CHAPITRE VI
DÉCOMPOSITION DES SIGNES DU LiMOAGC*
L^âme sent par les organes du corps qui n'agissent que par sa volonté. La (kealtë de penser commence donc aussitôt que les sens commencent à se développer, et les sens ne s'instruisent que par Timpulsion de Tâme qui les dirige et qui apprend en même temps à raisonner. Sentir et raisonner constituent la faculté de penser : penser c'est donc sentir des sensations; penser c'est raisonner des sensations pour en faire sortir des idées. L'âme raisonne donc pour acquérir les premières idées enveloppées dans les sensations ; il faudra qu'elle raisonne encore pour apprendre lart de décomposer ses pensées à elle-même et aux autres. Dans t'un et l'autre cas, son raisonnement ne changera point de nature; il ne changera pas de moyens, ou plutôt il ne fera qu'étendà'e et perfectionner ses moyens d'action.
La nature a mis dans notre organisation les premiers élémens de Tart de penser. En nous formant sur le même modèle, elle nous a donné des organes qui font voir les mêmes actions lorsque nous éprouvons les mêmes sentimens. Ces actions deviennent donc naturellement l'expression des sentimens que nous éprouvons ; il ne reste plus qu'à les observer pour juger des sentimens que les autres éprouvent.
Or, dès que nous observerons les signes naturels de nos pensées et que nous étudierons leur signification, nous décrirons dans leur nature une certaine liaison, dans leur développement une espèce de subordination selon laquelle ils sont faits sur le même modèle^ pour la même fin. En suivant cette analogie, nous serons facilement conduits à les convertir en signes artificiels. Aussitôt .que nous aurons trouvé dans les signes naturels de nos sensations les signes artificiels de nos idées, nous aurons démêlé nos idées des sensations; car la découverte des signes implique l'analyse des idées ; celle-ci ne se fait (}ue par l'autre, elle ep est (e résultat*
Les premien signes di:i langage artificiel étant trouvësi nous les étendrons et perfectionnerons à mesure que nous réfléchirons et que nous analyserons. Ainsi| pour iuTenter les signes du langage artificiel , nous raisonnons comme nous arons raisonné pour inventer ceux du langage d'action. Le langage des signes artificiels ou de l'analogie n'est donc qne la continuation ou la conséquence du langage des signes naturels ou des organes. Mais distinguons les signes qui sont les élémens du langage d'avec le langage qui n'en est que le système.
Le système des signes naturels se nomme langage^ qui est ou des attoucbemens,ou desgestes^ ou des sons (langage oral); remploi quiestfait de ces signes par l'usage se nomme langue^ ou langage artificiel (ou des signes artificiels)» qui se divise en langues particulières ou idiomes sous-divisés en dialectes*
Le langage d'action s'adresse à trois sens : le tact, la tU6 et Touie. Il est composé de trois espèces de signes, les at-* toucbemçnsi les gestes et les sons. On emploie plus ou moins chacune de ces trois parties, suivant les occasions; mais on se sert toujours de toutes trois concurremment, surtout des deux dernières.
Chacune de ces branches du langage naturel étant éten* due et perfectionnée par des conventions successives, est susceptible de devenir séparément un langage artificiel très-complet et déformer une langue usuelle capable d'ex* primer jusqu'aux moindres détails de nos idées«
Or deux espèces de méthodes ont été imaginées pour convertir la langue usuejle en signes permanens : la pre« mière se compose d'une série de figures tracées qui peignent immédiatement les idées exprimées par les attouchemens ou les gestes ou les sons ] elle forme la langue peinte^ qui se divise en langue hiéroglyphique et en langue sjmhoU" que^ et qui se figure par Vécriture hiéroglyphique et sym^ holicfue usitée chez les anciens Egyptiens, che« les Chinois et les Japonais.
Pour écrire la tangue usuelle daps U langue hiérogly-
phique, il faut peindre les idées a Toccasion des signes de la langue parlée, et les figures de la langue hiéroglyphique ne sont point la copie des signes de la langue parlée; ce sont deux méthodes différentes qui ne sont point la conséquence Tune de Tautre,^ et qui n'ont de comnuin que les idées qu elles sont destinées à peindre. La langue hiéroglyphique étant donc une langue secondaire de la langue parlée et représentant directement les mêmes idées d'une autre manière, comprend autant de signes que la langue parlée a de mots, et il faut avoir la connaissance de tpus ces signes pour l'écrire et la lire ; c*est une nouvelle langue à apprendre et une langue dont on ne peut pas acquérir l'intelligence par l'usage habituel de la société. Quand on a surmonté ces difficultés, on ne peut encore représenter en signes durables que les langues que Ton comprend ; on ne peut même représenter que la langue parlée sur laquelle est calquée la langue écrite ; on n est jamais sûr de l'avoir fait exactement, et on ne peut conserver nulle trace des changem^ns que les distances des tems et des lieux introduisent nécessairement dans l'une et dans l'autre.
Or de ce que les signes de la langue peinte ne sont point la représentation directe et immédiate des signes de la langue parlée et usuelle^ il suit que cette méthode d'analyser la pensée présente des obstacles presque insurmontables aux progrès de la raison et des sciences , par la nature de son opération^ par la manière de l'exécuter et par les effets qui en résultent.
C'est cependant à ce dernier expédient que les hommes seraient réduits si leurs langues usuelles étaient composées d'attouchemens ou de gestes. Mais les langues orales ou parlées donnent lieu à la deuxième méthode analytique, qui a des résultats bien plus avantageux. Cette méthode consiste à décomposer et à noter seulement les sons dont les mots de la langue parlée sont composés, sans s'embarrasser du tout des idées qu'ils expriment. Celte opération s'appelle proprement écrire^ et produit la langue écrite.
Or la langue écrite est bien différente de la langue hiéroglyphique par la nature de son écriture, par la manière
de Tcxécuter el par ses résultats. Car la langue qui écrit les sons continue la décomposition de la pensée et devient trèspropre à faire faire des progrès à la raison ^ au lieu que la langue qui peint les idées recommence la décomposition de la pensée, déjà faite par la langue usuelle, et se met en rapport rétrograde avec le développement de Fart de parler. D'un autre côté, la langue écrite se compose d'un très^pelit nombre de caractères qui deviennent susceptibles d'une multitude de combinaisons au moyen desquelles elle forme tous les signes nécessaires pour exprimer tous les mots possibles de la langue parlée. Elle se réduit donc, quand il s'agit d'écrire, à bien noter les sons que Ton entend prononcer, et quand il s'agit de lire, à prononcer exactement ceux que l'on voit écrits. Il n'y a pas de changement de signes; il ne peut pas y avoir lieu à erreur. Pour comprendre la langue écrite, il suffit d'avoir la connaissance de ses caractères figurés; il n'est pas nécessaire de connaître également la langue parlée dont l'écriture forme la décomposition, et qui en est la copie exacte^ abstraction faite des irrégularités de l'orthographe. C'est ainsi que nous apprenons les langues écrites anciennes sans connaître les langues parlées qu'elles représentent; Técriture de ces langues que nous décomposons ne nous figure pas parfai* tement la prononciation des langues parlées qui en sont le type, parce qu'en outre les irrégularités de l'orthographe de ces écritures, nous les comparons à la nôtre qui en diffère, et nous prononçons les signes de ces langues écrites par les mots de notre lan*gue parlée usuelle. Mais les différences qui les séparent, n^mpêchent pas de comprendre la pensée du discours écrit aussi bien que nous pouvons entendre la pensée d'un homme qui sVxprime plus ou moins bien dans une langue parlée dont nous avons la connaissance.