DE LA DEUXIÈME ÉDITION. XIX
tombe dans un état transitai^ qui n'est ni le passé, ni l'avenir. A son tour, l'italien, qui était en pleine possession du système où il n'y a pas de cas, prend l'antériorité grammaticale sur le français, étant réglé et fixé alors que le français est en décomposition. Mais aux quinzième et seizième siècles, la décomposition est achevée ; le français a revêtu le caractère purement analytique et moderne, et les deux langues se sont atteintes. Dans le vaste intervalle qui va du onzième siècle au seizième, il est bon d'avoir présentes à l'esprit ces évo-
* lutions grammaticales quand on veut se faire une idée des évolutions littéraires. -
L'aperçu qui vient de passer sous les yeux du lecteur a eu deux choses en vue : intéresser à l'étude historique du français, et recommander la Grammaire
. historique de M. Brachet. Quand on est vieux et près de quitter la carrière, il y a satisfaction à se tourner vers ceux qui viennent, et à rendre bon témoignage à l'œuvre des jeunes gens.
E. LlTTRL.
PRÉFACE
En présentant au public cette Grammaire historique où j'étudie les lois qui ont présidé à la formation de notre langue, je n'ai point voulu grossir le nombre des ouvrages purement grammaticaux destinés à faciliter la connaissance du français : mon but a été tout différent.
Le temps n'est plus où l'on considérait l'étude des langues comme bonne tout au plus à servir de préparation aux études littéraires. On a compris que la parole, étant une fonction de l'espèce humaine, devait, comme tous les autres phénomènes naturels, se développer non point au hasard, mais d'après des lois certaines, et suivre dans ses transformations des règles nécessaires. Dès lors, la linguistique pouvait se servir à elle-même de but, puisqu'au lieu d'être un objet de vaine curiosité, elle cherchait comment la loi du changement, qui régit tout dans la nature, s'était appliquée au langage.
On a dit depuis longtemps que les langues ne
PRÉFACE
naissent pas, mais qu'elles se transforment : la philologie cherche la loi de ces transformations; elle a pour instruments l'histoire et la comparaison. Je m'explique : dans les sciences d'ohservation, comme la chimie ou l'histoire naturelle, on ne peut rendre compte d'un fait qu'en sachant quel fait Ta précédé ; pour expliquer de quelle manière s'est formé l'arbre, il faut remonter de l'arbre à l'arbuste, de l'arbuste au germe ; il faut, en un mot, faire Yhistoire de l'arbre à l'aide d'observations précises sur les différents états et les formes diverses qu'il a successivement traversés, On ne comprend bien ce qui est qu'à l'aide de ce qui a été, et l'on ne découvre les causes d'un phénomène qu'en embrassant d'un même coup d'œil les phénomènes antérieurs. Il en est de même pour la philologie, qui n'est, si j'ose ainsi parler, que la botanique du langage, et l'on n'arrive à expliquer les mots ou les faits grammaticaux que par leur histoire. Un exemple rendra ce principe plus sensible :
On sait que devant certains substantifs féminins {messe, mère, soif, faim, peur, etc..) l'adjectif grand reste au masculin, et qu'on écrit grand'messe, grand? mère, etc. —Pourquoi cette anomalie? Les grammairiens, que rien n'embarrasse, nous répondent aussitôt qu'ici grand est mis pour grande, et que l'apostrophe marque précisément cette suppression de l'e. Quel est l'écolier dont le bon sens n'apas intérieurement protesté lersqu'après avoir appris dans son rudiment que Te muet s'élide devant une voyelle, et jamais devant une consonne, il voitélider e sans motif dans les expressions telles
PREFACE
que grand! route, etc.? C'est qu'au fond l'explication véritable est ailleurs. A l'origine, la grammaire française n'est que la continuation et le prolongement de la grammaire latine; par suite les adjectifs de l'ancien français suivent en tous points les adjectifs latins, c'est-à-dire que les adjectifs qui avaient chez les Romains une terminaison pour le masculin et une pour le féminin (bonus-bona) avaient aussi deux terminaisons en français, et que ceux qui n'en avaient qu'une pour ces deux genres {grandis, fortis, etc.) n'en avaient non plus qu'une en français : on disait au treizième siècle une grand femme (grandis) , une âme mortel (mortalis), une coutume cruel (crudelis), une plaine vert (viridis), etc. Le quatorzième siècle, ne comprenant plus le motif de cette distinction, crut y voir une irrégularité, assimila à tort la seconde classe d'adjectifs a la première, et, contrairement à l'étymologie, écrivit grande, verte, forte, comme il écrivait bonne, etc. Cependant une trace de la formation correcte est restée dans les expressions grand'mère, grandWoute, grand' faim, grand' garde, etc., qui sont des débris du parler ancien. Au dix-septième siècle, Vaugelas et les grammairiens du temps, ignorant la raison historique do cet usage, décrétèrent gravement que la forme de ces mots résultait d'une suppression euphonique de Yn muet, et qu'on devait marquer cette suppression par une apostrophe.
Voilà certes une explication naturelle fournie par l'histoire ; et quand la grammaire historique n'aurait pour résultat que de rendre les grammaires ordinaires
4 PREFACE
plus logiques et plus simples, il faudrait déjà la tenir en haute estime. — Au lieu d'employer cette méthode d'observation si lumineuse, si féconde en résultats , au lieu d'étudier le passé pour mieux comprendre le présent, tous nos grammairiens, depuis Vaugelas jusqu'à M. Girault-Duvivier, n'étudient la langue que dans son état actuel, et tentent d'expliquer a priori (par la jaison pure et la logique absolue) des faits dont l'histoire de notre langue et l'étude de son état ancien peuvent seules rendre raison. C'est ainsi qu'ils entassent, depuis trois siècles, de doctes et puérils systèmes, au lieu de se borner à l'observation des faits; ils persistent à traiter la philologie comme Voltaire la géologie, lorsqu'il prétendait que les coquillages trouvés au sommet des montagnes provenaient des pèlerins delà première croisade. Aussi tout cela justifie le jugement sévère que portait récemment sur les grammairiens français un éminent professeur au Collège de France * : « La grammaire traditionnelle formule ses prescriptions comme les décrets d'une volonté aussi impénétrable que décousue; la philologie comparée fait glisser dans ces ténèbres un rayon de bon sens, et au Heu d'une docilité machinale elle demande à l'élève une obéissance raisonnable. »
J'ai montré par un exemple qu'il n'y a pas dans une langue un seul fait grammatical qu'on puisse ex-
\. M. Bréal. Discours d'ouverture du cours de grammaire comparée au Collège de France. 4SC4.
PREFACE
pliquer sans avoir recours à l'histoire, et que « l'état présent d'un idiome n'est que la conséquence de son état antérieur qui seul peut le faire comprendre. » Il en est de même pour les mots : étant donné le mot âme, nous voulons en chercher l'origine; avant de rien affirmer, voyons si l'histoire du mot (c'est-à-dire l'étude des formes qu'il a successivement revêtues) ne pourrait pas jeter quelque lumière sur ce problème, et nous montrer la route à suivre. L'accent qui surmonte l'a indique la suppression d'une lettre : dans les textes du treizième siècle, notre mot n'est plus âme mais bien anme; au onzième siècle, il est devenu aneme, enfin au dixième siècle nous ne trouvons plus que la forme anime, qui nous conduit sans hésitations ni tâtonnements au latin anima. Aussi bien l'histoire est le fil conducteur de la philologie, et il n'y a pas un seul anneau brisé dans cette chaîne immense qui relie le français au latin.
Au premier abord, la distance paraît grande à'dme h. anima, du français de Voltaire au latin des paysans romains; et pourtant, pour faire celui-là avec celui-ci, il a suffi, on le voit, d'une série de changements infiniment petits continués pendant un temps infini. La nature, qui dispose du temps, économise l'effort ; et c'est ainsi qu'avec des modifications lentes et presque insensibles, elle arrive aux résultats les plus éloignés du point de départ1.
A l'histoire, considérée comme instrument de la phi-