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LANGUE ET NATIONALITE

534. Après avoir examiné le système phonétique du français et les modifications successives qu’il a subies pendant plus de mille ans, considérons-le — pour terminer — dans ses rapports possibles avec la nationalité. Il paraît indubitable à la grande majorité des hommes que le génie national d’un peuple se reflète de quelque manière dans sa langue, comme dans toutes ses autres manifestations. C’est pourquoi on aime toujours à établir une correspondance intime entre le caractère et les mœurs d'un groupe d’individus déterminé et la manière dont il exprime ses sentiments et ses pensées. C’est surtout dans le domaine sémantique, et, plus spécialement, dans le choix des métaphores qu’on a pu retrouver l’influence du milieu; elle se manifeste probablement aussi dans la syntaxe, mais elle paraît très problématique dans les autres domaines.

535. On a souvent soutenu qu’il y a une certaine relation de cause à effet entre les tendances psychiques d’un peuple et le système phonétique dont il se sert. Cette hypothèse est des plus séduisantes, et elle apparaît sous des formes différentes dans plusieurs manuels et traités; beaucoup de faits semblent l’appuyer d’une manière tout à fait indiscutable, mais d’autres la contredisent absolument. La question est trop complexe pour être étudiée ici en détail; nous devrons nous contenter de quelques observations toutes sommaires que nous suggèrent quelques citations.

536. Nous lisons sous la plume de M. Jules Lecoultre: »Sans comprendre le sens des paroles, l’auditeur pourra établir entre le caractère d’un peuple et sa langue certains rapports

plus ou moins intimes. En entendant Le dialecte bernois, on reconnaît le rude fils des montagnes, l’italien donne l’impression d’une grâce un peu apprêtée, l’espagnol a de la fierté. Si l'on entendait encore parler le patois neuchâtelois, on y retrouverait les qualités du peuple qui le parlait: la solidité, l’honnêteté, avec un grain d'ironie plus narquoise qu’élégante. « Ces réflexions sont trop vagues pour qu’on s’y arrête; elles négligent de citer les faits qui auraient dû servir de preuves. Nous les laisserons donc de côté et passerons à quelques observations toutes récentes de M. Albert Sechehaye: «Telle langue emploie de préférence des voyelles claires, comme l’italien, telle autre multiplie les consonnes et assourdit volontiers l’élément voealique de ses syllabes, comme l’allemand. Pourquoi? Est-ce une illusion de penser que cela correspond à la différence psychique que l’on constate entre ces deux peuples: l’un vivant en dehors de lui-même, aimant la couleur et toid ce qui frappe ses sens; l’autre attaché davantage à l’aspect intellectuel et subjectif des choses?« Nous sommes porté à soutenir que raisonner de cette manière, c’est faire de la littérature et non de la science; l’éminent linguiste s’est laissé entraîner à proposer une hypothèse qui paraît être en parfait accord avec l’opinion générale et qui pourtant, examinée de plus près, se montre insoutenable. Selon M. Sechehaye les Italiens ont des voyelles claires parce qu’ils vivent en dehors d’eux-mêmes et aiment les vives couleurs. Mais les Portugais aiment aussi les vives couleurs et la vie extérieure, et pourtant leur système voealique est bien trouble et fait au premier abord une impression peu gaie et même très sombre. Et d’autre part, si nous nous en tenons à l’italien lui-même, beaucoup de voyelles inaccentuées, et surtout a, la voyelle claire par excellence, passent à une sorte dV féminin où l’on cherche vainement la couleur.

Remarque. Rappelons, à titre de curiosité, que Jacob Grimm regardait le changement du l pur en une consonne aspirée comme un trait admirable; c’était, disait-il, un changement «auquel des nations plus tranquilles n’avaient pas pris part«, un changement «qui est intimement lié au puissant mouvement de progrès qui ouvre le moyen-âge et à l’aspiration des Allemands vers la liberté« (der mit dem gewaltigen dus Mittclulter erôfj'nenden Vorschritt und dem Freiheitsdrung der Deutschen zusammenhângt). Georges Curtius a presque renchéri sur le maître: il considère la première mutation consonantique comme un témoignage «de l’énergie et de l’ardeur juvénile des Germainsff

(der Thatkraft mut der jugendlichen liüstigkeit der GennanenJ. Enfin notons qu’en 1 900, un philologue a expliqué le petit nombre de p qu’on trouve dans la langue allemande par l’évolution du peuple allemand vers des mœurs plus douces et plus civilisées.

537. Pour la langue française en particulier, on n’a pas encore soumis la question à une étude d’ensemble; mais on trouve, par-ci par-là, des observations tendant à établir un rapport entre le phonétisme et le génie national. Au XVIe siècle, Théodore de Bèze (§ 49) avait observé que la prononciation française est très rapide et n’est retardée que par un petit nombre de longues, et l’excellent humaniste établit un rapport de cause à effet entre l’esprit vif des Français et la rapidité de leur prononciation (voir § 128). C’est une assertion peu hasardeuse. Les érudits modernes sont moins prudents. Voici les conclusions téméraires que tire M. Jules Lecoultre du manque de syllabes fortement accentuées en français et du débit parfois monotone qui en résulte (comp. Manuel phonétique, § 135): «L’absenee du rythme dans le langage dénonce un peuple peu musical, indifférent au charme de sa propre parole et peu soucieux de trahir par des sons le fond de son âme.« Au moins aussi problématiques sont les observations de M. A. Schenk. Dans son étude sur la langue de «Cyrano de Bergerac«, il constate dans les rimes de Rostand »la prédominance extraordinaire des sons aigus i, é, u [y] et surtout è; puis viennent en fréquence les sons moyens a, an, oi. Les sons profonds o, u [u] sont relativement rares«. Cherchant ensuite à expliquer ces faits, il s’exprime ainsi: »Ce sont certaines qualités (ou certains défauts) du caractère français, mouvementé, impératif (ü . i), démonstratif, résolutif (é, è) qui demandent, pour se manifester, des sons d’une nature psychologique correspondante. « Il est à peine nécessaire de combattre ces considérations: leur caractère fantasque saute aux yeux. L’édifice que M. Schenk a essayé de construire n’est qu’un château de cartes qui s’écroule au moindre examen critique. La question du rapport du phonétisme au génie national attend toujours sa solution.

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