‹ Grammaire historique de la langue française;Chapitre 74 sur 181 · Liltré, I · texte numérisé non relu

Liltré, I

Quant au mot gens, il est proprement féminin, et l'idée qu'il exprime (hommes, individus) est du genre masculin; de là une lutte qui a amené ce mot à posséder les deux genres. Mais on peut dire en général que ces distinctions de mots masculins par devant, féminins par derrière (automne, gens, etc.), de mots masculins au singulier, féminins au pluriel (amour , orgue, délices, etc..) ne sont que des barbarismes et des subtilités oiseuses inventées par les grammairiens, et que rien ne corjirme dans l'histoire de la langue.

$ 3. Nombres.

Le français, comme le latin, et le grec éolien *, n'a que deux nombres : le singulier et le pluriel, — celui-ci distingué du premierpar l'adjonction d'uns. Pourquoi cet s ? « Quand on considère le français moderne en soi, et sans se reporter à ses origines, il est impossible de comprendre pourquoi il a choisi cette lettre à l'effet de marquer la pluralité dans les noms. C'est, ce semble, quelque chose d'arbitraire: toute autre lettre aurait aussi bien* convenu à un pareil office; et l'on serait tenté de voir dans ce choix une convention des grammairiens qui s'entendirent pour établir ainsi une distinction entre le singulier et le pluriel; distinction destinée aux yeux, et nulle pour l'oreille, puisque dans la plupart des cas cette s ne sonne pas. Pourtant il n'en est rien ; et elle

1 . Le dialecte éolien ne connaissait point l'usage dn duel, à la différence des trois autres dialectes de la langue grecque.

asa raison d'être.... Pour la justifier, il faut sortir du

français moderne, et entrer dans le français ancien1.

Là, nous trouvons, avant le quatorzième siècle, une

déclinaison à deuxcas :

singulier : murs (murus) — mur (murum) pluriel : mur (mûri) — murs (muros)

Au quatorzième siècle on supprime, dans chaque nombre, le cas-sujet pour ne garder que le régime (mwr-murum, rawrs-muros); le type du singulier étant mur (murum), celui du pluriel murs (muros), Y s devint le signe caractéristique et la marque du pluriel. Si l'on avait au contraire pris pour type le cas-sujet, et abandonné le cas-régime, on aurait eu alors au singulier : murs (murus), au pluriel : mur (mûri) , et Y s qui est aujourd'hui la marque du pluriel fût devenu la marque du singulier.

Certains substantifs tels que vitrum, glacies, etc., qui n'avaient point de pluriel en latin, l'ont en français : verres, glaces, etc.... D'autres, qui n'avaient point de singulier en latin, ont en français les deux nombres : menace (minacise), noce (nuptiœ), relique (reliquiae), gésier (gigeria), arme (arma), geste (gesta) etc....

D'autres enfin qui possédaient en latin les deux d ombres n'ont plus que le pluriel en français : mœurs (mores), ancêtres (antecéssor), gens (gens). Jusqu'au dix-septième siècle gens et ancêtres eurent un singulier, témoin ces vers de Malherbe :

Oh! combien lors aura de veuves La gent qui porte le turban.

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