CHAPITRE IL
Gomme on l'a vu plus haut les consonnes se divisent en groupes naturels (Labiales, Dentales, Gutturales) qui correspondent chaeun à une partie de l'appareil vocal. La permutation des consonnes latines en consonnes françaises s'appuie sur deux principes.
1* C'est entre les consonnes de même organe qu'ont lieu les permutations : étant donné le groupe des Labiales p, b, v, f, c'est entre ces quatre consonnes de même organe que s'opéreront les permutations : ainsi le latin b deviendra en français b : ar&ra (ar&or), ou v: couver (cu&are), mais il ne deviendra jamais z, ou g par exemple.
2° Outre que les consonnes de l'alphabet ne se permutent pas au hasard mais sont réparties par groupes
flans le sein desquels -la permutation s'opère, il faut encore remarquer que dans le groupe lui-même, la permutation n'a pas lieu au hasard entre les lettres de ce groupe : — dans le groupe des Labiales p, b, vt f, il y a, comme nous l'avons vu au Tableau des consonnes (p. 101), deux fortes p, f,— deux faibles ou douces, 6, v. C'est de la forte à la douce que s'opère le passage. Ainsi, jamais le b latin ne devient p en français, et le contraire est fréquent.
Nous renverrons aux exemples rassemblés dans l'histoire des lettres françaises, autant que faire se pourra. A l'étude des lettres simples, nous adjoindrons celle des lettres composées (L R, M R, etc.) qui donnent lieu en français à d'intéressantes combinaisons.
Liquides (l, m, n, r).
L devient en français lf r, u. — Pour les exemples je renvoie le lecteur à chacune de ces trois lettres dam ['histoire des lettres françaises (p. 100, 103)..
TL devient il : sftu/a (seille), vètulus (vieil).
CL initial persiste en français : cïarus (clair). — CL fin al devient 'il: 5culus (œil), apicuJa(al)eille),auricuJa (oreille).
GL initial persiste en français, giadiolus (glaïeul).
GrL médian devient il: vigi/are (veiller), cat7ler (vieux français coailler, coagu/are), té#u/a (tui/e).
PL initial persiste :p/orare (/j/eurer). — PL final devient il: scopu/us (écuei/).
BL, FL subsistent toujours en français: ébulum (hièWe), in/Zare (eo/Zer).
M devient en français m, n, 6. — Pour les exemples, voyez ci-dessus, histoire des lettres françaises, p. 102, 106.
MN devient mm, m : fémina (femme), hôminem (homme), hominare (nommer), lamina (lame), domina (dame), examen (essai??i).
MT devient ï, nt,mt: dormifdrium (dortoir); cdmifem (comte); compufàre (conter), se?ni/ârium (seniier).
N devient en français n, r, L — Pour les exemples, voyez p. 101, 103.
NM devient m : anima (âme) , Hieronymus (Jérôme) .
KS deyient 5 : mansionern (maison), mensein (mois), f/isula(i/e, vieux français is/e),sponsus(épou#), constare (cous ter, puis conter).
B.N laisse toujours tomber n à la fin des mots : inférnum (enfer), turnum (four), cornu (cor).djurnum (jour), hibérnum (hiver), alburnuin (aubour), carnem (chair).
cf
R devient en français r, /. — Pour les exemples, voir. p. 103.
RS devient s : dorsum (dos), pérsica (pêc/ie, vieux fr. pesche), chêne (bas-latin quéreinus, vieux fr., chesne, caisne puis chêne*) .
A ces changements il faut en ajouter un autre fort important : je veux dire YintcrcalcUlon de lettres nouvelles entre deux liquides :
Les mots comme humais, ciimwlus, dans lesquels la pénultième brève tombait (voyez p. 75), devenait hûra- Zis, cumins, etc., les deux liquides (ml) se trouvaient alors en présence, et pour éviter ce cime désagréable, on intercala la lettre b, Ivûmlis devint hum-(b)-ley cûmlus devint com-(b)-le. — Voici ces intercaladons :
1° ML devient mbl : hûmi/is (humble), cumulus (comble), simulo (semble), insimuZ (ensemble).
2° MR devient ?nbr ; nûmerus (nombre), caméra (chambre), Cameràcum (Cambrai), cucûmerem (concombre).
3° LR devient Zdr : moudre, foudre, poudre, dans lesquels l'westun adoucissement de l, étaient en vieux français moldre (môlere), îoldre (fû%ur), poJdre (pû7-
1. Quercinus s'était de bonne, heure corrompu en casnus que l'on trouve, au sens dé quercus, dans une charte de -l'an 508. De ensuis est venu au onzième siècle le vieux français caisne, plus tard chesne.
verem), formes qui mieux que le français moderne montrent comment s'est opérée la permutation,.
4° NL devient ngl : spinu/a (épingle) .
5° NB. devient nàr ; pdnere (pondre), summdftere (semondre), gêner (gendre), téner (tendre), Portus- Véneris (Port- Ventres), Véneris-dies (vendredi), mfnor (moindre).
Dentales (t, d, #, s).
T devient en français t, d, s. Pour les exemples voir p. 109, 110.
Il disparaît, à la fin des mots, quand il se trouve en latin entre deux voyelles : gr&tum (gré), amâïum (aimé), minûZus (menu), virtùtein (vertu), acûZus (aigu), scûïum (écu), abbâtem (abbé). — Il disparaît aussi dans l'intérieur des mots : caZéna (vieux fr. chaîne, chaîne), ma/iirus (vieux fr. maùr, mûr), etc.. Je n'insiste point sur les faits de ce genre ; ils trouveront leur place an chapitre de la syncope des consonnes,
TR devient tantôt r : frâZrem (frère), ma£rem (mère), pa£rem (père), Mâîrona (Marne), — tantôt rr : vi^rum (verre), puJrére (pourrir), nuîritus (nourri), laJrdnem (larron), m ateriamen (merrain),maïriclârius (vieux fr. marreglier, aujourd'hui marguillier).
ST devient rarement s: angûsïia (angoisse), tesson (latin vulgaire * testônem diminutif de testa).
D devient eu français d, t. — Pour les exemples, voir p. 109.
DR devient r: ridere (rire), occidere (occire), cathedra (chaire), crec/ere (croire), quadragésima (carême, vieux fr. caraesme)..
DJ, DV laissent tomber la dentale : ac//uxtâre (ajouter), acfoenire (avenir).
ND devient nt : subinde (souvewO, pente, ponte, tonte, etc..
S devient 5, e, t, z : pour les exemples, voir ci-dessus Si. 109, 111.
SR se change en tr, en passant dans notre langue : eréscere (croî/re), pàscere (paître), eogndscere (connaître), *éssere (être. Sur ce verbe, voyez livre II, au chapitre des verbes auxiliaires) .
ST, SP, SG initiaux deviennent est, esp, esc : sZare (ester), scribere (écrire), spernre (espérer). Je ne fais que mentionner ce fait, il trouvera sa place au chapitre de V Addition des Lettres, p. 133.
X devient ss ; eœâgiuni (essai), errâmen (essaim), lajcâre (laisser), aajilla (aisselle), co#a (cuisse), issu participe passé de issir (eaare).
Gutturales (c, ch, ch, q, g,j, h)
C doux devient en français ç, s, z, x. — C dur devient c, ch, g, i. — Pour les exemples, voir p. 9i, et 110, 114.
G entre deux voyelles tombe à la fin des mots : fdcum (feu), ldcum (lieu), jdcum (.jeu), paûcum (peu), Aucum (Eu), Saviniacum (Savigny1).
CL, déjà traité page 123.
GT, déjà traité page 95.
Voyez cï-û*essus au c dur.
A. Profitons de cet exemple, pour dire quelques mots sur la formation d'un grand nombre de noms de lieux.
La particule celtique «A-, que les Romains latinisèrent en acum, marquait la possession. Pour désigner la propriété d'Albinus, ou celle de Sabinus, les Gallo-Romains disaient: Albi/n-acum, Sabini-acum. "ette finale devint en fiançais ac au Midi, ac, é, y, au Nord. Sabir. diacum est au Midi Savignac, — au Nord Savenay, Sevigné, Savigny ; — Albiniacum devint Aubignac, Àubenay, Aubigné, Aubigny.
La finale e semble dominer particulièrement dans l'Ouest (Vitre, Aubigny, Sévigne, Mar ligne, etc.); — la finale^ au centre de la France : Vitvj, Aubignj, Savignj, Marlignj; — la finale «y en Champagne, et dans l'Est (Avenaj, Savenaj, Marlenaj). Mais ces «Jélimitaiions sont fort indécises, et l'on se tromperait en leur assignant une rigueur qu'elles ne comportent pas.
G devient en français g, j, i. — Pour les exemple?, voir p. 111, 114.
GM devient m : pigmentum (piment), phlegma (flemme).
GN devient n : mali^num (malin), benf^num (bénin).,
GD se change en d : sinara^da (émeraude).
Voir p. 111.
Voir p. 117.
Cette lettre tombe souvent au commencement des mots : /iabére (avoir), homo (on), Ziora (or), /idrdeum (orge), oui (vieux fr. oïl, latin /io[c]-illud).
Labiales {p, b,f, ph, r).
P devient en français p, b, v. — Pour les exemples, voir p. 106,108.
Ps, Pt, Pn initiaux : ce son est étranger à notre langue qui a converii ps, pt, pn en s, t, n : pJisana (/isme), pneuma (neume), psalmus (vieux fr. saurne)
Les mots qui reproduisent ces sons dans leur intégrité, psaume, psallette, etc., sont tout modernes.
PT se change au milieu des mots en t, d : captivas (chétiî), àeiûpta. (déroute), Tupta. (route), scripteis (écrit), adcapZare (acheter), male-apZus (malacte) *j *grupja (groZte2). Les mots apte, captif, crypte, rupture, etc., sont modernes.
B devient en français b,v. — Pour les exemples, voir p. 106-108.
BT, BS, BJ, BM perdent la consonne b en passant en français, et deviennent d, t — s — j — m : cû&iZus (coude), àûbitum (doute), défrùuro. (dette), sutyectum (sujeJ), su6??iissum (soumis).
BR devient ur : aôrotdnum (cmrone), fâôrica (vieux fr. faurge—îorge),
F, Ph
Voir p. 107.
V devient en français v, f, 6, g. — Pour les exemples, voir p. 106-108.
i. Aptus donna en vieux français ate, en provençal ade; ate, adef ont au douzième siècle le sens de bien portant, et mal-ade (maie» aptus) celui de mal portant.
2. Crypta était devenu crupta dans le latin vulgaire dès le sixième siècle ; et nous trouvons ce mot dans un texte latin de 88 7sous la forme grupta qui a donné le mot grotte.