LES NASALES
317. On avait en latin au moins trois consonnes nasales différentes: la labiale [m], dans magis, rumpo, arma; la dentale [n], dans ni dus, dignus, canto, orno; la palatale [q], dans an guis, unquam, sa net us. Le français moderne n’a conservé que les deux premières, qui s’articulent ordinairement avec vibration de la glotte: mari, armer, nid, orner; mais elles existent aussi à l’état soufflé: knout, chenil, asthme ( Manuel phonétique, §§ 39 et 44). La nasale palatale postérieure [q], qui n’existait qu’à l’intérieur des mots et devant une consonne palatale, a disparu, et depuis longtemps, dans le Nord de la Gaule, où elle a été absorbée par la voyelle précédente, qu’elle a nasalisée (§ 209). D’un autre côté, il s’est développé en français une nouvelle nasale palatale qui se forme plus avant dans la bouche (nasale palatale antérieure), et qu’on appelle n mouillé [p] : agneau [apo], vigne [vip], gnaf [pal] (§§ 333—336).
Remahque. La nasale palatale [rfl vit encore dans le Midi où elle s’emploie dans des mots comme lengo, langousto; à la finale, elle est propre au gascon: can, chien; pouzoun, poison ( Annales du Midi , VII, 337). Elle existe aussi en portugais: branco, frango, et en andalou, où tout [n] final se change en [ifl: tan > [taiq], un > [urfl, etc.
318. Les nasales s’étaient amuïes en latin dans certains cas :
1 0 M final en syllabe atone avait déjà dans la période classique un son très sourd. »M obscurum in extremitate dictionum sonat«, dit Priscien, et on sait que, dans la versification, un m final n’empêchait pas l’élision: needum etiam > necd’ etiam (phénomène appelé »ecthlipsis«). Il était absolument
muet dans la prononciation du peuple qui disait se pie, do- 1 o r e , canle, rosa, s c r i b a , c a nia ba, m u r o , a m a t o , pour sep te m, dolorem, cantem, rosam, sc ri bam, c a n t a b a m , ni u r u m , a ni a t u ni , etc. Toutes les formes françaises, comme celles des autres langues romanes, reposent sur des formes sans m.
('AS isolé. La nasale finale ne s’amuït pas dans quelques monosyllabes où elle est précédée d’une voyelle tonique: rem > rien, m(e)um > mon, t(u)um > ton, s(u)um > son; on a pourtant jam > ja, m(e)am > ma, t(u)am > ta, s(u)am > sa, q u e m > que, s u m > suis.
Mors savants. Dans ces mots, qui accentuent la dernière syllabe (§ 140), la nasale subsiste, et -uni devient -on ou, dans des mots plus modernes, -um [om]: Dictum > dicton, factum > facton, maintenant factum [faktom]; Voltaire emploie encore la rime chanson : factum. Factotum > factoton. maintenant factotum. Matrimonium > matrimonion (Molière, Dép. amoureux, v. 625). Rogatum > rogaton. Totum > toton. Di tu me n > béton. A m o m u m > amomon (Rabelais, I, Prol.; fr. mod. amome). — Album, décorum, laudanum, pensum, rectum. Te Deum, etc.
2° N final disparaît comme m: on disait en gallo-roman nome, le va me, ex a me au lieu de nom en, leva m en, examen. Le monosyllabe non a gardé son /i quand il était accentué, non; employé comme atone, il s’est affaibli en nen, ne (§ 224).
6° NS. Dans ce groupe, la nasale est tombée à une époque très reculée; mais cette chute est rarement indiquée dans la langue classique littéraire (vesica à côté de vensïca, etc.); dans la plupart des cas, la tradition orthographique conserve n; on continue à écrire pensare, m en s is, spo n sa, in sula, quoiqu’on prononce pesare, mesis, sposa, isula, etc. Comp. a nsa, non a sa (App. Probi, n° 76; cf. n° 152). Voir plus loin ^ 330,5.