Il faut noter en outre les phénomènes suivants
1° Dans le pronom ille employé comme proclitique, l’accent est reporté sur la dernière syllabe, qui contient la désinence: ilium murum > le mur, illâ fi lia > la fille (comp. file cantat > il chante; ilia arnat > elle aime).
2° A la 3e personne du passé simple (défini), l’e de -erunt est traité comme bref selon l’usage archaïque: cantavërunt > cantarunt > chantèrent. Quelques autres changements d’accent propres aux verbes seront traités dans la Morphologie (II2, § 10 ss.).
3° Dans les verbes composés, l’accent passe presque toujours du préfixe sur la voyelle du thème: recipit > recipit > receit, reçoit; demorat > demorat > demeure; allocat > allocat > alloue; renegat > renegat > renie; convenit > convenit > convient: explicat > explicat > vfr. espleie, etc. On les traite comme si leurs éléments étaient distincts; c’est une sorte de décomposition (on pourrait dire aussi recomposition), qui amène très souvent le rétablissement de la voyelle altérée du mot simple: displi cet > disp lacet > déplaît; retinet> retenet > retient; perficit > perfacit > parfait-, etc.
Remarque. L’accentuation latine a été conservée quand on n’a pas senti la composition primitive: eolloeat > couche, cOlligit > cueille.
4° Dans plusieurs noms de saints, l’accent tonique a été reculé sur la première syllabe: Sinerius > Sendre, Venerius > Vendre, Patroclus > Par res, Eutychius > Ope, etc. Ce recul de l’accent s’explique peut-être par l’emploi fréquent de ces mots comme invocations. Ajoutons Mercurius, accentué Mércurius, probablement sous une influence analogique: M artis die s, J ovis die s (et lunæ dies) amènent M ércurii dies (esp. miércoles, vfr. mercresdi et dimerque, prov. dimercres).
140. A ces exceptions près, tous les mots où la loi de la persistance de l’accent d’intensité est violée, sont d’origine savante (cf. § 34): agile (agi lis), utile (ütilis), italique (italiens), mobile (in obi lis), etc. Un grand nombre de mots latins existent en français sous une double forme, une forme populaire, qui garde l’ictus à la place primitive, et une forme savante qui l’avance sur la dernière syllabe sonore. En voici quelques exemples:
décima
dîme
décime
examen
essaim
examen
forge
fabrique
fragil is
frêle
fragile
major
maire
major
parole
parabole
rigi d u s
raide
rigide
sou
solide
141. Par suite de divers développements, que nous étudierons aux paragraphes 145 — 146, l’accent tonique frappe toujours en français la dernière syllabe des mots à terminaison masculine: parlera, poignard, bonté, boulanger, révérencieux, s’enorgueillir, justificatif, fraîchir, vétéran, chantons, etc.; et la pénultième des mots à terminaison féminine: image, boulangère, rafraîchissent, nourriture, etc. Dans la langue moderne, où Ve féminin final s’est le plus souvent complètement amuï (§253), on n’a plus que des oxytons: [ima:^], [bulàjtir], [ral’rejis], [nurity.r], etc.
Remarque. L’accentuation sur la dernière syllabe est appliquée aussi aux mots étrangers. On dit macaroni, libretto, brasero, revolver, bitler, Bismarck, Schiller, palmarès, gratis, lavabo. Te Deum, etc., 'etc.; Haubitze > obus, Londres > (demi-)londrès. Comp. les rimes suivantes; Signora: mourra (Musset, Premières poésies, p. 29); Horatio : ruisseau ( ib ., p. 150); Clair: neither (ib., p. 213); Spinosa: voilà ( Poésies nouvelles, p. 139); Clair: Werther (ib., p. 180); Refroidi: l.éopardi (ib., p. 223), etc., etc. Cette application de l’accentuation française aux mots étrangers remonte très haut. Déjà dans la Passion (Xe siècle), on trouve Nazarenum : ad un (v. 136); comp. aussi grabatum : maison (St. Alexis, v. 218); Templum Domini: establi (Brut, v. 1661); Temple Veneris: Marbre bis (Piramus, v. 210); Beati: ensi (ZRPh., VIII, 279), etc. On suit rarement l’accentuation latine, comme quand on fait assoner Pater noster avec glàrie (St. Alexis, v. 625). Pour les périodes postérieures, on constate les mêmes procédés. Exemples; esp. escotilla > écoutille, mais Kr. Nyrop: Grammaire. I 12
guerrilla > guérilla; it. paggio > page, parapetto > parapet, mais adagio > adagio, libretto > libreito. Le sort de gôndola est instructif; il fut adopté au XIVe siècle sous une forme qui respectait l’accentuation italienne : gondre, remplacée au siècle suivant par gondole. Four les mots anglais, comp. cutter > cotre, quaker > quakre ou quaker, et ulster > ulster, etc. Four les mots allemands (cf. § 67, i, § 78, s), Littré indique que bitter se prononce bitr' ; mais cette prononciation a-t-elle jamais exislé? C’est par coquetterie que Gérard de Nerval a laissé son accentuation originale à un nom propre allemand placé à la rime:
Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossiui, tout Mozart et tout Weber;
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
142. Le caractère oxytonique de l’accentuation moderne peut être modifié de diverses manières, que nous ne pouvons étudier ici en détail. Rappelons seulement qu’une syllabe qui marque une nuance importante, peut être renforcée: Il faut se soumettre ou se démettre. L’homme propose. Dieu dispose. C’est malheureux. Cette accentuation, qu’on appelle »anlilhélique«, »oratoire«, »emphatique« ou »logique«, joue un assez grand rôle à côté de l’accentuation étymologique, et on peut dire que les cas de déplacement de l’accent tonique sont maintenant si nombreux et si importants, que l’accentuation française paraît être dans une période de transition. Pour les détails, voir Manuel phonétique, § 141 ss.