‹ Grammaire historique de la langue française;Chapitre 21 sur 181 · Dialogue du français italianisé, par H. Estienne · texte numérisé non relu

Dialogue du français italianisé, par H. Estienne

affidato), carnaval (carnevale), charlatan (ciarlatano), escorte (scorta), cameriste (camerista), camerier (cameriere), bouffon (buffone), faquin (fàcchino), brave (bravo), spadassin (spadaccino) , carrosse (carozza), etc.; en même temps que les termes d'art nécessaires pour exprimer les idées nouvelles, venues d'Italie avec le Primatice et Léonard de Vinci : balcon (balcone), costume (costume), baldaquin (baldacchino), cadence (cadenza), cartouche (cartuccio), etc., les relations commerciales des deux pays laissaient dans notre langue quelques traces telles que bilan (bilancia), agio (aggio)," escale (scala), banque (banca), banqueroute (bancorotto), etc....

Les italianiseurs, comme on les appelait au serai ème siècle, allèrent plus loin encore, et tentèrent l'œuvre pernicieuse et inintelligente de remplacer, dans le langage usuel, les mots français par des mots italiens; c'est ainsi que les beaux esprits ne disaient plus suffire, grand revenu, la première fois, mais baster, grosse intrade, la première volte, parce que l'italien disait bastare. entrata, prima volta, etc..

A cette luneste exagération se joignit un autre fléau de la langue, la manie de l'antiquité. On était alors dans une grande ferveur pour l'antiquité classique dont la découverte et la connaissance se répandaient rapidement; et plus d'un de ces admirateurs enthousiastes, dédaigneux de notre langue, aurait voulu introduire en français toute ia majesté d'expression et de pensée qu'il admirait chez les anciens. L'un d'eux, Joachim du Bellay, voulut tenter l'aventure, et lança

en 1548 un manifeste célèbre intitulé Défense et Illustration de la Langue Française, et dans lequel il proposait un plan de réforme pour créer d'un seul jet une langue poétique, par l'importation directe des mots grecs et latins en français : « Nos ancêtres, disait-ilf « nous ont laissé notre langue si pauvre et si nue, « qu'elle a besoin des ornements, et s'il faut parler « ainsi, des plumes d'autrui. Mais qui voudrait dire

• que les langues grecque et romaine eussent toujours » été en l'excellence qu'on les a vues au temps d'Ho- « race etde Démosthène, de. Virgile et de Gicéron?... « Traduire n'est pas un suffisant moyen pour élever

* notre vulgaire français à l'égal des plus fameuses « langues. Que faut-il donc? imiter 1 imiter les Rote mains comme ils ont fait les Grecs, comme Gicéron « a imité Démosthène, et Virgile Homère.... Là donc, a Français, marchez courageusement vers cette su- « perbe cité romaine, et de ses dépouilles ornez vos « temples et vos autels.... Donnez en1 cette Grèce « menteresse, et y semez encore un coup la fameuse « nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience « les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que « vous avez fait autrefois. »

Ge manifeste proclamait clairement le double but des réformateurs, ennoblir la langue par d'abondants emprunts faits aux langues antiques ; ennoblir la poésie française en y important les genres littéraires usités/ chez les anciens. V

I. C'est-à-dire: attaquez ou marchezà V assaut de rette Grèce, etc..»

Un page du duc d'Orléans, Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois, résolut d'accomplir la réforme que proposait du Bellay. Rejetant les formes et les % genres de notre ancienne poésie française, il introduisit brusquement chez nous le poëme épique latin et la tragédie grecque. Grâce à lui, pendant plus de deux cents ans, la France a regardé ces deux formes antiques du récit et du drame comme les seules légitimes aux yeux du goût, comme les seules qui pussent recevoir de grandes inspirations *. Jusqu'à quel point cette * idée était en harmonie avec l'époque où elle régna, et de quelle façon elle a été satisfaite, c'est ce que nous n'avons pas à examiner ici : mais en même temps qu'il réformait la poésie, Ronsard voulut du même coup réformer la langue,

Et pouvoir en français parler grec et latin.

Il rompit violemment avec le passé, et jeta la langue et la poésie dans une voie funeste d'imitation où le caractère national risquait de se perdre : pour créer des mots nouveaux, il puisa sans ménagement aux sources grecques et latines, et affubla d'une terminaison française plusieurs centaines de mots antiques; le latin littéraire et le grec, qui n'avaient rien donné au français tors de sa formation populaire2, reprirent ici leurs

<. G. Paris, Hist.poét. de Charlemagne, p. M 2.

2. Pour le latin littéraire, nous l'avons démontré ailleurs (voyez p. 25). Quant au grec, les Gallo-Romains et la Grèce ne furent jamais en contact, et toutes les fables patriotiques qu'ont inventées Henri Estienne, Joachim Périon et Ménage pour démontrer l'affinité

droits, et grâce à l'école de Ronsard, les mots savants nous envahirent de toutes parts : ocymore^ entélêchie, oligochronien, etc.

Ceci n'était qu'extravagant, les disciples de Ron sard firent mieux1. Non contents de créera pleine mains des mots nouveaux, ils voulurent refaire les mots déjà français, et remanier la langue usuelle sur le modèle du latin : — otiosus, vindicare, par exemple avaient donné, a l'origine de notre langue, oiseux et venger. Les réformateurs firent table rase de ces mots, les déclarèrent nuls et non avenus; au lieu

de noire langue et de la grecque ne sont qu'extravagance. La seule ville qui eût pu nous mettre en rapport avec l'idiome grec, Marseille, colonie phocéenne, fat de bonne heure absorbée par les Romains, et le grec originairf % oéda Yite la place au lalin. Nous avons bien quelques mois g". ,cs (je ne parle ici qu'avant le seizième siècle et du fiançais populaire), tels que chère, somme, parole, etc.... Ils ne viennent point directement du grec xàpa, cràyp.a, ■rcapaëoX?) , mais du latin qui les lui avait empruntés {cara, sagma, parabole^, et on les trouve dans les auteurs latins du sixième siècle. On- voit que pour le grec, on peut répéter ce que nous disions pour les langues orientales (p. 5t) : son influence directe sur le français populaire a été nulle.

4 . Je dis à dessein les disciples de Ronsard, car il faut séparer ici le maître des poètes formés à son école : Ronsard les dépasse de beaucoup ; sans parler de son génie poétique, qui est réel, il eut comme réformateur de la langue, plus d'une idée heureuse et vraie. C'est lui qui conseillait de pratiquer le provignement des vieux mots, d'étudier avec soin les patois et d'en tirer le plus de ressources pour notre langue : on voit que Ronsard n'a pas tout brouillé, comme le prétend Boileau qui l'exécute plutôt qu'il ne le juge. D'ailleurs, je ne saurais mieux faire que de rapporter ici le jugement si fin et si juste de M. Géruzez sur ce poète : « Ronsard enivra d'abord ses contemporains, et s'égara de plus sur la foi de leur admiration. Il a élé trop loué et trop dénigré; c'était, comme l'a dit Balzac, le commencement d'un poète. Il en a eu l'enthousiasme et non le goût. S'il a échoué complètement dans l'épopée et l'ode pindarique, il faut reconnaîir

à' oiseux, ils dirent otieux, au lieu de venger , vmdiquer; en un mot, ils voulurent ramener la langue à la copie exacte des langues antiques. Au delà de ce calque servile, il ne restait plus qu'à parler grec ou latin.

On s'étonne souvent qu'une aussi ridicule et absurde folie ait été accueillie par mille cris d'admiration. Cet enthousiasme est cependant aisé à expliquer : le peuple ne comprit jamais rien à cette langue qui n'était pas faite pour lui; quant aux savants, « cet, « idiome artificiel n'avait rien de ridicule pour eux ; s ils n'en durent apercevoir que la richesse : la diffère rence qui le séparait du langage parlé était tout à « son avantage. La connaissance du latin, si répandue « alors, servait de lexique pour l'entendre ; les lettrés « surent même bon gré au poëte des innovations qui a exigeaient leur perspicacité pour être parfaitement « comprises. La haute poésie devenait ainsi un lan- « gage d'initiés, cher à quiconque n'était pas du pro- ■* fane vulgaire. »

Toutes ces exagérations appelaient une réforme nécessaire, le bon sens de la nation protestait contre ces extravagances, et Malherbe se fit le promoteur et le

aussi qu'il a rencontré la vraie noblesse du langage poétique dana quelques passages du Bocage royal, des Hymnes, et des Discours sur les misèies du temps. M. Sainte-Beuve, qui de nos jours a révisé ce grand procès, a tout au moins prouvée, pièces en main, que dans le sonnet, et clans les pièces anacréonîiques, Ronsard garde un rang élevé. Malherbe, qui a si heureusement profité des efforts de Ronsard, Etirait dû blâmer moins rudement les écarts de ce poêle martyr de la cause dont il reste le héros. »

chef de cette réaction. Il n'eut point de peine à chasser de la langue une foule de mots grecs ou latins que les novateurs y avaient violemment introduits ; grâce à lui les mots tels qu'entéléchie, oîieux ou vindiquer ne vécurent qu'un jour; il essaya de mettre fin à la confusion inextricable, causée par la création de mots nouveaux à l'aide d'un mot latin qui avait déjà donné un dérivé dans le parler populaire (tel que le néologisme otieux, à'otiosus, à côté à1 oiseux) ; les pédants avaient rejeté page, plaie, parfait, pèlerin, et calquant le latin, disaient pagine, plague,perfect, peregrin (pagina, plaga, perfectus, peregrinus). Malherbe chassa toutes ces créations artificielles, et reprit les anciens mots; mais il ne les chassa pas tous; plus d'un persista, tels qu'incruster, à côté d'encroûter (incrustare), polype à côté de poulpe (poiypus) , faction à côté de façon (factionem), potion à côté de poison (potionem), etc.... — Gomme tous les réformateurs, Malherbe dépassa le but, et plusieurs de ses prescriptions sont inintelligentes ou ridicules; dans la réforme des lois poétiques, et de la versification, il fit fausse route; mais ses réformes en matière de langue, ne sont point à regretter. Au lieu de prendre pour guides le grec et le latin, il s'adressait à la langue du peuple de Paris. « Quand on lui demandait son avis sur quelques mots « français, il renvoyait ordinairement aux crocheteurs « du Port au foin, et assoit que c'étoient ses maîtres « pour le langage1. »

i. Racan, Fie de Malherbe,

Malherbe avait à peine accompli son œuvre, qu'une nouvelle manie vint troubler cette langue qu'il avait si soigneusement expurgée. Le seizième siècle avait débuté par l'imitation de l'Italie, le dix-septième prit l'Espagne pour modèle, et subit dans sa première moi-, tié l'invasion du-goût espagnol. Les guerres de la Ligue et le long séj our des armées espagnoles, avaient répandu parmi nous la connaissance de la langue de Philippe II. Avec la langue s'étaient implantés les mo'des et tous les ridicules de l'Espagne. La cour d'Henri IV s'était espagnolisée. « Les courtisans, nous dit le « gravé Sully, ne poussaient qu'admirations et excla- « mations castillanes. Ils réitéraient des Jésus-Sire ! et « criaient en voix dolente : II en faut mourir* ! » La langue française ne put se soustraire à cette contagion, et c'est vers ce temps qu'apparaissent pour la première fois chez nos écrivains une foule de mots et de locutions empruntés à l'Espagne. Capitan (capitan), duègne (duena), embargo (embargo), galon (galon), guitare (guitarra), haquenèe (hacanea), mantille (mantilla), matamore (matamoros), sarabande (zarabanda), sieste (siesta), castagnctte (castanetas), habler (hablar). camarade (camarada), caramel (caramel), cassolette (cazoleta), nègre (negro), case (casa), créole (criollo), albinos (albinos), algarade (algarada), etc.

L'hôtel de Rambouillet, les Précieuses, l'Académie et les grammairiens (Vaugelas, d'Olivet, Thomas Corneille), continuent au dix-septième siècle le travail

' *. Sully, Mémoires ,11, 2. S Oi^tUt-i'

d'épuration que Malherbe avait commencé, mais en l'exagérant au delà des bornes nécessaires, et en desséchant les sources vives de la langue. Ces coupures et ces suppressions sont consacrées par le Dictionnaire de l'Académie (dont la première édition paraît en 1694). C'est un recueil par ordre alphabétique de tous les mots admis « par le bon usage l, » hors duquel il n'est point de salut pour tout écrivain qui aspire au titre de pur. Si j'écrivais Y histoire de la langue française, au lieu d'en tracer une fugitive esquisse, ce serait ici le lieu de retracer l'influence personnelle des grands écrivains sur la marche de la langue, et sur sa formation, celle de Pascal, de Bossuet, de Molière au dix-septième siècle, — de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau, au dix-huitième, et l'empreinte qu'ils ont laissée sur notre idiome.

La langue subit peu de changements au dix-huitième siècle , et le néologisme y est à peu près insensible. Voltaire opère quelques réformes orthographiques (par exemple la diphthongue ai pour oi : français au lieu de françois, etc..) Tandis que des grammairiens isolés (l'abbé Dangeau, etc.), tentent, après Ramus au seizième siècle, Expilly au dix-septième, de conformer l'orthographe, sur la prononciation, en un mot d'écrire comme l'on parle, — tentative absuMe en elle-même, puisque l'orthographe du mot résulte de son étymologie, et que la changer, ce serait lui enlever ses titres de noblesse, — quelques autres rêvent la chimère d'une

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