‹ Grammaire générale; ou, Philosophie des langues, présentant l'analyse de l'art de parler, considéré dans l'esprit et dans le discours, au moyen des usages comparés des langues hèbraïque, grecque, latine, allemande, anglaise, italienne, espagnole, française et autresChapitre 26 sur 140 · USAGES DES TEMS · texte numérisé non relu

USAGES DES TEMS

du mode altribulif où personnel du connectif variable. USAGES DES TEMS ABSOLUS POSITIFS.

Le discours, dit M. de Tracy , raconte des choses futures et des choses passées ; mais au fondil cst toujours au présent, Car il exprime toujours une expression actuelle. Cest pour cela que dans tous les tems on trouve toujours un présent en les décomposant.

Of ppovnsswg xal apnrñc umEtpot, eutoytatc 6 xal Tolg voLoutous œEt ÉUVOVTES, xato , 16 EOtXE, PEpovTat, xal taurn mhavvérar dla Brou - poç Ôë To akn0es avw out’ avebAsgay muwmore , our’ avnvex On guv, ouèt Bebarou ve xal xudapac nBovñe eyeucavro. (Plato, in republ. Dialog. 0.)

Ceux qui, dépourvus d'intelligence et de vertu, se livrent continuellement à la joie des festins et aux plaisirs de ce genre, sont, pour ainsi dire, penchés vers la terre; et ils errent ainsi au hasard pendant tout le voyage de la vie : jamais ils ne regardent én haut pour contempler : la vérité, jamais ils ne s'élèvent, un plaisir solide et pur n’a ue charmé leur ame.

{9 Dans Îe style descriptif pour donner plus de vivacité d'énergie aux images, aux tableaux en les plaçant en quelque sorte sous les yeux dans un tems actuel, pour rendre le rapport général d’existence plus sensible que Pépoque de couper on on emploie les tems qui offt un rapport plus immédiat à l’acte de la parole, à à la place de ceux qui ont un rapport plus éloigné à l'acte de la parole, qui, à cet égard tendent à se rapprocher de la contingence des tems rationnels.

C’est ainsi que le présent se-met pour les antérieurs à la parole : Je le rencontre en chemin je lui demande où il v43 je Vois qu ils ’embarrasse. Dans ce récit on voit que je rencontre est dit pôur je le r'encontrai ; Je

demande poux je le demandai, où il va pour où il due

0e je vois pour Je vis, et qu'il s *embarrasse pour qu’il s’embarrassait.

L'on trouve ce-tems employé abstraction de toute époque, avec une égale relation à-toutes les époques possibles ;° ;" c’est dans ce sens qu’il sert à l’expression des propositions d’éternelle vérité : Dieu est juste; les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. C’est que ces vérités sont les-mémes dans tous les tems, qu’ellès coexistent avec toutes les LE Lo où $e transporte l’instant de la one |

Il en est de même des vérités morales qui contiennent en quelque sorte l'histoire de ce qui est arrivé et la prédiction de ce qui doit arriver. Ainsi dans cette maxime

‘dc Larochefaucauld : « La haine pour Les favoris n’est autre

chose que l’amour de la faveur. » Le verbe est exprime une simultanéité relative à une époque quelconque et actuelle, et antérieure, et postérieure : c'est que les propositions d’éternelle vérité essentiellement présentes à égard de toutes les époques, ne sont ni ne peuvent être antérieures ni postérieures à aucune.

Or de ce que ces propositions sont simultanées à toutes les époques de la durée, elles pourront s'exprimer nonseulement Por ‘le simultané-présent, mais encore par le simultané-passé et par le simultané-futur, selon les différentes vues de l'esprit.

Si la fin de la pensée est de mettre sous les Jeux les

vérités , les propositions d’éternelle durée , le verbe s’ex-

primera par le simultané-présent. Relisez les exemples précédents.

Si la fin de la penése est d’instruire par le récit des événemens, qui, ayant eu les mêmes causes, ont produit les mêmes effets, le verbe s’exprimera par le simultané-passé historique.

Qai ne sait se borner, ne sut jamais écrire. (BoiLEau.)

Ne sut est évidemment pour ne sait jamais écrire.

Tac pev Tov gaulwy surnnnes oÀyo6 xpovog dusAUGE, Isocrale.

Un court espace de tems détruit toujours les liaisons des méchans.

L’aoriste 1er iehuos a le ème sens que le present Gixhuet (détruit).

Si la fin de la pensée est d’avertir des due de donner des conseils , d'exposer des régles de conduite , le verbe s’exprimera par le simultané-futur.

Acôoxta vn Boukn xal tn Sum, exetdav arobavwet, TŒ [LEV COUT auruv xokatecat ( Lucien). Ila été décrété par le sénat et par le peuple qu'après qu’un riche sera mort, son corps sera puni dans ces lieux.

Le simultané- -présent s ’emploieencore pour le futur. Je pars demain , je fais tantôt mes adieux; c'est-à-dire je partirai demain, je ferai tantôt mes adieux. C’est que ces propositions expriment une action résolue dans le moment de la parole, et considérée comme ayant déjà lieu.

20 C’est encore pour de de l’acte de la parole un fait historique que le passé dans la période présente se dit pour le passé dans la période écoulée : Sur les accusations vagues et contradictoires qu’on alléguait contre lui, je prends sa défense avec feu et succès ; à peine

ai-je parlé qu’un bruit sourd s’élève de toutes parts, etc. IL.est clair que à peine ai-je parlé se dit là pour à peine eus-Je parlé.

Réciproquement le tems passé dans la période dont il ne reste plus rien, se dit pour l’antérieur à la parole dans la période qui dure encore.

L’insecte du combat se retire avec gloire; Comme il sonna la charge, il sonne la victoire. (LA FONTAINE.)

Il sonna fait absolument le niême sens que il a sonné.

Je chante ce héros qui régna sur la France |

Et par droit de conquêtes et par droit de naissance. (VOLTAIRE. )

TOM. Ile 6

Régna fait le même sens que a régné.

Le flot qui l’apporta recule épouvanté.

(RaAcINE.)

Apporta se dit là pour a apporté.

39 On emploie fréquemment le passé pour l’antérieurfutur : j'ai fini dans un moment, j'ai bientôt fait, si . vous avez relu demain cet ouvrage , vous m’en direz votre avis. Dans ces phrases les actions finir, faire, relire, antérieures à une époque qui est postérieure à Îa parole et qui est exprimée par dans un moment, bientôt et demain sont rendues par l'emploi du passé plus positives, plus certaines, que si l’on disait : J’aurai fini dans un moment, j'aurai bientôt fait, lorsque vous aurez lu demain cet ouvrage, vous m’en direz votre avis : formes futures qui de leur nature emportent une sorte de contingence dont le passé fait ici abstraction.

C’est pour marquer cette contingence que l’on emploie l’antérieur-futur pour le passé :

0 + + « . Aeuvpos xal. . . pevehaos

+ + Maynoovrai maps otto°

Ty Êe xs vunaavn gun xexAnoN auoirie liade, ch. mu.

Cependant Pâris et Ménélas combattront pour vous ; et vous aurez été nommée ( vous avez été nommée ) l'épouse chérie du vainqueur (vous êtes destinée à être, vous serez). -

En général le futur 3° grec exprime une destinée, une chose résolue avant le moment de la parole et devant S’accomplir après le moment'de la parole antérieurement à une époque future avec laquelle il est mis en relation ; d’où il suit qu'il prend la figurative du futur et le redoublement et augment du parfait :

‘O Ge xev xaxokwastas, dv xev Baup.

(Iliade, Ch. L.)

. Celui que je dépouillerai aura frémi d’une rage inutile (est destiné à frémir, etc.)

De ce que eette forme de futur-grec marque une destinée, une chose délibérée par une volonté supérieure dans un tems passé pour recevoir son exécution dans un tems à venir , il s'ensuit qu’elle ne peut se dire ni à l'actif ni au moyen; car l’actif fait l’action sur un autre, le moyen la fait sur soi où pour soi, le passif la reçoit; et l’homme ne peut être le principe d’une destinée, il en est l’objet. D'où il suit que le verbe grec n’a point à l’actif ni au moyen cette forme de futur 3e.

Dans les occurences où il faut exprimer le tems antérieur futur, la langue grecque se sert de l'aoriste 1er.

Kal xparxous rw moleue Tv Bapôapev, Tv puev peyscomevev usptrne sÀÀudos moleuv oudeuiav avacÜarov romauw (Lycurgue.)

Quand j'aurai vaincu les Barbares , je ne dévasterai aucune des villes qui auront combattu pour la Grèce.

A l’imitation du grec, la langue française, pour exprimer une vérité d’éternelle durée, fait usage de l’antérieur futur (3° futur) sous la même construction et pour le même motif, « Si le tombeau est pour l’homme la fin de tout; le genre humain se divise en deux parties dont l'une se livre impunément au crime, l’autre s'attache sans fruit à la vertu... les voluptueux et les fourbes..…… seront ainsi les seules têtes bien montées , et le Créateur qui a mis tant d'ordre daus le monda corporel, n’aura établi ni règle ni justice dans la nature intelligente , même après lui avoir inspiré une trés-haute idée de la règle et de la justice, » (PLucns, Spect. de la nature, disc. pré. t. vin.) |

Dès le commencement de ce discours, on trouve une époque postérieure fixée par un fait hypothétique , si Le tombeau est la fin de tout, forme contingente qui signifie, si le tombeau doit étre pour l’homme la fin de tout, De celte hypothèse sont tirées deux conséquencts postéricures au fait qui en est le principe ; les voluptueux seront ainsi les têtes bien montées, et Dieu n’aura établi; elles sont toutes deux affectées de la forme future pour marquer leur postériorité au faitcontingent ; mais elles varient celte forme future pour exprimer leur relation entre elles ;

— = n'aura établi est sous la forme de l'antérieur-futur, et par conséquent plus prochain de la vérité hypothétique pour indiquer qu’il en est considéré comme une conséquence immédiate; seront les têtes est sous la forme de simultanéfutur pour indiquer qu’il est postérieur à n’aura établi, dont il est conséquence, et qu’il est ainsi plus éloigné de la vérité hypothétique dont il est conséquence médiate. De là nous concluons contre le sentiment de Beauzée (Encyclopédie , tems) que dans ce cas le passé serait une faute, et que Pluche n'aurait pu dire, le Créateur n’a établi ni règle ni justice , puisque , selon le grammairien , « le passé exclut entiérement et incontestablement l’idée d'avenir, ct qu’il était essentiel de rendre sensible la liaison de cette conséquence avec l'hypothèse de la destruction totale de homme que l’on suppose future ;» et que rien ne convenait mieux pour cela que le-futur qui exprime essentiellement la relation à une époque postérieure à l'acte de la parole. | Cette phrase renferme des exemples du présent employé pour le futur : si le tombeau est pour l’homme la fin de tout, forme conditionnelle postérieure à la parole, mais antérieure à l'effet suivant, le genre humain se divise en deux parties, effet conditionnel déduit à l'occasion de Javérité hypothétique, postérieur à cette vérité, et par conséquent à l’acte de la parole : dont l’une se livre impunément au crime, l’autre s’attache sans fruit. à la vertu; deux motifs sur lesquels est fondée la division du genre humain en deux classes, motifs, causes antérieures à celte division, mais postérieures conditionnelles éloignées au principe hypothétique si le tombeau est la Jin de tout, et par conséquent postérieures à la parole ; c’est dont comme si Pluche eût dit : si le tombeau aura dû étre pour l’homme la fin de tout, le. genre humain se divisera en deux classes dont l’une se sera livrée impunément au crime , l’autre se sera attachée sans fruit à la vertu, etc. . | Nous avons développé cette analyse pour préparer l’explication du futur-passé latin sur lequel, M. Destutt de

Tracy, dans sa Grammaire philosophique, p. 212 ct 213, a donné d'excellentes observations : « Futurum Jüuisse, dit-il, c’est mot à mot, avoir été devant étre, avoir été celui qui sera, en un mot, avoir été dans un certain état. C'est un emploi particulier du passé de linfinitif, un véritable tems passé, » C’est le postérieurpassé du cd nominal. On trouve dans Cornélius Nepos, un exemple qui confirme cette observation : « Neque verd non fuit apertum ; si ille non fuisset, Agesilaum Asiam Tauro tenüs regii fuisse experturum (Conon ch.2). Il fut certain que si Conon ne se fût pas trouvé dans l'Asie-Mineure, Agésilas aurait enlévé au roi cette province jusqu’au mont Taurus. » Îl est évident 1o que experturum fuisse, exprime une action antérieure à fuit apertum, c’est ce que signifie fuisse ; 29 qu’il exprime une action postérieure à si non fuisset, c'est ce que signifie experturum. Ainsi experturum fuisse est le postérieur passé du mode nominal comme experturum esse en est le postérieur-présent , et experturum fore, le ] postérieur-futur. Mais les tems de l’infinitif latin sont indéfinis, indéterminés , et de mème que l’antérieur-présent, j'ai fait, peut s’employer pour antérieur futur, j'aurai fait, comme nous l’avons montré, de même fu-" turum fuisse, avoir dû étre, correspondant à futurum Jui, je dûs étre, pourra s’employer à la place de futurum fore, correspondant de futurus fuero, j'aurai di étre; et l’on pourra dire : Scio me futurum fuisse. En effet, fuisse - peut être aussi bien l'infinitif de fuero que de fui, et . comme nous l'avons déjà montré, futurum fuisse est postérieur non de son verbe principal , mais d’un verbe accessoire qui se construit avec lui comme sa circonstance de principe hypothétique dont il est l’effet conditionnel, et par conséquent auquel il est postérieur. Mais à cause de l’indétermination de l’époque de comparaison, ce postérieur passé pourra également se placer dans l’époque présente ou future, comme il appartient à l'époque passée ; dans l’un et l’autre cas il conservera sa nature indestructible et immuable de postérieur passé.

Ainsi , l’usage est d'accord avec l’analogie sur Pemploi de futurum fuisse. Le savant Destutt de Tracy, qui se fonde sur lPanalogie, pour nier que ce tems soit au futur passé correspondant à j’aurai été, croit cependant que lusage lui donne une signification future dans scio me futurum fuisse, en faisant un renversement d'idées ; car , dit-il, « pour lui donner une signification future, pour lui faire signifier étre celui qui aura été, devoir étre ayant été, il faut transporter l’expression future du participe au passé de l'infinitif et l'expression passée de Pinfinitif au futur du participe. Un tel renversement d'idées peut être autorisé par l'usage; mais il n’est pas fondé en raison. »

Nous ne partageons point celte opinion ; s Car scio futurum Juisse signifie , je sais que j ’aurais été, et ce n'est que par imitation, et en conséquence de l'indétermination de l’époque qu’il peut signifier, je sais que j'aurai été. L'indétermination de l’époque de comparaison fait que ce tems de l’infinitif, en passant de la période passée dans la période future, ne change point sa nature essentielle de postérieur-passé, de postérieur à une époque et antérieur à une autre en même occurrence. Cupio me esse clementem, cupiebam me esse clementem, cupiam me esse clementem ; on voit dans ces exemples le mode nominal esse, rapporté à trois époques différentes, sans changer sa nature essentielle de simultané à une époque quelconque. Nous en concluons qu’il n’y a point de renversement d'idées dans l’usage de futurum fuisse, à l’époque future , et que la raison en autorise les différens usages. Îl n’en serait pas de même d’un tems dont l'époque de relation serait fixée déterminément, et j’auraïs été , ne pourrait se dire pour J'aurai été.

Ces idiotismes, qui ne sont plus des anomalies, des Jocutions bizarres, dès qu’ils sont ramenés à un système régulier fondé sur la nature des idées dont ils sont Îles signes, vont s’éclaircir sous de nouveaux points de vue dans fa correspondance des teins où nous essaïierons d’analyser les usages généraux des langues.

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