‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 20 sur 294 · SORT GÉNÉRAL DES VOYELLES · texte numérisé non relu

SORT GÉNÉRAL DES VOYELLES

143. Le sort des voyelles dépend en première ligne de l’accent d’intensité (§ 135). On appuie plus ou moins fortement sur les voyelles accentuées, tandis qu’on glisse rapidement sur les atones; il suit de là que les premières se conservent, tandis que les dernières sont sujettes à s’affaiblir et à disparaître. Des trois e de debere, le premier porte l’accent secondaire, le deuxième l’accent principal, et le troisième est atone; aussi leur développement a-t-il été tout différent, comme le montre la vieille forme française deveir.

144. L’accent principal divise les polysyllabes, pour ainsi dire, en deux parties: une partie post-tonique et une partie protonique.

1° La partie post-tonique d’un mot se compose d’une seule syllabe, comme dans h a b é , r e, 1 i b e r â r e, civitâ|tem, ou de deux, comme dans cr é ; d er e, plâ|tanum, parâjbola, h 6 jminem. Les atones post-toniques peuvent ainsi figurer dans une syllabe finale ou dans une syllabe pénultième.

2° La partie protonique d’un mot se compose d’une seule syllabe comme dans dorjmfre; ou de deux, comme dans dormi tôrium; rarement de trois, comme dans as per i tâte m. La première syllabe de la partie protonique est toujours frappée d’un accent secondaire. La syllabe protonique non initiale et qui précède immédiatement la tonique, s’appelle la contrefinale; elle est toujours atone.

145. Les deux parties du mot subissent un développement en partie égal (loi de Darmesteter). Dans civitatem, les

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deux voyelles atones, celle de la finale et celle de la contrefinale, s’amuïssent, tandis que les deux voyelles accentuées restent (civ’tat’), tout en suivant un développement différent. Sous la force de l’ictus, la voyelle principale peut subir de nombreux changements, auxquels ne participe jamais la voyelle initiale, qui, ordinairement, reste intacte ou s’affaiblit en un e féminin: ’civitâtem > civ’tat’ ? cité; radicfna > rad’cina > racine; cornicula > corneille. Nous diviserons donc, dans l’exposé historique suivant, les voyelles latines en deux grands groupes, qu’il faut examiner à part: d’abord, les voyelles qui ordinairement demeurent (celles qui figurent à la syllabe principale ou à l’initiale); ensuite, les voyelles qui ordinairement tombent (celles qui figurent à la finale, à la contrefinale ou à' la pénultième).

146. La chute des voyelles atones est un phénomène de la plus grande importance pour le développement du gallo-roman.

1° Par la chute de la pénultième (§ 258), les proparoxytons disparaissent: on dit cal do, ver de, tabla, asno, maslo, p erdr e, etc., pour c a 1 i d u m, v i r i d e m, tabulam, asinum, masculum, perdere, etc., et l’on n’a plus en gallo-roman que des paroxytons et des oxytons (sur quelques proparoxytons conservés, voir § 259).

2° Par la chute de la finale (§ 248), la plupart des paroxytons qui ne se terminent pas en a, se changent en oxytons: on dit amor, portar, veder, audir, caval, talent, mur, m a n, etc. pour amorem, porlare, videre, a u d i re, ca b a 1lum, ta lent uni, murum, manum, etc. Tous les mots en a tels que terra, rosa, vagin a, eantaba(m) restent paroxytons.

147. Le sort des voyelles dépend aussi des consonnes ou voyelles environnantes (§ 114); comp. partem > part; pâtre m > père; paria > paire: panem > pain; clavem > clef; cl a vu m > clou, etc. Nous examinerons en détail l’influence exercée par les palatales (§§ 190 — 208), les nasales (§§ 209— 232), les labiales (§§ 233—235), les latérales (§§ 236—243) et les vibrantes (§§ 244 — 247). Quelle que soit la nature des pho-

nèmes environnants, il y a un fait important dont il faut toujours tenir compte, à savoir, si la voyelle est entravée ou libre.

148. La voyelle est entravée quand elle se trouve en syllabe fermée, c.-à-d. quand elle est suivie de deux ou de plusieurs consonnes (pour les exceptions, voir § 149). L’entrave peut être primitive (entrave latine), comme dans partem, dormit, f u s t e m, a 1 1 u m, canipum, fa c t u m, miss a, b u c c a, g r a ssum, etc.; elle peut être secondaire, quand elle provient d’un développement secondaire ( entrave romane), comme dans vir(i)d e m, a s(i) n u m, a n(i) m a, t a b(u) 1 a, c a v j a (< cave a), montanja (< montanea). Les voyelles entravées restent dans le plus vieux français sans changement: l’entrave, tout en protégeant la qualité des voyelles, empêche leur diphtongaison ou leur passage à d’autres voyelles. Les sept voyelles entravées du latin vulgaire i, é, è, a, o, 6, u (§ 181) se retrouvent telles quelles dans le plus vieux français: villa > ville, méssa> mésse, p r è s s a > presse, partem > part, port u m > port, 1 6 rrem > tôr, nullum > nul.

Remarque. Le groupe Ij forme tantôt entrave, tantôt non: va team > vaille, alinm > ail, mais folia > feuille, melius mieux; pour les détails, voir § 207. Il y a aussi hésitation pour les groupes nj (§ 228), pi (§ 369, i), bl (§ 376, i); comp. sab(u)lum > sable, mais èb(u)lum > hièble.

149. La voyelle est libre quand elle se trouve en syllabe ouverte, c.-à-d. quand elle est soit finale, soit suivie d’une voyelle ou d’une consonne simple (intérieure ou finale), soit suivie des groupes pr, br, tr, dr, gr, parfois aussi de pl, bl: te, tu, m e a, d e u m, nos, a m a r e , p u r u m , c a p r a, 1 abrum, patrem, nutrire, hed(e)ra, integrum, duplum, fleb(i)lem. Toutes les voyelles libres accentuées (sauf i) se modifient, et elles sont pour la plupart sujettes à la diphtongaison. Les sept voyelles libres du latin vulgaire se retrouvent, dans le plus vieux français, sous les formes suivantes: nïdum > ni: pilum > peil; pëdem > piet; nasum > nés: nôvem > nuof, nuef; s 61 uni > soi (soûl): durum > dur. On voit ainsi que i reste intact, que é, è, o et sans doute à se diphlonguent, et que a et u changent de lieu d’articu-

lation; ce changement semble bien d’ailleurs pour a être le résultat d’une diphtongaison (cf. Salverda de Grave: La diphtongaison des voyelles libres accentuées en français. Neophilologus, t. III, p. 160).

Remarque. Sur le mécanisme de la »diphtongaisou«, et sur la théorie de la «double accentuation» qui essaie d’expliquer les divers aboutissements d’une diphtongue, voir, outre l’article ci-dessus de M. Salverda de Grave, son étude intitulée: Sur une double accentuation des diphtongues en français. (Verhandelingen der Koniuklijke Akademie van Wetenschappen te Amsterdam. Afdeeling Letterkunde. Nieuwe Recks. XXVIII, n° 1).

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