coutre ie bonheur de quelqu'un. C'est quelquefois l'expression de Ja colère et de la fureur; et sous ce point de vue on en trouve de fréquens exemples dans la tragédie, où les passions se montrent dans toute leur énergie.
Tigre altéré de sang qui me défends les larmes, etc. | (Horace, acte 1v, scène v.)
Règne : de crime en crime enfin te voilà roi, etc. (Rodogune, acte v, scène-1v,)
Quelquefois l’imprécation n'est dictée que par le zèle de la vertu, l'horreur du vice:
Grand Dieu, si tu prévois qu’indigne de sa race, H doive de David abandonner là trace, . Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché, Ou qu’un souffle ennemi dans sa fleur a séché ; Mais si ce même enfant, à tes ordres docile, Doit être à tes desseins un instrent utile, Fais qu’au juste héritier le sceptre soit remis ; Livre en mes faibles mains ses puissans ennemis : Goufonds dans ses conseils une reine cruelle ! Daigne, daigne, mon Dieu , sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d’imprudence et d’erreur, De la ebute des rois funeste avant-coureur !
(Æthalie, acte r, scène 11.)
Le serment est une figure de style par mouvement, qui consiste à ajouter à son.alfirmation des circonstances extraordinaires qui en établissent la vérité d’une manière incontestable ou du moins plus éclatante. Il ne s'agit donc pas ici du serment légal , de cette affirmation consacrée par la religion : ce n’est qu’un procédé simple par rapport à l'é-
locution. Le serment oratoire n’a qu'une énergie empruntée et souvent de pur appareil, en sorte que Le choix des circonstances affirmatives dépeud entiérement du goût de celui qui parle.
19 Tantôt c'est un détail de choses impossibles qui doivent arriver, plutôt que la violation de l'engagement que l'on contracte.
Ante leves ergo pascentur, etc.
| (Vire. Egl. n
20 Tantot c'est la vue des plus grands dangers que l'on déclare incapables d'ébranler la résolution où l'on est.
Düt le ciel irrité nous rouvrir les enfers ; Dût la foudre à mes yeux, etc.
(GRÉBILLON, Jdomenee.)
Düt le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux, etc. (Gornairce, Rodogune, v, 1.)
3, D'autres fois le serment tire sa force de l’imprécation par laquelle on se dévoue soi-même à une punition affreuse, si l'on vient jamais à se démentir.
Sed mihi vel tellus optem, etc. (Vine. Æn. 1v, 24 27.) Sion jusques au ciel élevée autrefois , Jusqu’aux enfers maintenant descendue, Puisse-je demeurer sans voix, etc.
(Raerne, Esther, 1, 11.)
40 Quelquefois enfin le serment oratoire prend une forme religieuse, par l’invocation des esprits dont la religion croit l'existence et révère l'autorité. « Mais non, messieurs, vous n'avez point failli. J'en jure par ceux qui autrefois s'exposèrent à Marathon, etc. »
Sine ullà dubitatione juravi rempublicam atque hanc urbem me unius operà esse salvam, etc. (Cicer. Ia Pisonem, 11. 6-7).
L'apostrophe (amocrpopn, détour, éloignement du sujet que l’on traite; de «ro, ab ; orpegw, verto est une figure de
style par mouvement, espèce de prosopopée, par laquelle on semble perdre de vue ceux à qui l’on parle pour adress r'iout-ä-coup la parole à Dieu, aux esprits célestes ou infernaux, à la terre, à des personnes absentes, aux morts à des êtres inanimés, ou même à des êtres métaphysiques.
Elle exprime la passion de mélancolie qui se nourrit de souvenirs et de regrets.
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ? Je crois voir de tes mains tomber l’urne terrible.
e ( P hédre.) Mônes de mon amant, j'ai donc trahi ma foi.
- (Alzire.) Dulces exuviæ, dum fata deusque sinebant, Accipite hanc animam, me que his absolvite curis. (Enéide, liv. 1v.)
« 1! ne se trouvera personne entre vous, Athéniens, qui ait du ressentiment et de l'indignation de voir -un impudent, un infâme, violer insolemment leg choses les plus saintes! Un scélérat, dis-je, qui... 6 le plus méchant de tous les hommes! rien n'aura pu arrêter ton audace effrénée « etc. (Démosraënes.)
Quid enim, tubero, tuus ile districtus in acie pharsalicà gladius-agebat. (Crc.)
Que fais-je ? où ma raison va-t-elle s'égarer ? (Phèdre, 1v.)
La prosopopée (mposomures, personne ; Totw, Je suppose ; faire une personne de ce qui n’en est pas unc) est une figure de style par mouvement, qui consiste à prêter aux choses insensibles de l’action, des pensées, des sentimens, des passions ; à leur adresser la parole, comme si elles entendaient; à la leur prêter, comme si etes en avaient la faculté ; à rendre présentes les personnes absentes ôu à faire revivre celles-qui sont mortes, soit en leur adressant la Parole, soit en les faisant parlér elles-mêmes.
1° Le premier degré de la prosopopée consiste à attribuer le sentiment aux choses insensibles et inanimées, en parlant d'elles comme on parlerait des êtres animés et sensibles,
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées | De voir leurs flots unis aux pieds des Pyrénées (1). (Boizrau.)
Sous ses fougueux coursiers l'onde écume et se plaint. . (BoïLuau.)
Le flot qui l’apporta recule épouvanté.
(Raciks.)
Il me semble déja que ces murs, que ces voûtes Vont prendre la parole et prêts à m’accuser, Attendent mon époux pour le désabuser.
(Phédre.)
« Vous savez que naturellement la victoire est értielle, insolente, impie ; M. de Turenne la rendit doucé, ralsonnable, religieuse. » (FLécmen.)
20 Adresser la parole aux êtres insensibles, aux personnes absentes, aux morts, est comme le second degré de la prosopopée; et cette espèce est désignée par le nom particulier d'apostrophe.
« Sans cette paix, Flandre, théâtre sanglant où se passent tant de scènes tragiques, tu aurais accru le nombre de nos provinces ; et au lieu d'être la source malheureuse de nos guerres, Lu serais aujourd'hui le fruit paisible de nos victoires. » (FLécuier.)
80 Le troisième, le sublime degré de la prosopée, est de prêter la parole aux absens, aux morts, aux êtres insensibles, soit réels, soit purement moraux et métaphysiques.
Equidem non sine rubore quodam, paulo ante, etc.
(Trre-Live, liv. xxxiv, cap. 4.)
(1) L'auteur parle du canal de Langucdoc.
Ut, quod alii liceat, etc. (/bid. bb. xxxiv, cap. 4.) C'est de toutes les figures la plus vive et la plus magnifique. Lucain en offre un digneexemple, en faisantapparaitre l'ombre de la patrie à Hs au moment où ilse dispose à passer le Rubicon :
Déjà le cœur rempli de ses hardis projets ,
César de l’Apenain a franchi les sommets;
Déjà du Rubicon il aborde la rive :
De la patrie en pleurs la grande ombre plaintive,
Comme un fantôme immense, environné de feux,
Dans l’ombre de la nuit apparaît à ses yeux.
De funèbres habits elle est environnée :
De sa tête superbe et de taurs couronnée
Descendent sur ses bras dépouillés et sanglans,
Les débris dispersés de ses longs cheveux blancs.
Immobile et poussant des sanglots lamentables :
Romains, où portez-vous ces enseignes coupables ?
Dit-elle ; encore un pas, vous n’êtes plus à moi. (Pharsale, tradition du 1° ch. par LxGOUvÉ )