DECLINAISON
Substantif.
Nous examinerons successivement dans les substantifs le cas, le genre, le nombre,
S i. Cas.
Des six cas de la déclinaison latine, un seul, le nominatif, marquait le sujet, les cinq autres indiquaient le régime. Si nous considérons le latin d'un côté, le français de l'autre, nous voyons que" les six cas de la langue mère se sont réduits à un seul dans la langue dérivée. Gomment ce fait s'est-il produit? Les six cas ont-ils toujours existé en latin, ou bien le français n'a-t-il jamais eu plus d'un cas? C'est encore l'histoire de la langue qui va nous fournir l'explication de ce phénomène.
. j"La tendaûce à simplifier et à réduire le nombre de.$ I cas, se fit sentir de bonne heure dans la langue latine y vulgaire ; les cas exprimaient des nuances de la pensé-* trop délicates et trop subtiles pour que l'esprit grossier des Barbares pût se complaire dans ces fines distinctions. Incapables de manier cette machine savante et compliquée de la dédinaison latine, ils en fabriquaient une à leur usage, simplifiant les ressorts et réduisant le nombre des effets, quittes à reproduire plus souvent le mêmej] ainsi, les Romains distinguaient par des désinences casuelles le lieu où l'on se trouve du lieu où l'on va : vcniunl ad domiim, sunt in domo. Impuissants à saisir ces nuances délicates, ils ne voyaient point l'utilité de cette distinction, et disaient indifféremment : sum in âomum, eo ad rivum> etc.
Aussi, dès le cinquième siècle, bien avant l'apparition des premiers écrits en langue française, le latin vulgaire réduisit le nombre des cas à deux : le nominatif, pour indiquer le sujet; pour indiquer le régime, il choisit comme type l'accusatif qui revenait le plus fréquemment dans le discours1. Dès lors la déclinaison latine fut ainsi constituée : un cas-sujet muru-s, un cas-régime muru-m. •
La langue française n'est que le produit du lent développement de la langue vulgaire romaine, et la grammaire française, qui n'est à l'origine que la continuation de la grammaire latine, hérita de ce système
\. Ce fait a été rigoureusement établi par M. Paul Meyer, en -1860, dans une Thèse de l'École des Charles, et d'après l'élude des telles latins aux temps mérovingiens.
et posséda dès sa naissance une déclinaison parfaitement régulière, cas -sujet murs (murits), cas - régime mur (murwm). On disait donc ce murs est haut; j'ai construit un mur1.
C'est précisément cette déclinaison à deux cas qui constitue la différence essentielle de l'ancien français et du français moderne. Cette déclinaison disparut au quatorzième siècle (comme nous l'expliquerons plus loin), non sans laisser dans la langue moderne maints débris, qui nous apparaissent comme autant d'exceptions insolubles, et qui trouvent leur explication et leur raison historique dans la connaissance de l'ancienne déclinaison française.
Les paradigmes de cette déclinaison sont au nombre de trois, correspondant aux trois déclinaisons latines :
SINGULIER
rôsa , mûru-s — murs pdstor — pâtre 2
rôsam mûru-m — mur pastôrem — pasteur
PLURIEL
rôsa . mûri -— mur pastores — pasteurs
rôsas mûros — murs pastores— pasteurs
\ . On voit immédiatement la conséquence de celts distinction de6 cas; du moment que c'est la forme du mot (comme en latin), — et non plus sa position (comme en français moderne), qui donne le aens de la phrase, les inversions étaient possibles. Aussi sont-elles iréquentes dans l'ancien " français. On disait indifféremment le rois conduit le cheval (caballw/n conduit rex), ou comme en latin: le cheval conduit le rois. Grâce à Vs désinentielle qui est la marque du sujet rois (rex) , il n'y a point d'ambiguïté possible.
2. Pdtre, s'écrivait en vieux français pastre. Pastre et pasteur n'étaient point en vieux français, deux mots distincts, mais bien les deux cas d'un inèiiie mot.
On disait au sujet : la rose est belle, le murs est liaut, le faire est venu; au régime, j'ai vu la rose, le mur, k pasteur, etc....1
A l'inspection des trois paradigmes, on est frappé de ce fait : d'une part que l'accent latin est toujours respecté, et' de l'autre que (sauf un cas) le français prend s partout où le latin le met, en un mot que la déclinaison française repose sur les lois naturelles de/ la dérivation. ■ /
Entre le latin qui est synthétique, et le français moderne qui est analytique nous trouvons un état intermédiaire, une demi-synthèse. C'est la déclinaison du vieux français, qui marque un temps d'arrêt dans cette marche de la synthèse vers l'analyse 2. Mais ce système était encore trop compliqué pour les esprits du treizième siècle : de même que les Barbares avaient réduit
1. Dans tous ces exemples de notre ancienne langue il fallait écrire li murs et non le mur, li étant le nominatif singulier et le l'accusatif, comme on le verra tout à l'heure au chapitre de l'article ; mais voulant conduire le lecteur du connu à l'inconnu, nous nous sommes abstenus.
2. Ravnouard qui a retrouvé en 4 8H Ws lois de la déclinaison Française, leur donna le nom de règle de Fs, à cause de Vs quimarque fréquemment le sujet. Cette découverte est un des plus grands services qui aient été rendus à l'étude de notre ancien idiome, el à l'histoire de notre langue. « Sans celle cief, dit très-justemenl M. Liltré, tout paraît exception ou barbarie ; avec cette clef on dé' rouvre un système écourté sans doute, si on le compare an latin, mais régulier et élégant. » On discute beaucoup l'utilité et le rigoureux emploi de cette règle de Vs pendant la durée du moyen âge: son utilité pratique est restreinte, elle a été violée pius d'une fois; mais c'est son existence (beaucoup plus que son utilité), qui constitue un fait du plus haut intérêt, car elle nous permet de constater la transition du latin au français, et comme une halte dans la marche de la synthèse vers l'analyse.
à deux les six cas de la déclinaison latine, le treizième siècle imagina qu'il était beaucoup plus régulier de réduire à une seule ces trois déclinaisons françaises. On prit comme type la deuxième déclinaison, parce qu'elle était la plus fréquemment employée, et on appliqua aux deux autres les règles de celle-ci. Or la caractéristique de cette déclinaison était un s au cassujet du singulier : murs (murus). On dit alors contrairement au génie de la langue française, et aux lois de la dérivation latine : le pastres, comme on disait le murs. On violait ainsi les règles de la dérivation, car en latin pâstor n'a point d's au cas-sujet, et n'en a pas besoin, puisqu'il se distingue de l'accusatif pastôrem par la place de l'accent tonique. Cette 'adjonction d'un s au nominatif de tous les mots comme pastor, qui ont une double forme en français (pastre, pasteur), semblait simplifier la flexion des noms, elle la compliqua au contraire, et c'est cette erreur qui a détruit le système de la déclinaison française. Car c'était fonder notre déclinaison sur un fait purement artificiel et arbitraire, l'adjonction d'un s, tandis qu'elle reposait auparavant sur les lois naturelles de la dérivation. On voit que dans sa première- période (neuvième-douzième siècle) la déclinaison française repose sur l'étymologie ; et dans la deuxième (douzième- quatorzième siècle), sur l'analogie: la première est naturelle, la seconde artificielle; la première était faite avec l'oreille, la seconde avec les yeux.
La déclinaison française de la première époque, nous venons de le voir, était naturelle, basée sur i'éty-
mologie, et les lois de la dérivation, mais précisément à cause de cela, elle était particulièrement fragile, « puisqu'elle n'avait que des règles de seconde main, c'est-à-dire des relations avec la forme et l'accentuation latines et qu'elle n'avait point de soutien et de garantie dans l'enchaînement même de sa propre langue1. » Aussi la déclinaison française était-elle promptement condamnée à périr et la malencontreuse réforme qui consista à unifier les trois déclinaisons en soumettant les faits particuliers au fait le plus général ne réussit point à la sauver de la ruine. Rejetée par le peuple, dès le treizième siècle, constamment violée à la même époque par les lettrés, la déclinaison française achève de se décomposer au quatorzième siècle. Elle disparaît, et la distinction d'un cas sujet et d'un cas régime est abandonnée ; on se borne désormais à n'employer qu'un seul cas pour chaque nombre. Mais lequel des deux subsista? Ce fut le cas régime (falcônem- faucon); il était ordinairement plus allongé et plus consistant que le sujet, et revenait plus fréquemment que lui dans le discours. Dès lors le cas sujet disparut (fâlco, en vieux fr. fauc) : la déclinaison moderne était créée.
Cette adoption du cas régime comme type du substantif latin, eut une conséquence curieuse pour la formation des nombres. Dans le paradigme,
SINGULIER. PLURIEL
murus — mur-s mûri — mur
murum — mur muros — mur-s
I M. Littré.
le cas régime était pour le singulier, murt pour le pluriel murs. Au quatorzième siècle, la nouvelle déclinaison prenant le cas régime pour type, il en résulta que Y s du cas régime muros (murs), devenait pour la langue française la marque du pluriel, et que l'absence d's au cas régime mur (murum), était déclarée la marque du singulier.
Si l'on avait au contraire adopté, comme type, le cas sujet, et abandonné le cas régime, on aurait eu murs (murus), au singulier, au pluriel mur (mûri), et Ys qui est aujourd'hui la marque du pluriel, fût devenu dès lors la marque du singulier.
Du jour où la présence de Y s final cesse d'être le caractère propre des cas pour devenir la marque distinctive des nombres, la déclinaison française du moyen âge avait disparu ; le quinzième siècle l'ignora complètement, et lorsqu'au temps de Louis XI, Villon essaye, dans une ballade, d'imiter le langage du treizième siècle, il néglige d'observer cette règle de Fsque nous avons retrouvée; dès lors son imitation manque du cachet distinctif du moyen âge. Il est piquant de voir relever, au dix-neuvième siècle, les fautes commises par un écrivain qui tentait d'écrire au quinzième siècle un pastiche du treizième.
La déclinaison à deux cas étant, comme on l'a vu, le caractère distinctif et fondamental de l'ancien français, cette perte des cas est ce quia le plus rapidement et le plus sûrement vieilli la langue antérieure au qua-
torzièine siècle, et établi entre les deux ères de notre idiome le vieux français et le français moderne, une démarcation bien plus profonde qu'il en existe en italien et en espagnol, entre le langage du treizième siècle et celui du dix-neuvième.
Il subsista cependant de l'ancienne déclinaison française quelques vestiges importants, qui nous apparaissent aujourd'hui comme des anomalies inexplicables, et dont l'histoire de la langue française peut fournir seule la solution. Avant d'aborder l'étude des genres, reprenons une à une l'étude des déclinaisons de l'ancien français, pour rechercher les traces qu'elles ont laissées dans le français moderne.
1° Deuxième déclinaison. Nous avons supprimé le cassujet, et conservé le cas-régime (rawr-murum, serf-servum, etc.). Cependant il nous est resté quelques débris du cas-sujet dans les neuf mots suivants : fils (filins), fonds (fundus), lacs (îaqueus), legs (legatus), lis (liiius), le;; (latus)1, puits (puteus), rets(retis),queu# (coquus), qui dans l'ancien français, étaient au cas-régime : Ht (filiurM, fond (fundum), lac (laqueum), leg (legatum), li (lilium), lé (latum), puit (puteum), ret (retem), queu (coquniii). On vou qu'ici c'est le cas-régime qui a disparu, et le sujet qui a persisté2.
4. stjr, z, sont équivalents en vieux français, comme signes orihographiques ; ainsi voix(vax) s'écrivait indifféremment voix, vols, voiz. Une trace de cet usa^e est restée dans nez (nasus) , lez (latu-y), et *dans les pluriels en x [cailloux, feux, maux) qui en vieux français e'écrivaient aussi bien avec s qu'avec x.
2. Il en est de même dans quelques noms propres, Charles (Carolus). kouw {Ludovicus), Vervin* {Ferbinus), Orléans [Aurelianus) } etc....
C'est aussi par l'histoire de la seconde déclinaison qu'on peut expliquer la formation du pluriel en aux : mal, maux ; cheval, chevaux, etc..
Le paradigme de la seconde déclinaison était au treizième siècle :
SINGULIER. PLURIEL
mais (malus) mal (mali)
mal (malum) mais (maios)
Or l s'adoucissant en u quand il est suivi dune consonne (pattme-palma, au&e-alba, sauf-salvus), — mais devint maus :
SINGULIER. PLURIEL
maus (malus) mal (mali)
mal (malum) maus (malos)
Quand le quatorzième siècle détruisit la déclinaison en abandonnant les cas-sujets pour ne conserver que le régime, on eut alors au singulier mal (malum), au pluriel maus oumaux (malos). De même pour chevaux, travaux, baux, etc....
2°. Troisième déclinaison. — En latin, l'accent se déplace (dans cette déclinaison) quand le mot passe du nominatif aux cas obliques, pâstor-pastôrem. li en résulta, nous l'avons vu, pour la troisième déclinaison française, une double forme : l'une pdstn (pastor) au cas sujet, l'autre pasteur (pasEdrem) au cas régime. Là, comme dans la deuxième déclinaison, c'est le cas régime qui l'emporta au quatorzième siècle : on peut s'en convaincre en jetant les yeux
sur ce paradigme de l'ancienne déclinaison française :
âbbas — abbe, abbâtem — abbé
fâlco — fauc, falcônem — faucon
hitro — lerre, latrônem — larron
sérpens *— serpe, serpentera — serpent
in fans — enfe, infântem — enfant, etc.
Les sujets abbe, fauc, lerre, serpe, enfe on disparu, les régimes, abbé, faucon, larron, servent, enfant ont persisté.
Dans quelques mots très-peu nombreux, c'est au contraire le régime qui a disparu :
sôror — sœur, sorôrem — seror
pictor — peintre, pictôrem — painteur
antecéssor — ancêtre, antecessàrem — ancesseur tradîlor — traître fv.fr. traître), traditôrem — traïteur
Dans beaucoup d'autres mots, les deux formes, sujet et régime, ont subsisté parallèlement, mais au lieu de rester les deux cas d'un même mot, elles devinrent des mots différents, — tels sont :
cântor — chantre, cantôrem — chanteur
pdstor — pâtre, pastôrem — pasteur
senior — sire (v. fr. sinre), seniorem — seigneur '
4. Le génilif latin a laissé quelques traces dans l'ancien français. Il est inutile de citer ces formes, puisque le français moderne les a rejetées à l'exception toutefois de leur (illôrum), et chandeleur (candelàrum [festa].)
tv $2. Genres.
Des trois genres que possédait la langue latine, le français n'adopta que le masculin et le féminin. Le neutre disparut, et on ne peut qu'en approuver la suppression, car la langue latine avait tout à fait perdu le sentiment des raisons qui à l'origine avaient donné à tel objet plutôt le neutre que le masculin, et le baslatin en réunissant celui-ci à celui-là, préparait cette simplification du langage, que les langues romanes ont adoptée. Le neutre n'est utile que là, où, comme dans l'anglais, il appartient exclusivement à ce qui n'est ni mâle, ni femelle.
Cette suppression du neutre qui remonte à une époque fort ancienne, et bien antérieure à l'invasion des Barbares, s'est opérée de deux façons:
1° Les substantifs neutres ont été réunis au masculin. On trouve dans Plaute dorsus, œvus, collas, gutturem, cubitus, etc.; dans les inscriptions antérieures au quatrième siècle , brachius , monumentus , collegius , fatus, rnetallus, etc.; dans la Lex salica : animalem, retem , membrus, vestigius , precius , folius , palatins, templus, tectus, stabulus, judicius, placitus, etc.. Il est d'ailleurs inutile de multiplier les preuves de ce fait, qu'un rhéteur de l'Empire, Gurius Fortunatianus, avait déjà observé, et qu'il nous a transmis en ces termes : « Romani vernacula plurima et neutra multa masculino génère
potius enuntiant, ut hune theatrum, et hune prodigium1. »
2° Les substantifs neutres se fondirent dans les noms féminins, le pluriel neutre en a {pecora) ayant été pris (par suite d'une erreur étrange) pour un nominatif singulier de la première déclinaison. On trouve dans des textes du cinquième siècle des accusatifs tels que pecoras, per g amenant, pecoram, veslimentas, etc....
Notons maintenant quelques particularités de l'ancienne langue qui nous aideront à expliquer les anomalies telles qu'amour, orgue, hymne, délices (véritables inconséquences grammaticales).
Tous les noms abstraits en or qui étaient masculins en latin devinrent féminins en passant en français : dolôrem-àouleur , errôrem- erreur , calôrein-chûeur , amôrem- amour. Ce féminin en contradiction avec le latin, chagrina les latinistes du seizième siècle; aimant mieux parler latin que français, ils essayèrent de rendre le masculin à tous ces noms et de dire le douleur, le chaleur. Cette tentative eut tout l'insuccès qu'elle méritait; cependant honneur et labeur en sont restés masculins, et c'est depuis lors qu 'amour a les deux genres2.
Hymne était originairement masculin, et le genre féminin qu'on lui attribue en parlant des hymnes d'église n'a rien qui se justifie soit dans l'étymologie, soit dans l'histoire du mot.
\. P. Meyer. Etude sw Vhist. de la langue française, p. Z\ , 32; Litiré, p. 4 06.