CHAPITRE Vîl
tiicontû6tnoit DE LA UHGjM ÉcftitÉ.
La langue parlée et usuelle décompose directement la pensée par les sons auxquels elle ajoute plus ou moins les attouchemens et les gestes ; la prononciation en est donc modifiée en quelque sorte par les attouchemens et lea gestes.
La langue écrite décompose les sotis de ta langue parlée par des caractères ou signes qui les figurent aux yeux. Pour écrire la langue parlée, il ne s'agit donc que de bien noter les sons que prononce la langue parlée ; et pour lire la langue écrite, il ne faut que bien prononcer par la langue parlée les signes que Ton voit écrits^ abstraction faite des irrégularités de l'orthographe. D*où il suit que la lecture de la langue écrite doit être modifiée par les gestes et les attouchemens qui accompagnent la prononciation de la langue parlée. Ceci nous conduirait à considérer les langues sous le rapport de (a rhétorique* Entrons plus avant dans notre sujet.
On divise ordinairement \ écriture proprement dite en deux branches 5 la syllabique et V alphabétique. On regarde la première comme la plus ancienne \ il semble que ce soit le premier pas dans Tart de décomposer les sons qui forment les syllabes, et que ce n^es< que par une seconde analyse que Ton découvre datiS'^chacune de ces syllabes, une articulation et une voix, et qu^on leà représente par des caractères séparés. Mais le vrai est que ces deux procédés se retrouvent bien souvent mêlés ensemble dans toutes les écritures. Au reste , l'écriture syllabique a absolument les mémos propriétés que l'écriture alphabétique ; seulement elle exige un bien plus grand nombre de caractères, parce qu'il 7 a bien plus de syllabes différentes que d'articulations et de voix distinctes, puisqu'il résulte une syllabe de chacune des combinaisons que l'on
peat faire de ces articulations et de ces Toix en les réunissant.
La manière d'écrite Thébreu est eti grande partie une écriture syllabique. En effet, chaque syllabe est écrite par un caractère qui exprime seulement Tarticulation ; on laisse à Tintelligence du lecteur à suppléer la voix de chaque articulation. La Toix et Fariiculation ne sont donc point dé-** mêlées; par conséquent le caractère syllabique exprime à lui seul Tarliculation et la voix ; il est à la fois consonne;et voyelle, ou plutôt il n*est ni Tun ni Tautre. Si donc l'écriture alphabétique démêle Tarticulation et la voix par des. caractères différens , il ne s'ensuit pas que l'articulation et la voix existent séparément, soient des sons réellement distincts^ cela prouTe, au contraire, que ce sont deux modi fications observées dans le même son , et en conséquence desquelles le son produit la parole \ car la parole est le son modifié par diverses circonstances. L'articulation et la voix existent donc ensemble dans le même son ; il n'y a donc point d'articulation sans Toix, ni de voix sans articulation.
Il suit delà qu'une écriture est d'autant plus parfaite qu'elle décompose davantage les sons^ et qu^elle démêle les articulations et les voix. L'écriture européenne dérivée des alphabets grecs et romains, démêle les articulations et les voi^ ; elle est une écriture alphabétique,* mais elle est encore syllabique en bien des circonstances; elle lest bien moins que la plupart des langues orientales qui dérivent de rhébreu. Notre écriture européenne est la moins imparfaite que l'on ait encore employée. Pour en bien jugef, commençons par analyser la parole dont elle eât la représentation.
* Tout langage oral est composé de mots. Ces mots sont composés de sons qui se succèdent. Chacun de ces sons est un effet physique produit par l'organe vocal sur l'organe auditif. 11 résulte de l'émission d'une certaine quantité d'air qui sort de la gorge peiidant que le système entier de Torgane vocal est disporë d^une certaine manière. Le mouvement des organes qui se placent dans une certaine situation pour moduler l'air à son passage, détermine Tarticutation
ou la décomposilion du son \ et la silualion où se trouvent les organes après ce mouvement, détermine la voix du son. Ainsi, ^articulation est la manière dont le son commence à se produire, et la voix est la forme, le mode qui résulte de la décomposition du son : rarûculalion est donc la cause de la modification du son ; la voix est l'effet, le bruit du son qui continue à nous affecter. Il n y a donc point d^articulation sans voix ni de voix sans articulation* L'artica- y lation s'écrit par là consonncy la voix par la voyelle*
La situation des organes^ principe du son , se prolonge plus ou moins j et le son dure plu& ou moins. Cette cir* constance, inhérente à la voix et à Tarticulation^ se nomme durée du son. Elle s'écrit par des caractères ainsi figurés, suivant les deux degrés principaux de durée, ou brève " (dëûs), ou longue *" (vîrtûs). A ces deux signes de quantité s'en ajoute un troisième qui ne désigne point de durée dif* férente de la brève ou de la longue, mais qui distingue une syllabe dont la durée naturelle est indéterminée ou susceptible d'être brève ou longue, selon les circonstances où l'usage l'emploie dans le discours. Cette quantité est donc l'une ou l'autre, selon le besoin de la phrase ; le signe qui la caractérise , est, en conséquence, formé de la réunion des deux signes principaux et se figure ainsi u (pàtris). Ces signes d'écriture s'appellent signes de quantité.
L'air est poussé des poumons avec plus ou moins de force et éclate avec plus ou moins de bruit ; le son est, en conséquence, faible ou fort. Cette circonstance qui se fait observer dans le son pendant sa décomposition, est, comme la durée, une modification intégrante du son décomposé dans l'articulation et la voix ; c'est une circonstance remarquée dans le même effet : cela s'appelle le ion. Le ton est donc le degré de force ou de faiblesse que nous observons dans le ton. Le ton est exprimé dans l'écriture par des signes appelés accens^ c'est à dire servant au chant. Dans la la musique il est écrit par la note. Le ton faible ou aigu se marque par l'accent aigu ( ' } *, le ton fort ou grave se marque par .l'accent grave ( ' )• Il ne faut pas confondre ces vrais accens avec les signes du même nom^ dont X>n se sert en
français, en italien et dans beaucoup d'autres languns. Ceux-ci ont des ronclions toutes différentps , comme de modifier Tarticulation ou la voix qui est écrite, ou de sup< pléer une lettre supprimée, ou de marquer, soit l'étymo-* logie soit la nature grammaticale d'un mot. Ainsi, dans le mot fermeté, Taccent aigu modifie la voix et rend Xé fermé ; dans tête, Taccent circonflexe suppléant à Tellipse (l'une lettre, modifie la voix : tous deux suppléent donc au défaut d'un caractère propre à marquer l'espèce de la voix, et font que la même voyelle représente successivement deux voix diflerentes. Dans il tète le premier e est surmonté d'un accent grave pour indiquer qu'il est bref; c'est donc un signe de quantité. Ainsi, les acoens qui détermi* nont ces voix, paraissent en fixer le ton 5 mais on voit que ce n'est qu'accidentellement, comme ils en fixent la durée.
Les organes de la parole sont plus ou moins assouplis dans différens liommes et modifient plus ou moins différemment rémission du même son. Cette circonstance ou son qui fait qu'on reconnaît la voix d'un homme de celle d'un autre^ comme on distingue un instrument d'un autre, quoiqu'ils paraissent tous deux rendre et prononcer le même son de la même manière, est ce que nous appelons le timbre. Il est vraisemblable que le timbre n'est, de même que ce que Ton nomme V accent pathétique e,\. X accent national^ que le résultat d'une multitude de petites dififérerices inaperçues dans les autres circonstances du son. L'écriture ne représente ni le timbre, ni ces accens.
Mais quoique le timbre modifie le son^ il est plutôt un efifet de la constitution des organes de la parole qu'une circonstance intégrante du son qui dans toute émission d'air se compose nécessairement de l'articulation; de la voix, du ton et de la durée. Vaccent national est le résultat des habitudes que prennent les organes de la parole dans des lieux différents par reflet de l'éducation donnée par des personnes différentes. C'est cet accent nommé accent tonique qui rend la langue italienne la plus musicale des langues modernes. U accent pathétique^sl un effet désaffections de la volonté qui détermine Forgane de la parole à
prendre différenics modificatioDS, selon la difiPërence des sentiments qui l'affectent. Le timbre, raccent national, l'accent pathétique ou oratoire sont donc des causes qui modifient lorgane de la parole, et qui par conséquent lui (ont prononcer de diverses manières le même son qui dansions les cas se décompose toujours par Tarticulation, kl Toix, le ton et la durée. Nous nous occuperons donc seulement de ces quatre qualités du son, et nous rechercherons de quelle manière la notation de la parole du son enveloppe la nolafîon du chant du son.
Ce que nous saisissons d*abord dans le son, c^est le ton. Bientôt lorsque nous observons le son, nous remarquons l'articulation ou la voix, car nous ne les démêlons pas encore l'une de Tautre. £n effet, si nous entendons prononcer loin de nous des sons , nous n'y pouvons d'abord remarquer que le ton qui baisse ou s'élève *, si nous nous approchons pour écouter de près, nous entendrons l'articulation ou la parole du son. Le chant du son sera donc la première chose qui frappera notre organe auditif: nous n*y démêlerons que plus tard la parole du son. Quand nous observons la sensation que le son excite sur notre organe, nous sentons qu'elle se continue; nous y trouvons de h succession, et aussitôt nous pensons que te son dure, nous lui attribuons de la durée. Si nous observons de la succession dans le son ou plutôt dans la sensation qu'il fait sur nous, nous sommes bien près d'y démêler l'articulation et la voix, que nous séparons bientôt lorsque nous décrivons des signes différens pour les noter chacune.
ha, rabon nous porte donc à croire que le ton ou le chant du son a été noté le premier, et que sa natation enyeloppait d'abord la durée, qui n'y a été figurée que plus tard par les tenues et autres signes.
La notation du chant du son a conduit nécessairement a la notation de la parole du son , laquelle compliquait d'abord l'articulation et la voix, comme on le remarque dans les langues primitives. Il est donc probable que l'écriture du cbaiit, la nustque^ a conduit à Péeriture de la parole ; la
notatkm de ia parole n*est donc que la continuation de la notation du chant.
Il nous parait que récriture du chant et Técriture de la parole sont deuic manières différentes de figurer le même objet considéré sous deux points de vue différens. La notation du chant enveloppe la parole, comme là notation de la parole enveloppe le chant. En effet, les notes n'eiprimenl que le ton ; bientôt on a pu leur ajouter un petit signe pour marquer leur durée ; mais dans un cas comme dans Vautre, dès que nous les chantons, ce sont de vrais caractères syllahiqaes } ear, quand nous les solfions, nous revêtons le ton qu'exprime chacune d'elles, des voix et des articulalioDa qui forment les Tioms ai#, ré^ mi^ ou tels autres que nous leur avons donnés. Quand nous chantons des paroles sur Tair que forment ces notes^ ce sont les voix el les articulations de ces paroles que nous ajoutons aux t(ms des noies ; et même quand nous ne faisons que chan* ter Tair sans paroles ni noms de notes, nous joignons encore nécessairement à chaque "ton une voix quelconque et une articulation plus ou moins marquée, ou au moins cette légère respiration qui est rarticulation de tous les sons qui n'en ont pas un autre plus prononcé.
Dès que nous ayons commencé à écrire la parole du son par de& caractères syllabiques, nous avons été sur la voie pour la déeompwer bientôt par des caractères alphabétiques. Mais, parce qu'on n'a pas senti nettement qu'il n*y a pas d'artiottlatioB sans voix, ni de voix sans articulation, • il «st arrivé que les élémens de notre écriture, qui devraient toujours être alphabétiques, sont souvent syllabiques. En effet, quand nous écrivons un a tout seul et que nous le prononçons ^ nous suppléons Particulation, le ton et ta durée, qui ne sont pas représentés. Quand nous prononçons un p ou un k isolé, c'est la voix, te ton et la durée que nous suppléons. Pour n'avoir pas complètement saisi cet effet, il est résulté que souvent nous avons brouillé et confondu h plupart des articulations , comme dans les mots P^/cAe ( prononcez pe-sy ché)'^ accent (hak#^aD), ^pa^r (ke-raquer) gnome (gue-no-me), où
Ton voit que les syllabes naturelles sont imparfaitement démêlées dans récriture.
Les syllabes naturelles ou pliysiques ne sont donc point parfaitement figurées par les syllabes conventionnelles ou artificielles reconnues par les grammairiens des dififérentes langues^ et ces dernières varient plus ou moins dans les diSerens idiomes et dans les, différentes époques d^une même langue, tandis que les premières sont et seront éternellement les mêmes dans tous les langages.