‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 2 sur 294 · P H E FA CE · texte numérisé non relu

P H E FA CE

C’était par un beau jour d’été de 1897. Je me trouvais à Cerisy-la-Salle chez Gaston Paris; nous causions dans sa vaste salle de travail qui se trouvait au rez-de-chaussée du vieux château normand où il passait ses vacances. Je lui exposais le projet qui m’occupait depuis quelque temps, celui de publier une grammaire historique de la langue française: je rêvais une grammaire qui donnât un aperçu historique de l’ensemble des phases qu’ a parcourues l’évolution de la langue depuis ses origines représentées par les plus vieux textes jusqu’à sa forme la plus moderne représentée par la langue parlée à l’heure actuelle.

Je lui expliquais aussi qu’en étudiant la phonétique et la morphologie, je ne m’arrêterais pas à la forme extérieure des mots, comme c’était la coutume alors, et que je remplacerais l’orthographe officielle par une transcription strictement phonétique partout où cela serait nécessaire pour donner une idée nette du résultat réel du développement linguistique. Ainsi l’orthographe officielle nous fait croire que, par exemple, le féminin des adjectifs se forme par l’addition d’un e, tandis que la transcription phonétique nous montre clairement que, dans la plupart des cas, la forme féminine se distingue de la masculine par l’addition d’une consonne (II3, § 447), ce qui donne au français une place particulière parmi les langues romanes.

Je finissais mon exposé en ajoutant que j’essayerais de donner à ma grammaire un caractère éminemment pédagogique ; je voulais créer un ouvrage dans lequel les romanistes débutants pussent trouver un guide clair et pratique et qui, grâce à un appareil bibliographique détaillé, pût aussi servir de base aux cours et exercices des professeurs d’Universités.

Gaston Paris, qui était pour moi non seulement le maître vénéré et admiré, mais aussi un ami paternel, m’écoulait avec sa bienveillance ordinaire. Après avoir discuté avec moi quelques questions générales, et critiqué plusieurs détails de mon exposé, il m’encouragea à continuer mon travail, dont la réalisation, selon lui, servirait à combler une lacune. Pourtant il doutait fort qu’il me fût possible de me contenter de trois volumes, comme je le croyais alors. Il eut raison. J’avais besoin de six volumes.

L’encouragement de Gaston Paris fut pour moi un grand appui moral. Rentré chez moi, je me mis tout de suite au travail. A la fin de 1899, je réussis à publier le premier volume de ma grammaire; il fut vite épuisé et j’en ai pu donner plus tard deux éditions nouvelles, augmentées et améliorées. Le deuxième volume suivit de près le premier, mais les volumes restants de l’ouvrage ont subi des retards notables que je suis le premier à regretter. Cependant ces retards étaient dus à des causes qui ne dépendaient pas de ma volonté. En 1905, je fus attaqué par une grave maladie d’yeux qui me condamna assez longtemps à l’inactivité et qui finit par me priver complètement de la vue. En moins d’un an, je fus réduit à travailler à l’aide des yeux d’un lecteur et d’un secrétaire. Ce brusque changement des conditions de ma vie me paralysa au commencement tout à fait; mais l’horreur toujours croissante d’une vie inactive et inutile me fit reprendre courage. Where there is a will there is a wciy, comme disent les Anglais, et peu à peu je réussis à me créer, après beaucoup d’essais, une nouvelle méthode de travail.

C’est dans ces conditions difficiles que j’ai publié les quatre volumes suivants de ma grammaire et les nouvelles éditions des deux premiers volumes. J’ajoute encore que la grande guerre m’a si fortement impressionné que pendant longtemps il m’a été impossible de me livrer à des travaux scientifiques.

En publiant aujourd’hui le sixième et dernier volume de ma Grammaire historique de la Langue française, je sens une vive satisfaction d’avoir pu vaincre les grosses difficultés de différente nature que j’ai rencontrées sur ma route, et je suis plein de reconnaissance envers les nombreux collègues

et amis, professeurs et étudiants, étrangers et compatriotes, qui m’ont aidé à les surmonter, soit par leur collaboration souvent offerte spontanément, soit par leurs encouragements et leurs conseils.

Cette amabilité désintéressée envers moi et mon livre m’a vivement touché, et j’y vois une preuve heureuse de la bonne confraternité internationale qui règne dans le monde des romanistes.

Je suis heureux d’avoir mené à lin mon ouvrage, fruit des efforts de beaucoup d’années; j’espère que cet ouvrage, dédié à la mémoire de Gaston Paris, ne montre pas trop de traces des conditions dans lesquelles j’ai dû travailler et qui m’ont empêché de faire des recherches personnelles dans les bibliothèques. Avec tous ses défauts, il témoignera en tout cas de mon admiration pour la belle parleüre françoise, qui a joué un rôle si éminent dans le développement de la civilisation européenne, on pourrait même dire mondiale, et, s’il pouvait communiquer ce sentiment à mes lecteurs, j’aurais atteint au moins un des buts que je me suis proposés . . . .*)

Copenhague, septembre 1930.

Kr. N.

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