IV. Conclusion
On voit maintenant quels sont les trois signes distinctifs, les trois caractères spécifiques des mots populaires; ils conservent l'accent latin, suppriment l'atone brève et la consonne médiane. — Les mots d'origine populaire, en conservant à l'accent tonique la place qu'il occupait en latin, montrent qu'ils ont été formés d'après la prononciation romaine encore vivante, en un mot qu'ils ont été faits avec l'oreille, qu'ils viennent d'un latin vivant et parlé. — Les mots d'origine savante , qui violent l'accent latin et le génie de l'idiome romain, sont d*s mots vraiment barbares, puisqu'ils sont accentués à la fois contre les lois de formation du latin et du français. C'est qu'ils ont été créés longtemps après la mort du latin, par des savants, qui les tirèrent des livres pour les introduire tels quels dans notre langue. Les mots populaires sont le fruit d'une formation toute spontanée, toute naturelle, tout irréfléchie; les mots savants sont une création voulue, réfléchie, artificielle : les mots populaires sont faits avec l'oreille, les mots savants avec les yeux. — L'instinct a produit les premiers, la réflexion les seconds.
Cette distinction nous permet de connaître d'une manière précise le jour où la langue française naît à l'histoire : le français (et j'entends par ce mot la lan gue populaire) était né, et le latin tout à fait mort, du jour où le peuple ne connut plus spontanément l'accent latin. C'est vers le onzième siècle que le sentiment de l'accentuation latine se perd définitivement. — Dès lors la création du français populaire est achevée : il n'entrera plus dans la langue d'autres mots que les mots savants. On les voit apparaître en grand nombre au quatorzième siècle ; Nicole Oresme traduit Aristote, Bercheure traduit Tite Live ; pour rendre en français les idées de l'antiquité, ils sont forcés de créer des mots nouveaux : ils transportent du latin au français une foule de mots sans changer leur physionomie originaire. Bercheure crée consulat, tribunitien, faction, magistrat, triomphe, etc.; Oresme,' aristocratie, altération, démocratie, tyrannie, monarchie, animositè, agonie, etc. Trop souvent ils forment ces mots contrairement à toutes les règles de formation et violent à chaque instant la grande loi de l'accent. Bercheure dit colonie au lieu de coîônia; Oresme agile -s-b au lieude âgilis, etc. Cette inondation de mots savantr ya croissant pendant le quinzième siècle, hrise toutes es digues et submerge la langue au seizième siècle. Je renvoie le lecteur à Y Histoire de la langue fran çaise l ; il verra comment cette invasion, brusquemen arrêtée par Malherbe, ne fit point de progrès au dix
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septième siècle ni au dix-huitième, mais reprit au dixneuvième avec une énergie nouvelle pour des causes multiples que nous avons étudiées.
Ces mots, qui sont comme une langue à part dans la langue, sont plus nombreux que les bons et vieux mots, et beaucoup d'entre eux ontiéjà passé des livres dans le langage commun.
Or, au point de vue de la science philologique, un idiome est d'autant plus beau qu'il est plus régulier, c'est-à-dire que les lois qui président à sa formation sont plus rigoureusement observées. Sur le fonds régulier et logique de la langue populaire, les mots savants, qui violent la loi de l'accent, sont des taches fâcheuses, des irrégularités regrettables ; ils détruisent la belle ordonnance, et l'harmonieuse analogie de l'ensemble. Non point qu'il faille rayer ces mots de notre dictionnaire : « il serait ridicule et puéril de vouloir revenir aujourd'hui sur un fait accompli, et de tenter de proscrire les mots d'origine savante qui violent la loi de l'accent; mais il est permis de regretter que leur introduction dans la langue ait troublé la netteté de son courant et détruit le bel organisme d'après lequel elle s'était construite 4. » — Aussi la langue du dix-septième siècle, qui contient moins de mots savants que la nôtre, est-elle, aux yeux du philologue, plus régulière, plus analogique, et partant plus belle que celle de 1867. En vertu du même principe, la langue du treizième siècle, qui en contient moins encore, est,