‹ Grammaire historique de la langue française;Chapitre 12 sur 181 · IX, S · texte numérisé non relu

IX, S

mains remarquèrent que l'oiseau, connu chez eux sous le nom de galerita, s'appelait chez les Gaulois alauda, que l'orge fermentée, nommée en latin zylhum, était dans la langue gauloise, cervisia; ils introduisirent alors alauda et cervisia dans leur propre langue, et ces nouveaux mots latins, passant six siècles plus tard en français, donnèrent à notre langue alouette1 et cervoise. Ces mots isolés et quelques autres (surtout parmi les noms de lieux) composent toute notre dette envers la laugue gauloise; et même, pour parler d'une manière exacte, nous n'avons rien emprunté aux Gaulois, puisque ces mots ne sont venus au français que par l'intermédiaire du latin; ils ne sont point allés directement du celtique au français, mais ils ont subi une transcription latine^ ces emprunts sont du reste si peu nombreux, qu'on peut presque dire que l'influence du celtique sur le français a été insensible.

Ainsi tandis que le fond de la nation française est de race celtique, la langue française n'a conservé qu'un nombre insignifiant de mots qui puissent être ramenés à une origine gauloise. Fait bien étrange, et qui, mieux encore que l'histoire politique, montre combien fut absorbante la puissance romaine. %

Le celtique venait à peine de succomber a sa défaite2, que la langue latine, désormais maîtresse de

i. Le lalin alauda n'a pas donné immédiatement alouette, mais le vieux français aloue qui avait le même sens, et dont alouette est le diminutif comme cuvette de cuve, amourette de amour, herbe tte de herbe, etc....

2. Refoulée dans l'Armorique par les conquérants romains, la langue gauloise y vécut pendant plusieurs siècles à la faveur de

la Gaule eut à soutenir une lutte nouvelle, et à repousser un nouvel assaillant. I/invasion germanique commençait. Dès le deuxième siècle de ■ notre ère, les invasions barbares avaient apparu sous la forme d'infiltrations lentes qui, en minant sourdement le ; digues de l'Empire romain, devaient en amener la rupture, et aboutir à la terrible inondation du cin-^ quième siècle. V'

Pour protéger le nord de la Gaule contre les incursions germaniques, les Romains garnirent les fron-tières d'un cordon de légions, ou de colonies militaires; et quand ces vétérans devinrent impuissants à faire respecter le sol romain, les Empereurs usèrent

son isolement; cette tradition du celtique fut ravivée au septième siècle par une immigration des Kymris chassés du pays de Galles. Les Bretons furent aussi réfractai: es à la conquête franke qu'ils l'avaient été à la conquête romaine; et ce qu'on nomme aujourd'hui patois bas-breton n'est autre chose que l'héritier de la langue celtique. Le bas breton a une littérature assez considérable (des contes, des chants populaires, des pièces de Ihéâlre), dont on a récemment surfait l'ancienneté bien qu'elle ne remonte pas au delà dû quatorzième siècle. Depuis mille ans, pressé sans relâche dans sondernier refuge par la langue française comme il l'a été, le bas-breton, on le comprend, est aujourd'hui bien loin du celte primith" ; outre que les éléments d'origine celtique ont dû se corrompre par. un usage de ilix-huit siècles, ce patois a. été forcé d'admettre une foule de mois étrangers, c'est-à-dire français. Aussi beaucoup de mots bretons offrent-ils ce singulier phénomène d'avoir presque toujours deux synonymes, l'un ancien et d'origine -celtique, l'autre plus récent, emprunté au français, et habillé d'une terminaison celtique : ainsi le français

juste est en breton indifféremment egwirion ou just secrètement — — ekuz secretamenl

troublé — — enkrezet troubler

colère — — buanègez coler, etc.

De ces synonymes, les premiers (egwiri m, ekuz, en ^rzzet, buanègez)

d'une mesure fort habile qui recula d'un siècle la grande invasion, et assura quelques années de sécurité à l'Empire: pour arrêter les Barbares, ils résolurent de les cantonner dans la Gaule Septentrionale, et, en les attachant ainsi à l'Empire, d'élever une barrière durable contre les invasions à venir. Ce furent les Lètes, colonies barbares qui reconnaissaient la souveraineté nominale des Empereurs et jouissaient, à titre de fief militaire, des terres qui leur avaient été concédées ; en même temps qu'ils cantonnaient les Barbares, les Empereurs attiraient à prix d'argent les Franks, les Burgondes, les Alains, pour remplir les cadres vides de leurs légions.

sont les vieux mois d'origine cellique; les seconds (jzst, sécrétament, troublet} coler)^ qui ressemblent si fort au français, ne sont en effet que des mois français corrompus. — Je n'aurais point insisté sur une vérité aussi élémentaire, si au dix-huitième siècle d'aventureux esprits, frappés de celle ressemblance, n'en avaient aussitôt conclu que les mots comme troublet^ just, coler, etc.. . , n'étaient point des importations françaises, mais bien l'origine môme des mots français correspondants. Le Brigant, et l'illustre La Tour d'Auvergne aussi extravagant philologue que bon patriote , déclarèrent que la langue française venait' du bas-breton. On les eût bien étonnés en leur prouvant que c'est le contraire qui est vrai, que ces mots [just, secretament , troublet, etc.), au lieu d'avoir donné naissance au français, lui avaient été empruntés, et que loi \ d'êlre du celtique primitif, ce sont des mots français corrompus et affublés d'une terminaison celtique, — Ces folies étymologiques, qui Voltaireappelaitplaisamment ]a.celto-ma?iie, amusèrent le dix-huitième siècle aux dépens des Celtomanes ; ne mettant plus de bornes à leurs divagation?, les Celtomanes en vinrent à affirmer que le celtique était la langue du Paradis terrestre, qu'Adam, Eve et le premier serpent parlaient bas-breton. Ces erreurs regrettables ont eu un autre résultat plus fâcheux encore, celui de jeter sur les études celtiques un discrédit qu'elles ne méritent pas.

Il en résulta dans la langue latine vulgaire une invasion croissante de mots allemands, servant à désigner, comme il est naturel, les choses militaires. Dans son manuel de tactique, De re militari, Vegèce nous apprend que les soldats romains appelaient bur.gus (bourg), un ouvrage fortifié1 : c'est le même mot que l'allemand Burg. Ainsi, près d'un siècle avant l'invasion, des termes germaniques s'introduisaient déjà dans la langue latine; cette invasion linguistique sera bien autrement considérable, lorsque, cent ans plus tard, l'Empire d'Occident va disparaître. Avant de raconter l'influence qu'exerça sur la langue ce grand événement historique, revenons à la Gaule romaine ; efforçons-nous de ressaisir les traits principaux et la physionomie du latin, pendant les derniers siècles de l'Empire.

Nous avons laissé * la Gaule florissante et prospère moins d'un siècle après la conquête romaine. Le latin littéraire et le latin vulgaire y poursuivaient leur marche parallèle, l'un dans le peuple des villes et des campagnes, l'autre dans l'aristocratie et la classe moyenne. Au deuxième siècle, la plus brillante époque de la Gaule romaine, pendant que le latin populaire est dans l'ombre, le latin littéraire brille d'un vif éclat; avec les écoles gauloises fleurissaient, nous l'avons vu3, les avocats et les rhéteurs : et Juvénal ap-

J. « Castellum parvum quod burfîum Yocant.

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