ANALOBIS DE LA GÉNÉRATION DES TEMS
L’analogie est dans la forme des mots la conformité de leurs inflexions et de leurs désinences avec les idées élémentaires qni entrent dans la composition de leurnature. C’est dans la forme des mots l'expression de la raison (rationis, du rapport) selon laquelle les langues ont fait la classification des idées élémentaires qui composent l’idée que le mot exprime ; çar les langues sont les méthodes analytiques qui décomposent la pensée comme la grammaire est. la méthode analytique qui décompose les signes du langage , et c’est en conséquence de ce rapport que Condillao a dit : « Etudiér la grammaire, c’est étudier les méthodes que les hommes ont suivies dans l'analyse de la pensée. » Orilest clair que l’analogie existe dans les mots et la raison dans les idées; il est évident que touté classification n'est juste, que tout système n'esl vrai qu’autant qu'il est l'expression fidèle de l’analogie. Ainsi, de même que l’analogie des langues est dans une harmonie parfaite avec la raison des idées ou la métaphysique des idées ou le génie des langues, de même tout système doit être dans une harmonie parfaite avec l’analogie des langues. Nous disons plus : il faut qu'un système (nous entendons grammatical) , pour être vrai, soit en harmonie parfaite non seulement avec l'analogie des signes ; maïs encore avec la raison des idées ; car un système sous une apparence de conformité avec
l’analogie, peut n'être pas en harmonie parfaite avec la raison ; le rapport desformes matérielles du discours peut faire illusion; il y a bien des manières de les envisager, et sous ces différens aspects, elles peuvent se trouver dans un rapport de conformité où elles paraissent s’engendrer les unes les autres, ct dériver les unes des autres; mais que l’on en fasse un autre système suivant la nature des facultésintellectuelles dont lesidées sont le produit, que l’on démèle ensuitelesidéesquientrentdans la composition des signes, que l’on compare enfin lesystème des signes avec celui des idées; s’il n°y a pas de correspondance parfaite entre la classification de l’un et celle de l’autre,iil est incontestable que le système des signes n’offrait qu’une apparence de conformité. Nous voudrions ne pas étendre ce reproche au système de Beauzée. Nous en développerons le motif à la conclusion de ce chapitre , non point pour faire Ja critique de ce profond grammairien qui avait des connaissances si élendues en matière de grammaire, mais pour | faire ressortir plus de lumière sur notre système ; car les idées , ainsi que les choses, s'éclairent par le contraste et se prêtent de nouvelles couleurs sous lesquelles la vérité se montre avec plus d'évidence. Au reste, s’il s’est mépris dans l’ensemble de son système comme d’excellens grammairiens l’ont démontré, il a donné des notions très-justes sur les détails.
« Remarquons, d’abord, ditl, que dans la plupart des langues il y a des tems simples et des tems composés.
« Les tems simples sont ceux qui ne consistent qu’en un seul mot, ct qui, entés tous sur une même racine fondamentale, diflèrent par les inflexions et les terminaisons propres à chacun. |
« Je dis inflexions et terminaisons ; et j'entends par le premier de ces termes les changemens qui se font dans le corps même du mot avant la dernière syllabe; et par le second les changemens de la dernière ou des dernières syllabes. Pung o et pung-am ne diffèrent que par des terminaisons ; et il en est de même de pupuger-o et pupuger-am : au contraire, pungo et pupugero ne diffèrent
que par des inflexions, de même que pungam et pupugeram, puisqu'ils ont des racines et des terminaisons commanes : enfin pungam et pupugero diffèrent et par les inflexions et par les terminaisons.
« Les tems composés sont ceux qui résultent de plusieurs mots dont l’un est nn tems simple de verbe même et le reste cst emprunté de quelque verbe auxiliaire.
« On entend par verbe auxiliaire un verbe dont les tems servent à former ceux des autres verbes ; et l’on pent en distinguer deux espèces, le naturel et l’usuel.
« Le verbe auxiliaire naturel est celui qui exprime spécialement et essentiellement l'existence et. que l’on connaît ordinairement sous le nom de verbe substantif ; sum en latin, je suis en français, io sono en italien, yosoy en espagnol , ich bin en allemand , Z am en anglais , &ui en grec. Je dis que ce verbe est auxiliaire naturel parce qu’exprimant essentiellement l'existence , il paraît plus naturel d’en employer les tems que ceux de tout autre verbe pour marquer les différens rapports d'existence qui caractérisent les tems de tous les verbes.
« Le verbe auxiliaire usuel est celui qui a une signification originelle tout autre que celle de l'existence et dont l’ussge le dépouille entièrement quand il sert à la formation des tems d’un autre verbe pour ne lui laisser que celle qui convient aux rapports d'existence qu’il est alors chargé de caractériser. Tels sont , par exemple, en français les verbes avoir et devoir quand on dit j’ai loué , je dois louer; ces verbes perdent alors leur signification originelle; avoir ne signifie plus possession, mais antériorité ; devoir ne marque plus obligation, mais postériorité. Je dis que ces verbes sout auxiliaires usuels, parce que leur signification primitive ne les ayant pas destinés à cette espèce de service, il n’ont pu y être assujétis que par l'autorité de l'usage. Quem penes arbitrium est et jus et norma Jloquendi. (Horace, #rt. poét. 72.)
« Les langues modernes. de l'Europe font bien plus usage .des verbes auxiliaires que les langues anciennes ;
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mais les unes et les autres sont également guidées par le même esprit d’analogie. »
Or, les tems simples sont les simultanés ; les tems composés sont les antéricurs et les postérieurs, Voyez le tableau du verbe en sept langues. On trouve les mêmes tems simples actifs dans la langue française , l'italienne ; l'espagnole , l'anglaise, l’allemande ; leurs tems simples passifs sont formés par le verbe étre; leurs tems antérieurs composés sont formés à l'actif par avoir et au passif par les formes antérieures et composées d’étre : leurs tems postérieurs composés sont formés à l'actif et au passif par devoir. Il ÿ a quelques irrégularités pour l'italien , l’allemand et anglais, |
Les tems antérieurs de l'italien sont formés par Île verbe étre au lieu d'avoir, qui est commun aux autres langues. os OUEN
Les tems simultanés futurs de l'anglais et de l'allemand sont composés ; les tems anglais sont formés de l’infinitif et de Fill (je veux) qui signifie alors je suis disposé ,
je suis sur le point de , je vais. Les tems allemands sont composés de l’infinitif et de werden (devenir), d’où il suit que l’anglais et l'allemand ont plus d’auxiliaires que l'espagnol, l'italien et le français. |
L'anglais se sert de to be (être) au passif de tous les tems; mais à l’actif il décline les antérieurs par have (avoir) et les postérieurs par will ou shall, To be décline ses antérieurs par have et ses simultanés futurs par will.
: L'allemand suit une méthode différente : haben (avoir) décline les tems antérieurs comme to have (avoir) anglais ; werden décline les tems simultanés-futurs ; mais seyn décline ses tems antérieurs par ses propres formes comme l'italien fait essere. Ainsi seyn et werden sont auxiliaires l’un de l'autre ; seyn décline les tems antérieurs de werden, et werden décline les simultanés-futurs de seyn. Werden sert à la déclinaison de tous les simultanés-futurs de tous les verbes; seyn esl non-seulement l'auxiliaire des antérieurs de lui-même et de werden, il
est encorc l'auxiliaire de tons les tems simultanés, antérieurs et postérieurs du passif, procédé qui ne se trouve pas dans l'anglais ; haben décline les iems antérieurs do l'actif.
Les formes composées de l'allemand se ressemblent dans plusieurs tems, se distinguent par la place : les tems rationnels simultanés-futurs adoucissent la voyelle médiale de la forme positive dont ils sont dérivés , si cette voyelle est sujette à modification. Le modificatif passif se place toujours après le connectif dans les tems passifs ; il se place toujours devant dans les tems rationnels. L’identité seÿn qui est divisée du connectif dans les tems simultanés-futurs, suit la même règle: et dans le cas où elle se rencontre avec le modatif passif, elle se place immédiatement aprés lui. Dans les tems du suppositif conditionnel et dans deux formes objectives de l'acte de l'esprit, que j'aurai, que j'aurais, on ne transpose ni le modatif passif ni l'identité. L’initiale ge placée devant le modatif passif, exprime antériorité. Dans les verbes passifs cette initiale se place seulement au modatif passif du verbe décliné et se retranche dans le verbe auxiliaire.
L'espagnol et le portugais ont deux auxiliaires qui ne sont pas en usage dans les autres langues modernes ; ce sont ser (être) et estar (exister). Ser est l’auxiliaire natu= rel et intellectuel, estar est l’auxiliaire usuel et réel; ser est usité à certains tems où estar ne l’est pas, et celui-ci l’est à d’autres tems où le premier ne l'est pas, en sorte que l'usage décide l’emploi qu'il en faut faire dans la déclinaison, Non-seulement ils se permutent dans Ja même langue; mais estar dans l'espagnol est même usilé à des tems où dans le portugais l'on se sert de ser, et réciproquement.
On voit dans le tableau du verbe à la colonne de l’espagnol deux tems qui manquent à l'italien ; ils se trouvent dans le portugais. -
La langue latine forme à l'actif sans auxiliaire tous les tems simultanés et antérieurs. Les postérieurs sont composés de sum et du modatif postérieur actif ou passif,
selon que la voix est active ou passive. Les simultanés du passif sont encore simples ; mais les antérieurs de ce mode sont composés de sunt et du modatif antérieur passif.
La langue grecque porte ses tems dans chaque mode par des changemens de terminaisons et d'inflexions, L’augment marque antériorité relativement à l’acte de la parole; le redoublement élève cette antériorité à une époque plus éloignée ; : la figurative caractérise le relatif de cette antériorité et la rend ou simultanée ou antérieure à une époque placée dans le tems qui n’est plus, et fictivement par extension, dans le tems à venir. Ainsi eu (je suis) n'entre pour auxiliaire que dans les tems où la for mation du verbe présenterait une consônnance trop dure à l'oreille ; d’où vient qu’il est incomplet dans sa déclipaison et se remplace par ywouat,